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Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Jérôme Bastianelli, et soudain, la musique, Actes Sud, 2026.

par | 1/10/2026 | Bibliothèque, Classique, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Tout le monde sait ce que c’est que la musique ? Cette constatation qui prend la forme d’une question se montre aussi instructive quant à la musique que concernant ce qu’on nomme un savoir. Ce dernier est ce qu’on n’apprend pas. Ainsi, marcher ne s’apprend que lorsqu’un accident nous a privés de l’usage habituel de nos jambes. À proprement parler, l’enfant n’apprend pas à marcher, il le sait par nature, il n’a qu’à le découvrir. Il en va de même pour la musique : elle se tient en nous, comme un cœur, comme cet organe qu’on ne voit pas, qui en l’occurrence en est à peine un. Il bat tout seul, il n’apprend à battre qu’en réapprenant, que lorsqu’il cherche à réarticuler son rythme normal.

On lira d’une traite le livre de Jérôme Bastianelli, parce qu’il traduit un bonheur d’écriture rare, à la fois très juste et pertinent, on dira philosophiquement, quant à son objet qui est la musique (son écoute, sa présence surtout, les manières dont les compositeurs l’appréhendent et comment les interprètes la restituent) et d’une grande accessibilité (mais allez savoir par les temps qui courent ! d’autant plus que l’ouvrage traite d’une musique qui devient de plus en plus confidentielle, « élitiste » et « bourgeoise » disent les bien-pensants – ces remarques provenant d’un soupçon quant aux capacités actuelles de lecture comme d’écoute qui ne font que confirmer les craintes de Nietzsche quant au devenir de la civilisation et dont l’instrument d’évaluation est la musique en général, ses pratiques ainsi que l’oubli dont elle fait l’objet qui la relègue derrière les apparences du bruit.

La musique serait en réalité ce dans quoi nous ne reconnaîtrions, mais certainement pas comme une identité, plutôt comme la constatation, on l’a souvent répété, d’une convocation subjective, à la fois la sensation et le sentiment que nous sommes accordés, que nous venons de trouver la clef du fil de notre existence et par conséquent sa tonalité.

En quelques pages inspirées, Jérôme Bastianelli parvient à traiter de cela, de tout cela, qui engage non seulement la question, en elle-même bien étroite pour quelqu’un qui ne comprend pas de quoi il s’agit alors même qu’il doit nécessairement, ainsi parlerait le philosophe Kant, savoir de quoi il retourne puisqu’il en fait à sa manière l’expérience, mais aussi notre rapport à nous-mêmes comme au monde, autrement dit au sens qui peut être celui d’être ici dans l’existence. En d’autres termes encore, plus précis sans doute, écouter de la musique ne peut consister exclusivement, encore moins principiellement en une expérience esthétique. C’est philosophiquement, pour rester neutre, un espacement qui s’ouvre en nous dans l’écoute. Sous un autre angle, théologique, mais en analogie seulement, on ajoutera à ce propos que l’absence que ressent l’athée est autant un espace qui se crée, que l’écoute exprime et expérimente jusqu’au fond du silence – et ce dernier n’est-il pas au demeurant la condition absolue de toute venue, d’une parole, d’un signe, d’un dieu ?).

Mais pourquoi revenons-nous, directement ou non, toujours à la même musique, et au même morceau, comme Jérôme Bastianelli avec le Lac des Cygnesde Tchaïkovski ? Sans doute, ajoutera-t-on aux réponses et aux belles pages qui constituent ce petit-grand livre, parce que la musique en plus de nous atteindre pour nous soulever « et soudain, la musique », est un événement ou n’est pas, l’événement lui-même se trouvant dans la suspension explosive de la virgule, nous renvoie par ailleurs dans l’ailleurs justement d’un lieu, au sens propre comme au sens figuré, un « jardin féérique », celui de Ravel, ou bien celui sur lequel nous existons en vérité, cette dernière se signifiant par l’harmonie autant que par le déchirement surmonté et éprouvée en cet instant dans la sensation et le sentiment. Cette musique-là, nous la « connaissons par cœur » – et c’est bien cela le savoir !

