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À votre santé !…

par | 18/05/2026 | Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

« Je dis : une fleur. Et hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour en tant que quelque chose d’autres que les calices sus, se lève idée même et suave l’absente de tous bouquets. »

Mais est-ce ainsi que se révèle la fleur dans le jardin d’ici où nulle idée n’est là comme présence pour célébrer l’absence de cette fleur qui embaume et comment une absente pourrait-elle nous affecter ? Une idée n’a pas d’odeur, n’en déplaise à Platon et ses émules pour qui la hylè est à bannir, et pourtant c’est cette fleur-ci que je tiens dans ma main, main-tenant, que je hume, celle qui est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit, ne désire même pas être vue. Celle qui s’épanouira une fois née et de ce fait disparaîtra à tout jamais dans le jardin de mes délices en attendant, si demain est un autre jour, que se lève à nouveau dans toute sa présence, une fragile éclosion de la vie. Ainsi de nous, sans pourquoi, telle la rose d’Angelus.

Que dépérisse la fleur, ainsi en est-il de tout ce qui existe, de tout ce que nous sommes, de toutes nos qualités, à tel point que d’anciens philosophes se demandaient, puisque Socrate avait vieilli, si le « jeune » pouvait devenir « vieux », problème disait-on de la quiddité. Alors comment évoquer pour nous non le temps des parfums à leur acmé, mais celui de la fleur (!) de l’âge quand nous sommes, croyons-nous en bonne santé ? Le temps de la santé dit-on, avant que commence la lente dégradation qui en fait n’a jamais commencé puisqu’elle se perd dans l’origine, comme si la santé n’était qu’un accident de la maladie, cette expression a-t-elle un sens ? Nous naissons porteurs de la maladie originelle, incurable et chaque jour nous essayons d’en retarder l’apparition, sa manifestation en plein jour pourrait-on dire, alors qu’elle devait sommeiller cachée dans un recoin du corps en toute discrétion. Mais de maladie il n’y a point, il n’y a que des malades plus ou moins lucides, plus ou moins ignorants de leur sort, fragiles, imbéciles aurait dit Pascal, infirmes, dépourvus de cette fermeté qui nous assurerait la durée ou la dureté d’un granit ! Mais pourquoi parler de maladie puisque mal il n’y a pas. Il n’y a que ce qui est qui n’est ni bien ni mal ni bon ni mauvais, ce qu’on nomme « réel » dans son amoralité originelle nous abandonnant simplement à un sort inévitable : la logique même du développement. Si la nature est phusis, si croissance est son surnom, décroissance est sa vérité, et croître à partir de rien conduit au retour vers un rien. Non pas accidentel, même si ce n’est qu’un hasard qui engendrera ce qui nous attend, mais essentiel puisqu’être n’est que persévérer dans son être, sachant que toute traversée (per-) n’est qu’une traversée, un moment de passage. Ce n’est pas le temps qui passe mais nous qui passons dans le temps, ainsi changeons-nous sans cesser d’être ce que nous sommes, ombre légère et fantôme glissant sur un mur d’ombres, caverne dirait-on mais dont on ne sortira pas.

La « tu-meurs », dit le psychiatre canularesque, est par définition maligne puisqu’on ne peut déceler à l’auscultation une « tu-vis » signe de bonne santé ! Comme si la santé était invisible et n’apparaissait qu’en négatif au moment où elle commence à nous quitter, signe toujours d’une conscience du présent défaillante à ressentir ce qui est au moment où cela est, et ne le découvrant que trop tardivement au moment où cela commence à ne plus être. Il est toujours trop tard. Ainsi il apparaît que vivre ne serait qu’un souvenir qui s’estompe au fur et à mesure où cela se produit. D’où tous ces rituels de désolation face au temps qui devrait suspendre son vol, alors qu’il est beau. Beauté nostalgique certes de la sixième promenade de Jean-Jacques. Fantasme du toujours.

Et puis cette nuit seconde étrange où je comprends que je n’ai pas compris.

