I – LE « MODE MAJEUR » DE CUSTINE.
On connaît d’abord Custine, si jamais on le connaît, pour le récit qu’il fit de son voyage en Russie. C’est à cette aventure, menée en 1839, qu’il semble aujourd’hui devoir sa postérité.
La préface de l’historien Pierre Nora, qu’on trouve notamment dans l’édition de poche chez Gallimard, tente d’expliquer les raisons de ce succès, qui tiendrait à la fois de la méthode suivie – la critique culturelle et politique – et de l’objet traité – la Russie, qui depuis la débâcle napoléonienne, hante les consciences européennes, effraye et attire à la fois, en un mot fascine par son aspect « monstrueux », sauvage et civilisé, européen et asiatique. La méthode a déjà fait ses preuves, peu de temps auparavant mais ailleurs : « l’un part avec scepticisme analyser le laboratoire de l’égalitarisme moderne, l’autre avec certitude le conservatoire des inégalités traditionnelles. L’un croit visiter l’Enfer, l’autre le Paradis » (p.16). Tocqueville est posé en modèle, Custine en copie. La symétrie offre une grille de lecture plaisante : Tocqueville aura inauguré une pratique, posé la première pierre en faisant le portrait critique de la démocratie américaine ; Custine aura poursuivi l’entreprise, l’aura achevé en brossant le tableau limpide et caustique (« chef d’œuvre de vigilance critique et de férocité vengeresse », écrit P. Nora) du despotisme russe. Entre ces deux extrêmes, la France de 1830 et son régime hybride de monarchie constitutionnelle.
Pourtant, plus loin, Nora écrit : « C’est la Guerre Froide qui a ressuscité Custine » (p.24). Il aurait, dit-on, anticipé les critiques faites au totalitarisme stalinien, anticipation à laquelle il devrait les honneurs de Pierre Nora, et la republication, en 1975, des Lettres de Russie. Et, à nouveau, le même texte permettrait également de comprendre les ressorts du régime criminel de Poutine, d’où les émissions radiophoniques consacrées à Custine depuis 2022. Cette prétendue anticipation fournit la raison de sa réhabilitation, de la réhabilitation de ce texte qui, pour être le plus « réussi », pour être, selon Pierre Nora, le « mode majeur » (p.13) de l’écriture de Custine, en est aussi le plus limité, restreint. C’est du moins notre hypothèse.
A lire la préface de Nora, tout coïncide : la conversion politique au système représentatif et l’œuvre de maturité, le « chef d’œuvre ». Si l’on pousse un peu la logique, n’est-ce pas dire que les œuvres précédentes doivent leurs supposées lacunes à l’ambiguïté politique de l’auteur, ses tergiversations, sa nostalgie de l’Ancien Régime ? Le problème des Lettres de Russie n’est pas tant la « conversion » de Custine au libéralisme que son abdication de toute forme de romantisme. Si l’ambition de Custine est claire et affirmée (« brosser un tableau général de la Russie ») elle tranche avec le propos de ses premiers voyages. Parce qu’explicitement politique, elle se fait étroite et obsédée par les manifestations du pouvoir établi.
Mais notons que dans ses textes antérieurs, qui font le récit de ses voyages en Suisse, en Italie et en Grande-Bretagne, il se faisait déjà le critique d’autres nations. Une critique qui d’ailleurs vire à l’obsession et à la facilité, tant elle ne fait que saisir et brocarder, sous différents climats, la même « médiocrité », quand ce n’est pas une « décadence » partagée par tous les peuples européens. Au contraire, à plonger tête la première dans son œuvre, notamment dans ses Mémoires et Voyages publiés en 1830 et compilant des voyages de 1812 et 1822 (nous nous référons, dans notre texte, à l’édition parue chez Julliard, en 1992), on en ressort, non pas métamorphosé, mais la pensée légèrement infléchie, attisée par tout autre chose, moins par la causticité du portrait fait de telle ou telle nation, que par la tentative d’être fidèle à ce qui est perçu – à son ambiguïté, son incertitude.
II – UNIVERSELLE MÉCANIQUE.
