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Jérémy Liron, Retourner le regard, Préface de Léa Bismuth, L’Atelier Contemporain •Écrits d’artistes, 2026.

par | 10/05/2026 | Arts, Littérature, Notes de lecture, Peintures

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

I

Quelles œuvres d’artistes contemporains, connus de lui ou non, reconnus tout court, inconnus ou plus anciens (Cézanne, Delacroix…), Jérémy Liron n’a-t-il pas visitées, fréquentées, longuement et avec insistance, celle du regard et de la pensée ? Au point de déclencher l’écriture, de se retourner sur ses propres créations, avec pudeur, sans le dire jamais vraiment, de se retourner en lui-même, au point de s’éblouir ou, précisément, de ne pas l’être avec le soulagement de s’inscrire dans la lignée ou les stations d’une existence marquée par autant de couleurs, de formes et d’horizons.

Et la qualité d’écriture de Jérémy Liron n’est de loin pas la moindre des choses. L’écriture ne se fait pas sur les œuvres, mais d’emblée en elles et avec elles. Son regard les refait. Écrire, c’est pour Jérémy Liron regarder, mais autrement. Non pas se détourner et vaquer à ses affaires, mais se laisser interpeller. Pas exclusivement afin de voir mieux, comme on pourrait le croire d’emblée en lisant le titre donné à l’ouvrage, mais pour quelques raisons dont on aimerait faire l’hypothèse.

Et tout d’abord, le regard possède non seulement une histoire, il a découvert les œuvres de Simon Martin ou de Franscesca Woodman, et de tant d’autres, dans une période, la nôtre, dont on ne veut décidément pas voir la puissance créatrice, puis il s’agit pour lui, après ces promenades le long des murs et des cimaises, comme au long de la rivière de l’existence avec ses poteaux de halages, d’en épeler le parcours, d’en écrire le journal, en effet. Il y a déjà cela, qui n’est pas un mince travail, redoublant celui du premier regard. Et ce dernier exige, c’est au demeurant cela un regard, ce qui demande qu’on s’attarde sur lui, qu’on y revienne, qu’on s’en souvienne. Un regard est une mémoire à portée d’yeux. Et bien sûr, il suffit dans ce contexte-ci de remplacer (mais il n’y a même rien de semblable) le regard par les toiles ou les œuvres, puisqu’elles regardent et nous interpellent (elles possèdent le langage secret de leur réalité, celle de leur essence spirituelle qu’on va s’efforcer non pas de mettre en phrase, mais de débusquer là et de comprendre comment elles se forment en une phrase. Autrement dit, une manière de s’articuler.

D’autres phrases, celles que lit Jérémy Liron, aident à accéder aux phrases dont les œuvres sont les extensions autant que l’expression. On est impressionné par les lectures de l’auteur et de l’artiste, par leur qualité surtout, et enfin par leur pertinence qui n’est jamais d’illustration, de décors, mais en raison de leur capacité à forer dans le « propos » afin d’extraire son objet qu’est toujours une œuvre. Pour autant, cela va de soi, ici, à la lecture, les œuvres peintes en particulier ne se ramènent pas (ne se réduisent pas, pour finir, comme pour dire ce qu’elles sont, ce que par nature elles ne peuvent non par impuissance mais par excès de sens formuler) à des mots ou des phrases. Celles-ci les font juste parler, leurs paroles les ramènent à elle. Chercher la phrase est une méthode.

II

On ne salue pas suffisamment les artistes pour leur capacité à parler de leur art. D’habitude, en vertu d’on ne sait trop quel mérite que l’on tire d’une incapacité, on célèbre le contraire (moins l’artiste sait en parler, plus son œuvre doit être puissante…). Certes, on comprend que certains artistes se déclarent incapables de parler de leur travail. Il n’y a là rien à critiquer. Mais ceux qui parviennent à en parler, et mine de rien, ils sont nombreux, pensons seulement à Bacon, Bram van Velde, Giacometti, le font souvent de manière remarquable. Le mieux, il est vrai, est pour un artiste de s’instruire auprès de la parole des autres. Comme Baudelaire avec Delacroix et Wagner. Les taiseux ont leurs raisons. Mais un artiste ne doit-il pas dire un peu, afin qu’on puisse s’intéresser à ce que justement il ne dit pas ! Ou qu’il lui est impossible de dire. Pas nécessairement par interdit, mais justement parce que l’art en son ressort se tient dans (et comme) cette impossibilité même. Et, parfois, cet impossible se fait si dense et abondant, on le devine à l’enflure emphatique de la rétention, que la tentative de la moindre esquisse de phrase aboutit à un bégaiement. Et l’histoire de l’art, de la littérature en particulier, a connu bon nombre de bègues. Néanmoins, dans l’absolu, l’artiste crée l’image et il se met éventuellement à parler ensuite et à sa suite, là où elle se défile. De sorte que, par quelque bout qu’on prenne les choses, parler, ou ne pas pouvoir le faire, peu importe donc, de ses œuvres, c’est faire se rejoindre en soi le silence de l’œuvre. En elle, un type de silence, dense avons-nous suggéré, une essence spirituelle, un dire retenu, retourné, fait un avec le bout de phrase qui parvient à s’échapper de l’œuvre.

