I
À l’expérience de l’écoute, mais l’évidence s’impose, la V° symphonie de Gustav Mahler marque un tournant pour le compositeur autant que pour la musique elle-même, en grande partie du moins. Autant la première partie de l’ensemble de l’œuvre de Mahler , de la 1° jusqu’à la 4° symphonie, paraît ouverte et prête à la percée vers un ailleurs (une sorte d’offrande paradisiaque que la musique permettrait d’envisager, entre hymne à la nature et espérance vers la lumière), autant les œuvres suivantes, seulement interrompues par la VIII° symphonie, franchement intemporelle, affrontent la finitude, en termes tragiques comme dans les secousses des douleurs et des angoisses personnelles (symphonies VI et IX).
Déjà la III° symphonie connaissait des ambiguïtés et des avertissements quant aux possibilités d’une percée vers l’ailleurs. Les seuls chefs d’orchestre, à ma connaissance, qui en prirent réellement conscience furent Jasha Horenstein et Carlos Païta (dans un enregistrement inédit à ce jour, dont j’ai pu prendre connaissance). Les autres interprètes se montrent à cet égard bien naïf et se contentent d’une glorification intemporelle et finalement mythique et abstraite, hymnique sans la moindre nuance, de la nature. C’est un contresens. Quant à la VII° symphonie, elle montre tant d’angoisse dans son scherzo qui se trouve au centre des deux Chants de la Nuit ! Cette œuvre poursuit ce qui s’annonce déjà dans la V° symphonie, disons une œuvre de crise, de ce moment pendant lequel la pensée hésite, se suspend, se césure également entre une espérance encore présente (le dernier mouvement, parfois) et le premier (une marche funèbre, tout de même). Et que dire de l’adagietto !
De nombreux ouvrages concernant Mahler en restent dans cette affaire à la psychologie (une crise avec Alma, son épouse, qui sait le génie de son mari, qui pour autant, ne le comprend pas nécessairement quant à sa nature même), alors que la question est philosophique et au cœur de la philosophie portée par la musique. Autrement dit, quelle solution apporter à l’aporie qui bloque la pensée d’un bonheur et au moins d’une émancipation, ou d’un désir d’harmonie avec le monde et de notre présence comme de notre action à l’égard de la nature ?
Le nouvel enregistrement de la V° symphonie sous la direction de Philipp von Steinaecker, dont on avait apprécié précédemment l’enregistrement consacré à la IX° symphonie, marque-t-il un progrès dans la compréhension à cet égard ? Pour le dire une fois pour toutes, le plan esthétique est réussi (on aime jusqu’aux exagérations des glissandis dans l’adagietto, comme un hommage rendu à ceux de Mengelberg), de même l’attention accordée aux détails de la partition, disons aux cellules qui la composent, au risque, toutefois, qu’on perde le fil du mouvement général et donc de la pensée. Celle-ci apparaît en revanche négligée. On dira que l’option choisie par le chef est d’ordre esthétique, avec les instruments d’époque, cela va de soi, qui semblent valoir comme pour eux-mêmes.
L’idéal serait donc, pour les interprétations à venir que le caractère fouillé du son soit conjugué avec, et mis au service d’une compréhension en profondeur de la partition, entendons de ce qu’elle contient musicalement, la musique elle-même étant conçue comme le medium de la pensée, c’est-à-dire circulairement comme réflexivement de son cœur et de son contenu.
II
Par conséquent, il importe dans cette intention d’avancer, au titre de proposition, quelques mots concernant cette œuvre si singulière, si puissante et géniale. On le sait, elle tourne autour d’un pivot que constitue le scherzo, premier mouvement à avoir été composé dès 1901. Sa tournure est au demeurant étrange et s’achève dans l’angoisse, Adorno évoquant même à ce propos des scènes de pogrom (on est très loin de ce qu’avance la pochette du disque…). L’œuvre elle-même débute par une question, suivie de la marche funèbre. L’angoisse est première, elle se dissipera de temps en temps au cours de la partition, elle se métamorphosera momentanément en tendresse nostalgique (une adresse en forme de demande, dirait-on). Par la suite, on ne peut pas donner tort, tout à fait, à l’interprétation de Philippe von Steinaecker lorsqu’il rend bien compte du caractère éclaté de la partition, par conséquent du propos et de la pensée. Toutefois, celle-ci enrobe un fil continu qu’il convient, même dans ses spasmes, ses écarts d’intensité comme de couleur, de ne pas rompre. Il s’agit d’un Abgesang, ce que l’on pourrait traduire par un ab-chant (l’abchant), en y entendant un adieu, une distance subie et sue désormais comme irrécouvrable, un abandon aussi, au moins un propos qui réflexivement a perdu son repère, la confiance dans le monde, comme dans l’amour même, ce dont témoigne le désespoir qui traverse l’adagietto et qui en creuse la simple nostalgie.