Qu’il soit fondé sur la peur (Russie) ou l’appât du gain (Angleterre), Custine ne fait jamais qu’analyser les traits d’un ordre perçu comme mécanique. Où qu’il aille, l’écrivain-voyageur fait l’épreuve d’une telle mécanique de l’existence : « En Russie, tout ce qui frappe vos regards, tout ce qui se passe autour de vous, est d’une régularité effrayante, et la première pensée qui vient à l’esprit du voyageur lorsqu’il contemple cette symétrie, c’est qu’une si complète uniformité, une régularité si contraire aux penchants naturels de l’homme, n’a pu s’obtenir et ne peut subsister sans violence » (p.356, première phrase du « résumé du voyage » que l’on trouve dans les Lettres de Russie). Mais cette phrase vaut également, au mot près, pour l’Angleterre : « Ce qui m’a le plus frappé, en traversant un coin de l’Angleterre, c’est l’esprit d’imitation qui, dans ce pays, semble présider à toutes les actions de la vie. Le goût pour l’uniformité paraît être devenu un des traits dominants du caractère national. Chacun s’impose l’obligation d’être en tout comme son voisin » (p.216 des Mémoires et voyages) A la violence physique exercée par le despote (domination de tous par un seul), il faut substituer la domination de l’opinion publique (domination de chacun/chaque un par tous).
Et ce qui vaut pour l’ordre social vaut également pour la nature, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’Angleterre : « Dans ce pays […] la nature elle-même est devenue complice des caprices de l’homme qui a tué la liberté pour diviniser l’unité ; elle aussi, elle est partout la même : deux arbres mal venants et clairsemés à perte de vue dans les plaines marécageuses ou sablonneuses, le bouleau et le pin, voilà toute la végétation naturelle de la Russie septentrionale » (p.358). Outre-manche : « Nous avons traversé, par une pluie battante, des campagnes parfaitement soignées, et toutes parsemées de maisons arrangées avec cet ordre et cette élégance qui paraissent la nature en Angleterre. […] La nature avait rendu [ce pays] plat, sombre et monotone ; les hommes en ont fait un jardin élégant » (p.218) et, plus loin « J’attends l’Écosse avec impatience pour trouver une nature rebelle à l’ordre ou plutôt pour retrouver la nature, car un parc n’en est que l’imitation et tout ce pays ressemble à un parc […] » (p.241).
Ce que Custine rejette dans le despotisme, c’est également ce qu’il critique dans le système démocratique, lequel « nivelle ». Nivelle, c’est-à-dire, conduit à l’uniformité, l’infinie répétition. Mais, au nivellement, au règne de l’uniforme, il n’oppose pourtant pas la distance, la séparation, le respect des classes et des ordres. A l’uniformisation ne doit pas répondre la simple distinction, c’est-à-dire le caractère, le trait différent, l’obsession du détail qui diffère. [Le nivellement, en vérité, ne gêne pas celui qui prône l’élitisme, au contraire : il lui faut face à lui une masse compacte, homogène, pour s’en distinguer aisément]. Autrement dit, la distinction repose sur l’uniformisation, elle est ce détail qui luit, qui ne peut luire que sur fond d’homogénéité.
Voilà donc l’objet de la critique custinienne : la modalité encore et toujours négative des existences, qui s’écrasent les unes les autres, plutôt qu’elles ne s’élèvent ensemble. Modalité négative, c’est-à-dire existences qui se veulent indépendantes, autonomes, mais qui pour cela requièrent les autres. Existences qui fonctionnent par le rejet, selon le mode de l’attraction/répulsion : On veut se démarquer, et pour se démarquer, il faut identifier « ce » vis-à-vis de quoi on le veut se démarquer. Mais cette critique ne lui est pas propre, et il la partage avec l’ensemble du romantisme.
III – TROUBLE FÊTE.
Pourtant, antérieur tant au Custine « légitimiste » contrarié, qu’au Custine converti au système représentatif, il y a le Custine qui sait se montrer attentif à un « être-ensemble » non constitué, à une socialité spontanée, non-mécanisée, attentif à une forme de politique qui ne relève pas de l’analyse et de la comparaison des régimes monarchique, aristocratique, démocratique (qui ne relève pas, en somme, d’un jugement sur la « bonne » mécanique de la cité). Une telle attention, on la trouve d’abord dans le récit de son voyage à Rome, dans sa description du carnaval :
« Il y a plus de quinze jours que le carnaval est fini, je ne suis pas encore consolé du vide qu’il m’a laissé. Pendant une semaine, j’avais oublié la vie ordinaire : plus de société, plus de grande ville, plus d’étiquette, de rang, d’honneurs, plus de politesse, plus d’éducation, plus de gêne ! […] Il y a quelque chose de touchant dans l’accord d’une nation tout entière qui se donne rendez-vous dans une rue, sans y chercher d’autre avantage que le plaisir naturel à chaque homme d’augmenter sa joie par la joie des autres » (p.81).
