L’aventure renaissante des publications des enregistrements par le grand chef d’orchestre Carlos Païta par le Palais des Dégustateurs se poursuit avec ce nouveau couplage de la 1ière symphonie de Gustav Mahler avec les deux extraits du Crépuscule des dieux de Richard Wagner (Voyage de Siegfried sur le Rhin, Mort de Siegfried et Marche funèbre). Les orchestres sont respectivement le Royal Symphonie Orchestra et le Philharmonic Symphony Orchestra. Les enregistrements datent de 1977 et 1982. Saluons le très beau livret et le texte passionnant de Stéphane Friédérich.
On se souvient du bonheur de leur découverte, jadis, grâce au label Lodia, ces disques bleus, remarquables de qualité sonore, juste avant l’avènement du CD. Pendant plusieurs décennies, plus rien. Plus rien, hélas, concernant ce chef dont le Palais des Dégustateurs reprend les enregistrements parus à l’époque et entreprend la publication de nombreux inédits dont on a parlé ici même dans Opus 132 (cf. ci-dessous). Le Palais des Dégustateurs, dans ce disque, ajoute une plus-value sonore qui rend justice à l’énergie qui caractérise ce chef, une énergie qui ne perd jamais de vue la forme et qui, surtout, se met au service, à chaque fois, de ce qui constitue celle-là même de l’œuvre interprétée.
Par ailleurs, il n’est jamais question pour Carlos Païta de déformer la partition, mais d’en révéler la substance, de s’approprier l’œuvre, mais de lui donner les moyens sonores, physiques, d’éclore. Et lorsqu’on a le sentiment, par les temps d’étouffement de tous ordres, contradictoirement et faussement pudiques, qui sont les nôtres, de l’exagération (ce terme si baudelairien qui mériterait une analyse, disons seulement ici, la mise en relief, l’exposition, la couleur, l’intensité…), Carlos Païta restitue ce qui est écrit dans la partition et avant tout ce qui l’a inspirée.
Les extraits de Wagner sont tels qu’ils font regretter qu’on ne dispose pas d’au moins une interprétation intégrale de cette journée de L’Anneau des Nibelungen (ou d’une autre œuvre de Wagner) – Carlos Païta n’a quasiment rien donné à l’opéra, seulement, croit-on savoir, jadis, Une Damnation de Faust dont il n’existe pas d’enregistrement. C’est étrange.
Cela ne l’est plus lorsqu’on connaît le tempérament du chef qui ne s’adonnait à aucune compromission, qui pensait les œuvres en les vivant, et dont il était lui-même, le personnage et le théâtre. Ces moments wagnériens, non chantés, restituent la trame des œuvres, leur puissance qui est de profondeur et de couleurs menées à leur sommet expressif, ainsi que l’avait souligné en effet Baudelaire.
Quant à la 1ière symphonie de Mahler, qui l’aura entendue dans cette version ne pourra plus faire l’impasse sur elle. À la fois parfaite dans la forme, étendue, c’est-à-dire étalant des perspectives infinies, dans le fond, elle annonce et résume déjà (elle fait entendre ici) tout ce que Mahler deviendra par la suite, qu’il s’agisse de la 6ième symphonie à partir du 2ième mouvement (kräftig bewegt) comme du 4ième (sturmisch bewegt), de la 4ième à partir du 3ième mouvement (feierlich und gemessen ohne zu schleppen), etc.
Que ressent-on à l’écoute ? Toujours cette émotion violente dont parle encore Baudelaire, cette tendresse, une compassion parfois (la beauté rêveuse, onirique, douloureuse aussi en certains instants comme dans le 3ième mouvement de la Titan).
Et puis, n’oublions pas ceci : Carlos Païta, aussi solitaire qu’il était dans sa pratique, aura su, comme peu, faire communier les compositeurs, l’interprète et l’auditeur. Carlos Païta est à lui seul un récit qui vient du romantisme érigé en scène d’opéra.
© André Hirt
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