Et pour à la fois participer au déploiement et à l’exposition des œuvres, il est requis d’en passer par celles des autres, dont il est sans le moindre doute plus facile de parler.

Jérémy Liron est un artiste, pleinement, qui regarde les œuvres des autres, assidûment, et surtout un artiste qui lit (combien d’artistes lisent, combien de musiciens, puissants techniquement, n’avons-nous pas rencontrés et avec lesquels on a conversé en constatant que très souvent ils ne savaient pas ce qu’ils jouaient, ainsi, par exemple, interpréter les Kreisleriana de Schumann en ignorant le nom de Hoffmann et plus largement des problématiques romantiques ? – de quoi alors la musique « parle-t-elle » ou pourrait-elle parler, et n’en est-il pas de même des autres arts ?). Jérémy Liron n’est heureusement guère dans ce cas, hélas très général.

Pourquoi ? Parce que la pratique de l’art ne fait qu’un avec celle de l’existence, sans cesse fouillée, interrogée, alors même que ses visages et ses figures se dérobent. La multiplicité des visites, qui sont de visitations, qu’effectue Jérémy Liron auprès des œuvres des artistes actuels comme ceux du passé donnent un effet de points de vue multiples, de travelling le long de moments d’existence, ces images dérobées, mises en boîte, se dit-on, afin qu’il soit possible de les étudier. Une œuvre, les musées ne le permettent plus actuellement en raison de leur fréquentation, doit être regardée longtemps, et elle seule. Pour une autre, on reviendra le lendemain. Tout va trop vite au musée, comme d’ailleurs au concert En revanche, la magie, pour une fois le mot n’est pas trop fort, du livre, du disque, permet de s’attarder, de se coucher devant une comme après un réveil confus en en rejoutant sur l’impossibilité de se lever. À cet égard, il faut renverser (retourner !) la thèse de Walter Benjamin concernant la reproductibilité des œuvres d’art. Car l’unicité de l’œuvre au musée est contrariée par la vitesse qu’elle exige actuellement du regard que l’on peut porter sur elle.

Certes, tout dans la création artistique est fragmenté, et au fond, c’est une impression, les liens sont faits. Le livre de Jérémy Liron est un livre de liens, avec les autres artistes comme en lui-même, cette façon de s’articuler ou de s’assurer de la justesse d’une articulation, celle d’un geste, d’un mouvement, d’un regard sous le bon angle, etc. Certes, il n’y a jamais que des traces (Le Goût des traces, après une exposition de Kattinka Boch), mais elles sont la preuve du réel. La réalité ne les voit plus, elle passe. Le réel supporte en revanche leur inscription (le souvenir des Femmes d’Alger de Delacroix, par exemple). Voir est temporel, c’est certain, mais aussi réflexif (la dimension du retour dans la pensée, grâce à elle).  Néanmoins, tout se joue dans une image, à l’instant, im Augenblick, comme dans À une Passante. Il faut guetter, que le regard soit disponible dans sa passivité active. De même, tout se joue non pas sur mais dans une note en musique (il faut la soulever, la retourner).  L’expérience négative est celle de croiser un regard sans y rien comprendre, de ne pas voir le paysage, de ne pas assister (être présent à…), en vérité de ne pas entrer dans ce qu’on voit afin de le considérer de l’intérieur.

Si le regard, quel qu’il soit, n’effectue pas ce tour sur lui-même, alors il portera toujours sur ce qu’il voit ou croit seulement voir, il n’entrera donc pas dans l’image, ne pourra rien y voir et ne saura pas en tirer les phrases, pas davantage en faire le récit comme Ulysse revenant des Enfers, cette source réelle de l’art (les figures) et de la littérature (le fictionnement qu’est la pensée).

© André Hirt

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