Communion, abandon des différences de classe par la contagion d’un mêmesentiment, la joie. Voilà qui nous incite à relire Custine autrement qu’à l’aune des catégories politiques de son temps : légitimisme, despotisme, système représentatif. A première vue, le carnaval, et la lecture qu’en fait Custine, s’inscrit dans la tradition rousseauiste de la fête, celle, bien connue, qui brise le mur entre acteurs et spectateurs, et par extension, dissout les différences de classe, la distance entre ceux qui commandent et ceux qui exécutent.
Mais cette tradition rousseauiste fait paradoxalement l’impasse sur la richesse de la pensée rousseauiste de la fête, laquelle ne se limite pas seulement à l’idée d’une communion et d’une dissolution temporaire des classes. Il s’agit également, chez Rousseau, d’une « production » singulière, d’un état de grâce, voudrait-on dire, qui ne subsiste pas hors de ce jeu auquel nous sommes conviés.
Si la Lettre à d’Alembert insiste sur la dimension précédemment citée de la fête (communion et dissolution), cette insistance se justifie par la critique qui est faite du spectacle. Contre le spectacle, il faut opposer la fête, laquelle mêle acteurs et spectateurs, et mieux : fait de chacun, simultanément, l’acteur et le spectateur de la fête. Contre la séparation, la division nécessaire au spectacle entre acteurs et spectateurs, Rousseau vante l’unité, la communion inhérente à la fête. Mais, dans cette lettre, l’argument de Rousseau y est aussi politique, en un sens restreint. Il s’y fait, en note, par ruse et pragmatisme, conseiller du prince, vantant la fête comme gage de paix sociale : « […] tout va mal quand l’un aspire à l’emploi de l’autre. Il faut aimer son métier pour le bien faire. […] Voulez-vous donc rendre un peuple actif et laborieux ? Donnez-lui des fêtes, offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son état et l’empêchent d’en envier un plus doux ». La fête s’y envisage donc comme instrument de maintien de l’ordre, au service de l’exploitation. La fête soulage la peine pour la rendre acceptable.
Cet argument politique, Custine le reprend également : « Ce sont les états généraux de la folie ; on conçoit que ces huit jours de liberté, pour ne rien dire de plus, puissent rendre supportable une année d’oppression ; le carnaval de Rome vaut une constitution, et le souvenir de ces courtes saturnales peut contribuer à maintenir la tranquillité des esprits pendant les jours de peine, comme les rêves insensés de la nuit aident un malheureux à soutenir le poids du jour » (p.82).
IV – D’UN ROUSSEAU L’AUTRE.
Autre est le propos de Rousseau dans la Nouvelle Héloïse – autre, c’est-à-dire plus innocent et plus libre.
« Le soir, on revient gaiement tous ensemble. On nourrit et loge les ouvriers tout le temps de la vendange ; et même le dimanche, après le prêche du soir, on se rassemble avec eux et l’on danse jusqu’au souper. […] Ces saturnales sont bien plus agréables et plus sages que celles des Romains. Le renversement qu’ils affectaient était trop vain pour instruire le maître ni l’esclave ; mais la douce égalité qui règne ici rétablit l’ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d’amitié pour tous. » (p.670-671 de l’édition du Livre de Poche).
Ce n’est plus par opposition au spectacle qu’il y pense la fête, mais par contraste avec les Saturnales romaines. Cinquième partie, « Lettre VII à Milord Edouard », il substitue au « renversement vain » des Saturnales romaines, auxquelles il faut affilier le carnaval décrit par Custine, « la douce égalité » des vendanges. Le renversement romain est vain, dit-il, parce qu’il n’instruit pas. L’esclave prend, pour quelques heures ou quelques jours, la place du maître. On échange les rôles sans en sortir. Liberté illusoire, à double titre : limitée dans le temps, et pauvre dans les horizons qu’elle promeut. Le renversement n’instruit pas, au mieux répare-t-il symboliquement une blessure, une humiliation, et bien souvent n’est-il qu’une occasion de se livrer à des outrances. Si rire il y a, il est toujours, d’une manière ou d’une autre, jaune, sardonique, méchant. « Vain », c’est-à-dire stérile. Sans doute le renversement romain satisfait-il des passions tristes et violentes, mais il ne nourrit pas l’esprit : il est aussi tapageur qu’oubliable. Au contraire de la fête véritable, qui n’est pas qu’amusement éphémère et léger – peut-être même que le sens de la fête consiste justement à présenter la légèreté comme possibilité réelle d’une existence « heureuse » (c’est le mot de Rousseau), comme ressors d’une existence épanouie ?