Toutefois, et Jérôme en rend parfaitement compte, la musique révèle, certes, mais elle pervertit aussi, du moins le croit-on comme la religion catholique, assurément si on se réfère cette fois-ci à Nietzsche lorsqu’il évoque de Wagner. Thomas Mann rend compte de cette problématique dans son Docteur Faustus. Ces extrêmes encadrent l’histoire de la musique. Nombreux sont ceux qui se sont méfiés, comme Saint-Augustin, et qui se méfient encore de la musique, comme notre époque, on l’a dit plus haut, malgré les apparences qui sont celles, pesantes, de la saturation sonore, elle-même comparable en tous points au bétonnage du moindre lieu.

Francis Wolf, que cite Jérôme Bastianelli, dans un beau livre, définit la musique comme « un monde d’événements sans choses ». On ajoutera « sans mots », évidemment, mais on doit préciser qu’elle se manifeste sur le mode d’une syntaxe inédite d’affects et de pensées dont la nature est d’être à la fois très réelle et tout aussi indéterminée. Nous sommes alors portés, déplacés dans un autre monde, régi par des lois et une grammaire dont nous n’avons pas idée et dont seul le rêve pourrait exprimer la réalité analogique. Au demeurant, chacun d’entre nous est constitué par une phrase, en quelque sorte sans bordures, infinie à cet égard, et de surcroît nous nous retrouvons parfois avec d’autres à l’énoncer, à la formuler ensemble dans un choral aussi improvisé que composé.

En somme, nous savons la musique, à l’instar de ce personnage évoqué par Jérôme Bastianelli, du film L’Irlandais qui se surprend lui-même à jouer de l’orgue et plus précisément un morceau de Bach, la Fugue en sol mineur BWV 578. Car n’est-elle pas, la musique qui nous investit tout comme nous nous y reconnaissons, l’équivalent (ça n’est guère le mot), plutôt donc la projection sonore (c’est alors une géométrie !) de notre existence. D’où cette phrase de Ruskin que l’auteur cite fort à-propos : « Le but suprême de la musique est de dire quelque chose que vous ressentez vraiment, de la manière la plus forte et la plus claire ». La difficulté avec la musique réside, à même son irruption et ses régimes de manifestation, dans son évanouissement concomitant. Cet événement de la musique, Claudel le qualifie tout autrement, et Jérôme Bastianelli s’y attarde pour, c’est l’impression laissée du moins, s’y reconnaître. « Soudain », dit le titre du livre. Si ce terme a été choisi, s’il a tenu, s’il s’est maintenu, c’est que la musique nous touche du doigt, en un mot plus abstrait qu’elle convoque, qu’elle oblige. Il s’agit, dit Claudel, d’une « conversation sacrée », certes au bord du langage, mais aussi dans le sillage qu’il annonce.

Bien sûr, la question de fond demeure celle de la transcendance. La musique est hantée par le religieux (avant même la ou les religions) et, d’une autre manière, plus inquiète ou embarrassée, c’est le moins qu’on puisse dire, la religion en général est hantée par la musique. D’où toutes ces attitudes et même gesticulation autour d’elle, avec elle, contre elle dans l’Histoire. « et soudain, la musique » marque une irruption, certainement pas de « quelque chose » de déjà connu, ou même de déductible, mais celle d’une altérité absolue (absolument autre, détachée comme le disent le mot et l’adverbe) dont, de fait, nous ignorons le langage tout en le reconnaissant et par conséquent en y adhérant. D’où cette très belle citation de Claudel par Jérôme Bastianelli : « Dans un monde qui (…) « a quelque chose à dire », le musicien est celui qui écoute avant de répondre. Son rôle est de prêter l’oreille à ce qui cherche une voix ». Que la musique soit une affaire d’écoute est à la fois évident et mystérieux. Ce dernier trait traduit une double dimension : d’une part, la difficulté qu’il y a à écouter, à faire silence (la musique en est la plus imposante traduction, d’où les belles pages de Jérôme Bastianelli consacrées à la Musica Callada de Mompou) et, d’autre part, aux manières impromptues, toujours un peu inquiétantes (cela va l’illumination à des formes de violence), avec lesquelles, le mot s’impose, la musique nous saisit. Écouter présuppose une disponibilité, une réceptivité plus profonde que ce que nous entendons couramment par là. À savoir cette « résonance intérieure » dont il est question dans les pages où Jérôme Bastianelli évoque ses soirées passées à écouter de la musique (laquelle d’ailleurs ?) dans un jardin à Combray (oui !) où il a élu momentanément domicile.