Certes, il est concevable que l’on mette cet état d’esprit et d’âme sur le compte d’une maladie (une hémorragie) en 1901 qui aurait engendré un pessimisme croissant sans même parler d’une sorte de pressentiment funeste. Le résultat, si l’on peut dire, n’en demeure pas moins celui d’une perte de foi dans le monde, ce dont témoigne le lied terminal des Rückertlieder, Ich bin der Welt abhanden gekommen (« je suis perdu au monde », en tous les sens précisera-t-on, sur le fond comme dans la grammaire). On aura donc été confirmé dans l’idée de l’Abgesang.
Le scherzo, « terriblement déstructuré » (Carl Schorske) est constitué par les étapes d’une désagrégation comme si elles s’abandonnaient au fur et mesure, comme si en voulant monter une marche pour voir plus loin on reculait et se trouvait rattrapé par une force inverse qui enfonce dans le noir. La continuité réelle, bien que relative, ainsi qu’on l’a souligné, de la III° symphonie, est bel et bien rompue. À présent, les discontinuités prennent même l’allure d’arêtes. Ainsi, toujours dans le scherzo, à 9’ tout s’égare, à partir de 10’ le terrible s’empare de la musique et 40 secondes plus tard les coups semblent avoir raison de la musique elle-même – les pogroms, donc – même si, un peu plus loin, à 16’50, elle semble reprendre vie. Ce sursaut, cette ombre déposée sur la musique et cette lumière par laquelle la musique parvient à traverser l’ombre donne à l’art de Mahler sa tonalité et sa caractéristique.
Et puis, voici le pressentiment dont Bruno Walter avait fait part : « J’ai compris qu’il [Mahler] avait senti l’approche de la mort et en y repensant aujourd’hui, il me semble qu’un noyau de cette douce lumière crépusculaire l’avait déjà touché, de ce soleil couchant qui a coloré toute sa vision du monde, pendant les dernières années de sa vie ». Ce n’est plus tellement la rédemption qui est recherchée. Si, malgré tout (et c’est cela la musique !), mais elle apparaît impossible. Adorno évoque à ce propos, on se sert de nos propres termes, que l’art, donc la réalisation musicale de l’œuvre de Mahler est égale à son impossibilité réelle. En toutes lettres, Adorno fait état de ceci, que Mahler « élève …l’antithèse du cours du monde et de la pensée au rang de composition ». Ich bin der Welt abhanden gekommen, en effet ; et encore que : « cela n’a pas réussi. L’identité utopique de l’art et de la réalité échoue ».
On se confie à cet égard la certitude que cette V° symphonie, à partir de la crise interne dont elle établit la partition, ouvre la seconde partie, celle qu’on a dite plus haut, de l’œuvre de Mahler. L’Abgesang dans l’adagietto atteint une tristesse incommensurable, qui arrache plus que les larmes, le cœur même. Cette tristesse ne console en rien tellement la panique en forme d’effondrement et de soupir s’est emparée de l’existence comme de la musique.
Il faudra attendre la toute fin de l’œuvre de Mahler pour que la musique, au moins elle, la confidente comme elle le fut pour Schubert, là où l’existence n’aura pas accordé une grande fiabilité, formule sinon une consolation (en réalité, il ne peut en exister), du moins une sérénité (l’Abschied du Chant de la terre), la fin du dernier mouvement de la IX° symphonie, et le cri d’amour de la fin de la X° symphonie adressé à Amschi, à Alma, mais dont Mahler sait qu’il n’aura pas obtenu de retour encore moins de réponse sous une forme ou une autre.
© André Hirt


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