La douce égalité des vendanges s’inscrit dans le temps, elle innerve aussi bien le temps du travail que celui du repos. « Douce », elle l’est, on peut le supposer, par opposition à une égalité brutale, qui réprime le moindre écart, ou vengeresse, fruit du ressentiment. Douce, qui n’empêche pas, ne limite pas, ne rabaisse pas, mais emporte ou pousse l’existence. En effet, qui porte l’existence, car c’est une égalité qui n’est pas fin en soi mais essentielle condition, celle qui « rétablit l’ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d’amitié pour tous ». Condition, donc, d’une pluralité d’expériences mêlées et appropriées à chacun (et non condition d’une expérience unique, uniforme, celle de la masse – l’ivresse du carnaval). Et cette pluralité d’expériences n’exclut pas, au contraire, l’amitié. C’est cette pluralité qui fait l’amitié : chacun est reconnu et attendu, désiré, encouragé dans sa singularité – c’est là la fécondité de la fête.
En note de bas de page, Rousseau parle d’un « commun état de fête », donc d’une véritable situation, une durée prolongée et stable plutôt qu’un événement spectaculaire et court. Un état de fête au sens social du mot, au sens de situation sociale ou politique (on parlerait alors d’un « état de fête », comme on parle aujourd’hui d’un « état d’urgence »). Une situation sociale inédite, qui laisse de côté les rapports sociaux ordinaires : au lieu d’inverser momentanément les rôles existants, chacun, en fonction de son statut, « maître » ou « serviteur », « descend » ou « monte » (ce sont les mots de Rousseau) en direction de cet état intermédiaire et neutre dans lequel toute différence de classe est abolie pour mieux laisser se déployer ensemble les singularités. Au déguisement, on y préfère la mise à nu, et au renversement brutal, une venue et une rencontre collective, joyeuse aussi bien que rêveuse, en un lieu suspendu.
L’état commun de fête est donc synonyme d’existence, au sens de l’ek-sistence, l’ex-tase : sortir de son état initial et rigide en vue d’un état indéterminé, libre (là où le carnaval, qui promet ivresse et liesse populaire, n’est qu’un simple changement d’état déterminé).
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Ainsi l’obtention de la paix sociale par le brassage des classes n’est-il pas le dernier mot de la fête. Il y a autre chose, et plus : une liberté nouvelle, inattendue, qui ne se décrète pas mais s’expérimente. La liberté pas un attribut du citoyen (comme la non-liberté serait celui de l’esclave), mais une expérience, un moment vécu à plusieurs, qui « instruit », d’une instruction singulière, individualisée.
Loin de penser la fête comme simple rééquilibrage et apaisement des conflits, Rousseau l’envisage comme source d’un « lien d’amitié pour tous ». La fête est sage plutôt qu’orgiaque, et amicale plutôt que fusionnelle ou fraternelle. Il faut y insister, amitié plutôt que fraternité : le sentiment fraternel a toujours quelque chose qui relève d’une (sur)compensation ; il vient panser les blessures de la séparation et de l’atomisation sociale par le rappel d’une origine commune, et par l’ivresse que produit ce rappel. Le sentiment amical oriente l’existence différemment, car il ne remonte pas de la dispersion et de l’inégalité sociale vers l’unité première, antérieure, comme le fait le sentiment fraternel (« ni esclaves ni maîtres, ni prolétaires ni bourgeois, mais tous Français »), au contraire semble-t-il prendre racine dans le partage d’un ici et maintenant, semble-t-il se nourrir d’une expérience commune mais chaque fois singulièrement vécue, celle de la fête, par laquelle chacun se risque, en son nom propre, auprès des autres.
Et pour conclure, Rousseau ne va-t-il pas jusqu’à écrire qu’il s’agit, dans les vendanges, de faire du travail en lui-même, du travail comme tel, « une fête continuelle » (p.666) ? Dès lors, nous n’y trouvons plus rien de commun avec une approche politique et pragmatique qui instrumentalise la fête à des fins de servitude. Nous y reviendrons. D’abord, revenons à Custine.
V – ÉCOSSE ET CALABRE.