La santé ressemblerait-elle à cette fleur qu’évoque Mallarmé dans mon souvenir ? ne serait-elle qu’une « idée suave » certes mais qui reste au stade de l’idée puisque jamais de santé réelle, si le réel s’oppose à l’idéel, ne peut advenir ; nous ne pouvons la regarder, la contempler, la humer, nous en réjouir, ne sachant pas ce qu’elle est sauf quand elle commence à nous quitter, présence obsédante de ce qui n’est pas présent et qu’on nomme ainsi cependant pour dire que l’on n’est pas malade, d’une parole, souffle évanescent dont les sons s’effacent aussitôt nés et qui nous laisse ainsi comme une voix sans voix, comme un écho dans une vallée où le chaos règne en maître. En fait la seule présence, c’est celle du mal-aise signe insigne de mal-adie. De santé point ; un mot sans signification qui ne prend forme et sens que lorsque ce que l’on croyait être disparaît.

Quand il me dit : « vous semblez en assez bonne santé ». Il dit : santé et j’entends des échos de cette fleur. De là, ma pensée vers Mallarmé. Comme si santé était cette protection subtile, mais si fragile, si peu pérenne, qu’elle ressemble à l’évanescence d’un parfum dont on découvre trop tard sa puissance. Ce n’est pas encore Lord Chandos mais le sens s’estompe, un aliquid dont tout pro aliquo s’échappe, et je me sens trembler de certitude devant ce qui terrifie. À quoi se raccrocher ? Même l’écho se perd dans l’espace et ne nous revient pas. Il n’y a pas d’ailleurs de maladie de la mort, comme dit l’écrivain, mais une maladie originelle de la vie. Nous sommes un cancer vivant dont les métastases nous réjouissent puisqu’elles nous tiennent vivants. Persévérer disais-je, peut-être aussi croître à profusion, dans une pléthore de cellules envahissantes signe de la puissance de la nature.

La santé ne signifie rien d’autre que nous ne sommes pas suffisamment malades pour se déclarer tels. Une variante de la grandeur intensive disaient les philosophes anciens. Reste à savoir, ce qui est impossible, quand l’eau chaude devient froide, quand le plaisir se change en douleur aurait dit Socrate envisageant une corde avec un nœud qui les rejoindrait et où, si l’on tire sur un bout, l’autre finit par apparaître, à quel moment donc nous sommes malades. Tout n’est que glissement progressif conduisant vers l’inéluctable. À quel moment le jour devient nuit ? À quel moment tout bascule ? à quel moment pourra-t-on affirmer avec une infinie certitude que la fleur est fanée ? finalement quand fût-elle vraiment fleur ? ne fût-elle que « l’absente de tous bouquets » ? Pour pouvoir parler de ce qui est fugace — le réel en fait —, hélas, il n’y a que des mots, abstraits donc, qui devraient donner « corps » — et c’est le comble d’être contraint d’oser ce vocabulaire – à ce qui n’est qu’impermanence, eau toujours et jamais la même, insaisissable que la main ne pourra tenir ; elle se contentera d’en saisir cette sensation si troublante de l’humide. Rien d’extraordinaire, seulement de l’ordinaire qu’on se refuse à voir pour ne pas risquer d’être happé par ce que l’on redoute et qui n’est en réalité que le signe que nous sommes encore bien vivants. De quoi se réjouir finalement.

De la fleur à la santé glissement étrange car on peut tenir l’une en mains et se laisser embaumer par son odeur, par sa fragilité, quant à l’autre elle ne reste qu’une abstraction ressentie chacun à sa manière, interprétation oblige ! et pourtant leur fugacité et leur fragilité nous ramènent à l’essentiel : que rien ne dure, que tout se joue sur le sable que la vague module à l’infini de formes en formes, c’est-à-dire de sans formes en fait, si le propre d’une forme c’est de se former en se formant, et ainsi de nous informer sur son propre avenir, comme le peintre affirmant que « l’œuvre est voie », c’est-à-dire la voie de sa propre advenue.

Quand le croupier de la vie annonce que les jeux sont faits et que rien ne va plus, reste à retourner alors à l’hôpital et y être, comme son étymologie nous le laisse entendre, son hôte, en attendant qu’advienne ce qui adviendra, comme nous le fûmes pour la plupart au moment de la naissance. Et parfois quelqu’un viendra vous visiter et vous offrira des fleurs !…

© Jacques Neyme

Image : © André Hirt

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