Devant la mort, certainement, il devait avoir à l’esprit cette situation, cette présence, cette obsession, cette honte aussi devant l’énorme machine à broyer à laquelle il est impossible d’échapper, Philippe Lacoue-Labarthe le rappelle à sa manière, après Walter Benjamin dans son essai Le Narrateur, la littérature, en réalité comme en vérité, est orale. Longtemps, je me suis demandé ce que cette affirmation pouvait, sur le fond, signifier. Et tout d’abord, il me fallait me rendre à cette évidence, en toute apparence très illogique, que la littérature reste orale dans son écriture même. Telle serait au demeurant sa condition. Je parle, dis et écris, dis dans ce qu’écrit la littérature. Je te parle, à toi. Et même, d’abord comme partout, je parle à je et à un je qui, à son tour, écoutant dans ce qu’il lit, parle. Et je me dis en cet instant que le langage dans son abstraction ne se parle pas, mais coule, se déroule, qu’il ne demande que cela, qu’il est prêt et apprêté à cela. Sans écoute, donc, sans parole. Et même sa « musique » est celle, sans écoute, que délivre un ascenseur, entre autres diffuseurs qui saturent l’espace et le temps, les lieux et les instants, comme s’ils étaient plongés dans le magma informe du langage.
Certes, on peut comprendre l’oralité au sens strict du terme, parler avant tout et se parler d’abord. Mais le plus étonnant est de relever, alors qu’il s’agit de l’évidence même, que l’oralité est proprement humaine, c’est-à-dire hésitante, tremblante et de fait en émoi. C’est-à-dire encore et encore souffle et respiration, grain de la voix avec ses irrégularités et ses voiles, force et faiblesse, fragilités, élocutions plus hachées que fluides, ses brusqueries souvent sorties, plutôt expulsées du silence, ses intensités, ses diminuendos et ses extinctions (on n’en tirera plus rien), ses ponctuations supérieures, en somme l’oralité débordante semblable à un corps immense traversant en chair comme en esprit celui dans lequel nous nous mouvons.
À l’inverse, le langage, dans sa provenance inconnue (ce n’est pas un simple code), dans son fonctionnement (nul n’a inventé de son propre chef la grammaire) est, et c’est stupéfiant, infini dans sa puissance comme dans ses possibilités d’effectuation. C’est pourquoi, faire état d’une oralité de la littérature, de cela même qui est écrit et s’écrit, marque une conscience de la finitude là où le langage est une machine de possibilités, en fait comme en droit infinies. Et davantage, la mort elle-même, cette dimension inerte qui se déploie, qui ne manque pas à elle-même, jamais, qui dans ses répétitivités ne progresse pas, est en effet une machine. La machine, la mort, la machine-mort ou la mort-machine. La mort et la machine opèrent au sens qu’on vient de dire en nous, ainsi lorsque nous parlons dans les pratiques quotidiennes. Par ailleurs, la machine n’entend rien à la mort et n’y comprend rien, à l’inverse de l’oralité qui a peur de mourir de sa propre mort, qui se réfléchit ne serait-ce que dans ses creux, ses césures et ses hésitations. La mort comme la machine sont en continuité alors que la finitude cherche ses mots, les pèse et les corrige ; la finitude abandonne aussi, parfois ; elle se tait également, souvent. Et puis, elle s’évanouit pour traverser le silence. Malgré toutes les apparences, la machine n’a jamais fait l’expérience du silence, elle a réponse à tout, et ses réponses sont toujours intelligibles, c’est-à-dire prévisibles. La parole finie, elle, ne se comprend même pas elle-même, elle se perd en cours de profération, elle délire et elle exprime soudain l’inattendu, le beau souvent.
Être là devant la mort, la mort incarnée si l’on peut dire, provoque certes l’émoi et le silence. La parole semble définitivement coupée, pour ainsi dire inutile. La mort-machine aurait manifestement gagné. D’une manière certaine, c’est bien le cas. L’existence présente, et c’est presque insensé, tellement saturé de sens que cela apparaît en effet tel, la parole dans sa fragilité et sa ténuité orales, à l’égard du temps comme de sa simple profération, qui pénètre dans la mort avec sa vie propre et ramène de ce voyage quelques mots ou quelques bouts de phrases (on dirait des fleurs, c’est ainsi qu’elles nous apparaissent, c’est ainsi qu’on les recueille, c’est même leur matière), bien peu déductibles de quelque machine que ce soit, de celle qui peut tout dire, se substituer à n’importe qui ou quoi puisqu’elle répète ce qui a déjà été dit. L’oralité n’est justement pas reproductible comme l’est toute forme d’écriture. De telle sorte que l’oralité dans l’écriture, n’est-ce pas le poème ? Le poème, cette singularité linguistique qui ramène le langage comme la parole à l’oralité ? Au vivant, donc, qui, tel un David, affronte la machine et sa puissance pulsionnelle (répétitive en effet, d’une reproductibilité structurelle) de mort.
(…)
Comme tout un chacun, j’avais et j’ai toujours, très facilement, à ma disposition des machines, la mort de la mort, la mort pour dire la mort, ces langages que délivrent en particulier les religions, ces langages qui ne disent à proprement parler rien du tout, des langages qui se parlent en circuit fermé, voici l’inertie même du langage (et j’entends résonner ce mot d’inerte dans le sens que lui donne sa circulation habituelle et non scientifique, c’est-à-dire ce qui ne bouge qu’en apparence, qui donc ne se meut pas et piétine à l’infini comme l’infini même qui égrène ce piétinement).
Comme à d’autres domaines, je songe à la politique, les impasses réelles sont en réalité celles du langage. De vieux mots viennent sans cesse se déposer et s’accumuler (c’est leur manière de se répéter, de buter, et c’est cela l’idéologie, buter et dans ses effets produire des êtres butés) sur des situations pourtant nécessairement nouvelles. Non qu’il faille à tout prix, ainsi que procèdent, la plupart du temps, de façon indue et bien inutile, certains traducteurs (on songe aux traductions de Heidegger, qu’il faut en très grande partie reprendre de fond en comble, mais la période actuelle n’y est à tous égards pas prête) recourir à des néologismes, mais les mots justes sont justement cachés, ils sont parfois les plus courants, ou bien ils sont inaperçus, imperceptibles, parce qu’ils ont connu l’usure. Le poème compose pourtant des pensées comme des perspectives visuelles et sonores avec des mots qu’il prend, en vérité libère, dans l’état présent de la langue ! Et c’est ainsi que s’opèrent les grandes percées de la pensée, les grands philosophes comme les poètes y ont leur part puisque chacun d’entre eux, contrairement à la machine, inaugure une langue.
© André Hirt
Image: Caravaggio, Mode Museum Berlin, Photo : a.h.


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