C’est peu dire qu’on guette avec une intense curiosité toute nouvelle apparition discographique de Sonia Wieder-Atherton. On a encore dans l’oreille plus que dans l’appareil ces disques magnifiques comportant les Suites de Bach. Cf ici même :https://www.opus132-blog.fr/bach-cello-suites-n5-6-sonia-wieder-atherton-alpha-2024/ On surveillait la suite, si l’on peut dire les choses ainsi.
Mais on ne s’attendait guère à cela : une réelle et vraie composition ave des transcriptions de Couperin et de Vivaldi, Couperin pour l’ascèse et Vivaldi pour davantage de lustre. Mais les choses se croisent, des morceaux d’opéra de Vivaldi entrant même dans ce programme avec les Leçons de ténèbres à une comme à deux voix de Couperin.
Composition et transcriptions, donc, par la nécessité des ondes sonores renvoyées par ces œuvres qui nous viennent aujourd’hui comme d’ailleurs, qui est pourtant notre présent et notre maintenant grâce à un synthétiseur et une guitare électrique. Et c’est étonnant, parfois merveilleux.
Pourquoi merveilleux ? On s’en tiendra à ce mot, brillant comme l’or et la lumière qu’il réfléchit. Couperin se met en effet à sonner comme un vitrail. Est-ce à cause de la spatialisation de l’interprétation et de l’enregistrement grâce à une très ample réverbération ? Ou bien n’est-ce pas plutôt la musique qui extrait d’elle-même, comme s’opérant, s’ouvrant, s’exposant, donc s’œuvrant ces nouveaux espaces, des mondes qui ont l’aspect intrigant, mais inoffensifs, de mondes parallèles ? La musique, cette musique-là en tout cas offre cela.
On est emporté dans un milieu qu’on peut qualifier de sidéral. Un voyage. Un voyage flottant sur une musique comme on en faisait autrefois, dans la musique Pop dans les années 70 qui, on peut le remarquer par contraste aujourd’hui, avait conservé la mémoire de ce qui c’était que de jouer les Suites de Bach ou d’être porté (emporté !) par elles dans des contrées inconnues, par-delà bien des mondes.
Il est vrai que toute musique fait le récit de son voyage Toute musique ? Non. Car une mauvaise musique se caractérise par ceci, qu’elle cultive, si l’on peut dire, l’instant, qu’elle est prise par lui et assujettie, aliénée, qu’elle y piétine donc en s’interdisant le voyage. Repartir en voyage, en revanche, est l’art de l’interprétation. Un grand musicien est un voyageur. La musique est un trip.
D’où ce voyage dans le récit proposé ici, d’abord avec les Lamentations de Jérémie et avec Couperin. Se lamenter, c’est briser le temps, le vouloir du moins, le combattre surtout, à défaut chercher à le conjurer. En tout état de cause, la lamentation, si importante pour ce que la musique est, cherche une ouverture dans le temps refermé.
Et puis, nous vivons et existons ici. Le lustre, avons-nous risqué, de Vivaldi signifie qu’il s’adresse à la chair de chaque existence et qu’il en ouvre tous les espaces comme des sourires et des plaies, y compris celles dans lesquelles la tragédie a pris place.
La musique reflète tout cela.
Et, à l’écoute, on se sent comme on se voit devant des vitraux. Le vitrail conjure le temps. Il n’est pas vraiment image, il se laisse en revanche traverser par les dynamiques très spéciales des dimensions temporelles, y compris par la puissance de l’éternité. Disons qu’il est Esprit. Marcel Proust l’avait bien compris, lui qui s’était laissé fasciner d’emblée, au tout début de la Recherche du temps perdu, par les vitraux de l’église de Combray. Il en dit ceci : « Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que, fît-il gris dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ». Merveilleuse définition, là où il n’en existe au demeurant pas, de la musique ! Et un peu plus loin, Proust, évoque, si on se souvient bien, à propos des vitraux « leur douce tapisserie de verre », autrement dit la transparence de la lumière, de même que la musique propose l’immatérialité de la matérialité dans le son. Cette transparence autorise le regard dans la musique qui est d’abord celui que la musique porte dans plus que sur elle-même, car elle regarde dans le temps comme les vitraux, les temps en vérité, l’image se retournant vers sa profondeur comme un œil révulsé dans la jouissance ou la mort, prêt à découvrir tout autre chose grâce à une lumière nouvelle. Et Proust de parler d’ « un sourire momentané de soleil », on ajoutera la caresse incomparable que fait un reflet de lumière dans un vitrail, là sur notre peau et dans nos âmes qui se remettent à se souvenir qu’elles existent. « Un sourire momentané de soleil », et par conséquent aussi, selon les moments, « une douleur momentanée des ténèbres ». Toute une musique que l’on découvre ici, comme une autre vie possible, ou après la mort.
© André Hirt


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