Lieu commun d’un rousseauisme simplifié comme d’un certain romantisme, ce n’est donc pas dans la description attentive et passionnée du carnaval romain que l’on trouvera ce qui fait l’intérêt propre du récit de Custine. Cet épisode, comme d’autres, l’inscrit dans un courant, le rattache à une tradition que pour autant il n’élargit pas. Et ce n’est pas notre objet que de faire le portrait de Custine en mauvaise copie de Rousseau, qu’on substituerait au portrait de Custine en disciple de Tocqueville. Mais, pour accéder à ce qui fait la singularité de son écriture, il faut pour cela qu’il quitte la Suisse, et qu’il quitte Rome.
L’Écosse et la Calabre. C’est dans ces espaces marginaux qu’on retrouvera, curieusement déployés sous la plume de Custine, les traits de « l’état de fête » rousseauiste. Écosse et Calabre : deux extrémités de l’Europe, deux terres à moitié sauvages, pas tout à fait entrées dans le siècle industriel. Bien sûr, il y a, associé à ce « retard », l’éloge de survivances grecques (en Calabre) ou chevaleresques (en Écosse) – à nouveau, lieux communs d’un certain romantisme. Mais ce n’est pas là l’essentiel, et c’est ici qu’entre en jeu le tact et la sensibilité de Custine. Des terres sans beauté assurée, rétives à l’ordre. Surtout, deux espaces « incertains », sans essence cristallisée et nettement marquée, mais plutôt un « être » indécis, boiteux, mal assemblé : la Calabre, c’est une région censément « italienne », mais avec un reste d’esprit grec, des visages « presque arabes » (p.112), des forteresses normandes (p.132), romaines, sarrasines. Diversité de cultures de laquelle n’émerge a priori rien de positif :
« Le langage [de ce village] a beaucoup de rapport avec le grec […]. Il y a d’autres villages de cette intéressante province où l’on parle sarrasin et vieux français ; mais le plus souvent, tous ces dialectes dégénérés se fondent en un jargon barbare » (p.153).
« Nous avons vu, près de la mer, les restes assez bien conservés d’un édifice considérable, mais qui ne paraît pas grec. M. M*** le croit romain ; d’autres prétendent que c’était une forteresse bâtie par les Sarrasins. L’incertitude des ruines est ce qui les rend le plus tristes. » (p.183).
« Ce pays, comme tout autre, n’a pas rempli mon attente », affirme Custine. « Comme tout autre », certes, mais là où les autres pays le déçoivent généralement par le décalage perçu entre un passé prospère et doré, et un présent médiocre, il note qu’en Calabre, « dans l’intérieur des terres, on perd jusqu’au souvenir de l’Italie » (p.142). Et si l’on perd jusqu’au souvenir de l’Italie, aucun autre « souvenir » ne vient combler la place vacante.
« Que vous dirai-je des Calabrais ? Je ne puis les définir ! […] Il y a autant de nations en Calabre que de villes. Les Albanais sont différents des Italiens ; les montagnards sont une autre nation que les habitants de la plaine ; enfin il n’y a d’accord ni dans les mœurs ni dans les opinions de cette nation ! Ce qu’on appelle le peuple calabrais est un composé de tant de peuples différents que le pays qu’il occupe ressemble à une mosaïque » (p.145).
Difficile d’en peindre un tableau clair, à la différence des Alpes, de Rome ou de Londres. Et de cette difficulté naît d’abord une déception : l’impossibilité de saisir d’un seul coup d’œil et en une seule phrase l’être de la Calabre, l’impossibilité de le déterminer, l’impossibilité même d’en affirmer l’existence. Région sans identité propre, qui précisément s’identifie par l’absence de « génie national ». Y a-t-il seulement quelque chose de réel et de substantiel qui se nomme « Calabre », ou s’agit-il d’une coquille vide, d’une simple entité administrative ? La déception se comprend comme attente non comblée, comme visée intentionnelle non remplie par l’expérience. Il y a manquement, défaut de l’expérience : celle-ci n’est pas à la hauteur de l’attente. Ainsi la déception n’est-elle autre chose qu’un symptôme précis, celui de la domination de l’entendement sur la sensibilité, la priorité de la forme sur la matière, de l’idéal sur le réel.
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C’est ici que se joue pour l’écriture de Custine, une décision d’importance : ou bien un raidissement de l’entendement, suivant une logique conservatrice, et donc un rejet sans appel de la Calabre comme « terre barbare » puisqu’elle ne répond pas aux critères établis du beau, ou bien une réforme de ce même entendement, un repositionnement de celui-ci en aval de la sensibilité. C’est au creux de cette déception que s’ouvre une nouvelle direction, c’est-à-dire une sensibilité affranchie, initiatrice, qui libère l’entendement des catégories de substantialité et d’identité.