La musique sans les œuvres singulières demeure une abstraction. C’est pourquoi l’auteur consacre des chapitres distincts à l’évocation d’une part de musiciens et d’autre part d’interprètes. C’est en effet étonnant, car on attendait les entrées par les œuvres elles-mêmes… On note des préférences très discrètes, mais assez peu dogmatiques, ce qui est bien. Bach et le sens, le fondement ; Mozart et l’évidence d’être-là, le sens de la finitude à la fois dramatique et exaltée. Brahms est sans doute la préférence, si l’on comprend bien parce que, justement, son sens aigu de la finitude est si présent, disons si proche de nous et de nos moments les plus délicats dans la difficulté d’exister. Wagner, bien sûr, pour la concentration du temps en espace. Et puis, on l’a dit, Mompou, sans doute une des réflexions les plus profondes qu’on a jamais portée sur la musique.

Et voici le plus important, le moins courant désormais pour des raisons qui seraient ici trop longues à développer (on l’a amplement fait ailleurs), la musique, quant à son importance, n’est pas suspendue à quelque aptitude à la contemplation, c’est-à-dire en fin de compte à l’esthétisation qui, aussitôt, laisse place aux débats qui ne sont qu’affaire de goût et se traduisent en définitive par des classements dans lesquelles le travail des artistes se trouve méprisé par ceux, les participants aux tribunes de critiques, sur lesquels, et Jérôme Bastianelli les évoque parce qu’il en fait lui-même partie, une critique des critiques se trouve courtoisement amorcée. La musique, donc, concerne l’expérience existentielle. Elle a à être considérée dans et par les modalités de sa présence à nous.

D’où les développements, qu’on n’attendait pas, à propos de l’attitude désinvestie socialement et mondainement, afin qu’à l’inverse la musique puisse accéder à sa profondeur, de François-René Duchâble. Ce pianiste se sera opéré vivant des médiations musicales (les cérémonies de tous ordres, y compris celle du concert). Il lui aura fallu soustraire son habit de concertiste en tant que tel pour accéder à l’éclairement de l’existence par la musique.

Et, loin d’une simple anecdote, la lecture de ce beau livre pousse à projeter dans l’ouvrage ce qui ne se trouve pas en tant que tel, alors même, peut-on croire, qu’il s’agit de son idée, à savoir une modalité très forte d’épochè, c’est-à-dire une mise entre parenthèses de nos manières habituelles de vivre et de nous représenter les choses. Sauf qu’en l’occurrence, s’agissant de la « soudaineté » de l’irruption musicale, il ne peut s’agir d’une méthode philosophique, plutôt à l’inverse d’une mise entre parenthèses venues de l’altérité qu’on a dite, une anti-méthode en somme, ou bien une dépossession subjective. Celle-ci n’a, nouveau retournement, pas pour intention ou but de suspendre toute subjectivité ou de la délaisser. Au contraire, la subjectivité se trouve convoquée, on dira rassemblée comme si elle recomposait des membra disjecta (mémoire, histoire personnelle, couleurs et tonalités, accidents et bonheurs de l’existence). C’est ainsi que Richter s’est imposé la nuit autour de lui lorsqu’il jouait par exemple, en fait exemplairement, Schubert, que Christian Ferras s’oubliait comme une torche en plein sacrifice, que Celibidache s’attachait à extraire de l’instant ce qu’il avait d’unique et que la musique permettait d’habiter.

Et, au demeurant, chacun d’entre nous a pu connaître un tel moment dès lors qu’il était prêt à entendre le bruit amusical et amusaïque se fendre et disparaître autour de lui.

© André Hirt

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