Car une chance se laisse saisir ici : le présent disparate de la Calabre ne fait, finalement, que refléter fidèlement son passé équivoque – pas de décadence à brocarder ici. Alors que Rome est surdéterminée par son passé impérial dont elle n’est plus que l’ombre, que Florence est surdéterminée par la Renaissance italienne, héritage qui l’étouffe, la Calabre n’a pas d’âge d’or défini à l’aune duquel la Calabre du XIXème siècle pourrait être jugée et dénoncée comme dégradation, décadence. Une telle approche, un tel régime de compréhension du présent devient explicitement caduc. Au lieu d’une discontinuité et d’un effondrement, s’y montre une continuité étonnante entre passé et présent. C’est l’occasion pour d’autres manières de voir, de se laisser expérimenter et pratiquer.
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« Des futaies de châtaigniers couronnent le sommet des montagnes, dont la pente est couverte de berceaux de vignes qui croissent sur des terrasses à étages, toutes parfumées d’herbes aromatiques et festonnées de lianes pittoresques. Ce sont des précipices de fleurs. Ces hardis amphithéâtres s’élèvent à des hauteurs effrayantes ; rien de plus piquant que le contraste du travail de l’homme avec l’irrégularité d’une nature toujours plus sauvage, mais dont la bizarrerie est adoucie par une certaine harmonie […]. Il semble ici que [la nature] ne veuille pas laisser l’homme embellir la terre sans se mêler de ce travail, et partout elle se hâte de déguiser les œuvres de l’art sous un luxe sauvage et primitif » (p.158).
« Il semble ici que la nature, révoltée des conquêtes de l’homme, se moque de la civilisation, non en lui opposant d’invincibles obstacles, comme dans les Alpes, mais en l’embellissant […] » (p.158).
Pour comprendre le sens du caractère hétéroclite de la Calabre, du moins pour dépasser son caractère purement hétéroclite, d’agrégat d’éléments divers, agrégat apparemment « barbare », il faut penser autrement les relations entre les éléments. Homme et nature ne sont plus apposés, opposés, mais « mêlés », en vue d’un embellissement commun. Le caractère indécis de la Calabre, entre Civilisation et Nature, finit par prendre un tour charmant aux yeux de Custine, parce que s’y joue partout, dans la moindre relation, non pas une lutte pour l’un ou l’autre camp (comme on pourrait s’y attendre), mais des accords chaque fois singuliers : couronnement, croissance, élévation, contraste, etc.
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« Nous descendions une montagne haute et rapide et nous marchions en silence ; tout à coup, au sortir d’une forêt profonde, j’aperçois la mer à mes pieds : mais quelle mer ! éclatante, azurée : c’était comme le ciel renversé. La mer de Sicile dans tout son éclat ! Et, sur ma tête, des branches de hêtres qui se courbaient presque à terre en forme de voûtes dont l’obscurité faisait ressortir l’azur éclatant de l’onde ; un autre que moi se serait cru dans un monde fabuleux. » (p.137).
On le lit dans ces extraits : il n’est plus question de l’expression d’un « génie propre » à tel ou tel être, qu’il s’agisse de la mer ou des branches ; mais précisément, d’un « génie » hic et nunc, éphémère et partagé, renforcé, accru par chaque élément, la branche se faisant arche par l’azur de la mer, la mer se faisant ciel par l’inclinaison des branches, etc. Qu’y a-t-il, ici, de fabuleux ? Rien, pourtant, de l’ordre d’une intrusion de l’extraordinaire dans l’ordinaire, c’est-à-dire l’introduction d’un élément « nouveau », stupéfiant, d’un autre ordre. C’est plutôt l’agencement des éléments déjà présents, leur articulation commune, qui produit un état nouveau, féérique. L’être de chaque élément se trouve modifié, élevé par les autres éléments, et réciproquement. C’est en cet instant qu’on croit retrouver, sans être nommé, le « commun état de fête » du Rousseau de La Nouvelle Héloïse, cet état de fête qui singularise chacun par les autres plutôt qu’il ne fait communier en un même corps, une même voix, un même sentiment.
Un autre passage semble encore plus clair (p.122) : « La vigne verdit près du cytise dont les grappes d’or donnent au désert l’air d’un jardin négligé ; les myrtes, les cystes, les genêts épineux croissent à l’ombre des lièges et des yeuses aux troncs noueux, aux feuilles épaisses, et ce luxe de végétation égaie le voyageur. J’aime à voir des guirlandes de pampres sauvages se détacher par leur brillante verdure sur l’ombre pâle d’un bois d’olivier qui leur sert de treillage : on dirait une illumination au clair de lune ! La nature, même la plus brute, conserve en ces contrées une sorte d’élégance…, et ce type du beau empêche l’homme isolé de perdre le sentiment de l’art ! Ce sont des solitudes ; mais on croit sentir qu’il s’y est passé quelque chose de grand » (p.122).
Une « sorte d’élégance », un certain « type du beau » qui ne porte ni sur une chose délimitée, ni sur une totalité de choses fondues ensemble en un paysage. Un certain « type du beau » qui prend sa source dans les relations, les accords qui illuminent les choses. Un type du beau difficilement cernable, qui naît du vague, du flou prolifique qui prospère entre deux échelles qui semblent en donner les limites : d’une part l’échelle de la chose, de l’individu ; d’autre part l’échelle du paysage, de la totalité. Ce n’est pas un état fixe offert à la contemplation, mais un ensemble de mouvements et d’oscillations.
Custine enrichit cette pensée de « l’état de fête » en insistant sur l’importance du jeu des choses indépendamment de leur qualités propres, individuelles, lesquelles sont, au fond, indifférentes. La beauté n’est pas simplement une collection donnée d’éléments particuliers, privilégiés, mais bien un certain mouvement, une certaine tension, un certain accord des éléments, peu importe, du reste, la nature de ces éléments. Et c’est précisément pourquoi Custine souligne que
« le voyage de Calabre ne convenait pas du tout à M. M*** qui n’est qu’antiquaire ; pour voir ce pays, il faut les yeux d’un poète ou d’un peintre. […] ce n’est pas en courant à la recherche de quelque pierre antique […] que l’on apprend à connaître un pays où la nature est tout. M. M*** est une vraie commère d’érudition, il ne voit rien qu’en petit, il n’est frappé que des détails, et son esprit est complètement dépourvu de l’imagination nécessaire pour saisir l’ensemble des choses. […] Il conclut de la stérilité de son imagination que tous les paysages se ressemblent : » cette vue est belle parce qu’il y a des arbres sur la montagne ; cette autre est pittoresque parce que voilà un rocher qui forme pyramide ! » […] Il classe le beau comme il ordonnerait une collection de momies au jardin des Plantes. » (p.170).
Ce que l’antiquaire manque, c’est la relation réelle entre les éléments, qui n’est pas seulement une somme ou une juxtaposition (« des arbres sur la montagne ») de choses achevées par elles-mêmes. Or, c’est de cette relation que, pour Custine, naît la beauté. L’antiquaire, au contraire du poète, porte son regard sur les choses elles-mêmes, isolées les unes des autres, et juge ainsi de leur valeur, et en l’occurrence, selon des critères historiques. Le poète s’intéresse aux relations, aux types d’accords inventés, bricolés, toujours uniques. La chose isolée est un objet mort, ou plutôt conservé, enfermé dans une essence figée, une « momie ».
VI – DU SUBLIME À L’INCERTAIN.
L’Écosse est à ce titre l’exemple le plus éloquent : une terre a priori nue, stérile, qui pourtant recèle une certaine mélodie. C’est, au premier regard (celui d’un antiquaire, par exemple), un simple « amas de mamelons couverts de pâturages déserts et de bruyères humides et rocailleuses » (p.310). Custine insiste, nous sommes loin de la magnificence « naturelle », ou plutôt immédiate, donnée, des Alpes. Mais précisément, cette immédiateté, cette façon de « couper le souffle » masque le jeu des éléments, qui, insignifiants en soi, s’illuminent réciproquement. Les Alpes rendent aveugle à ce jeu, parce qu’elles donnent à contempler des éléments qui, par eux-mêmes, fascinent, séduisent.
« Ce n’est pas que les Alpes ne l’emportent en majesté ; mais la tristesse et la profonde solitude des montagnes [écossaises] leur donnent un caractère de grandeur tout particulier. Elles sont en harmonie avec le ciel et avec la poésie des bardes ; et leur aspect monotone impose à l’imagination, sans frapper les yeuxcomme les pics de Suisse. En parcourant ces sommets chauves, j’admire rarement, mais mon esprit est toujours occupé, et j’atteins mon gîte dans une disposition rêveuse que les ouragans de la nuit entretiennent et que renouvellent les pluies du matin. » (p.325).
Dix ans après la Calabre, le voyage en Écosse conforte l’orientation prise par Custine, lequel établit désormais une distinction franche entre ce qui « impose à l’imagination » et « ce qui frappe les yeux ». Renouveler le romantisme en désertant le sublime au profit de l’incertain – c’est cela, pour finir, qu’on voudrait nommer le « romantisme en mode mineur » de Custine. C’est un geste essentiel en effet, bien que « conversion » plus discrète, moins évidente et moins frontale que le rejet du despotisme et l’adhésion au parlementarisme ; moins frontale mais peut-être plus féconde. Il faut l’incertitude qui maintient en éveil, il faut l’Écosse et la Calabre, il faut des sommets monotones et des terres sans extravagance, il faut que l’accès à l’identité et l’origine des choses y soit barré (comme c’est explicitement le cas des ruines calabraises), pour déplacer le regard, pour déceler les manifestations discrètes de ces « être-ensemble » locaux et fragiles.
L’incertain n’est pas le douteux : est douteux ce qui se pose, ce qui s’impose de manière infondé et discutable comme étant, précisément, fondé, indiscutable, évident. L’incertain en revanche est ce qui laisse d’emblée l’esprit dans un état d’insatisfaction et d’inquiétude, ouvert à des possibilités diverses voire contradictoires. Le douteux engage l’examen de la seule raison quant à ce qui, vraiment, est, là où l’incertain est ce qui stimule ensemble l’imagination et la raison, il est ce qui engage sur les voies de ce qui pourrait être.
Si le sublime est de l’ordre de la saturation, du débordement, de l’excès (ce qui se montre excède, déborde la capacité de compréhension), l’incertain est inversement de l’ordre du fuyant et du lacunaire : cela se dérobe, cela glisse entre les doigts, cela passe à travers les mailles du filet. Comme si ce qui était incertain n’arrivait jamais véritablement à devenir un phénomène stable, déterminé ; comme s’il demeurait à l’état de brouillon ou d’esquisse, force de suggestion seulement, et non figure détaillée et arrêtée. Infra-sensible, en quelque sorte.
Geste fécond, peut-être même geste de sauvetage, à son corps défendant, du romantisme dans sa déclinaison française : laisser à d’autres la production et la satire des poncifs romantiques (la montagne, le lac, etc.).
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Il y a donc, d’un côté, les Alpes majestueuses et indomptables ; de l’autre côté, il y a la plaine russe, et plus encore le « parc » anglais, sagement discipliné avec son gazon parfaitement tondu et ses petites maisons identiques et proprettes. La Nature toute puissante, impénétrable, et la Civilisation vorace, conquérante et destructrice. L’admirable et l’ennuyeux.
Et puis, il y a autre chose, qui résiste, ou plutôt : qui se soustrait à ce partage et qui passe inaperçue. Qui passe inaperçue parce qu’elle relève d’un autre régime de perception, un régime indéfini, brouillon, sans repères solides, qui précisément ne porte pas sur la chose, ou sur la forme des choses (qui ne consiste pas même à réévaluer, réhausser, grandir les petites choses habituellement négligées), mais qui porte sur ce qui (se) passe entre elles, sur la façon dont elles s’arrangent et se nouent ensemble, et se redéfinissent sans cesse par ces nouages.
Il y aurait, traduits en termes plus directement politiques, le despotisme absolu, impitoyable et inaccessible d’un côté, et la démocratie pervertie, vengeresse de l’autre (« pas de tête qui dépasse »). Et, à l’écart de ces deux orientations extrêmes, une voie sans nom véritable, sans formule définie, par laquelle il n’est plus question d’établir une égalité ou une inégalité de valeur – et donc de droits – entre des individus atomisés, mais d’interroger les conditions d’une existence nourrie, accrue, pluralisée par le contact et le jeu des éléments, le jeu continuellement renouvelé, qui ne se cristallise pas en une harmonie achevée, mais qui ne cesse de se différencier de lui-même.
Et il y aurait donc, in fine, une autre possibilité que celle de la conversion, annoncée par Pierre Nora, d’un légitimiste au système représentatif – non pas d’ailleurs une conversion mais une persévérance romantique, qui n’est pas celle d’un « entre-deux » bricolé, artificiel, raccommodeur (un certain parlementarisme), mais celle d’un « par-delà » intuitionné, intuitionné à grand renfort de cœur et d’esprit, aux confins sud et nord de l’Europe.
© Vladeck Trocherie


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