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Évangile du trou

par | 6/06/2026 | Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

« Forme et Sans Forme rendaient fréquemment visite à Chaos qui les accueillait avec beaucoup d’urbanité. Forme et Sans Forme désirant lui exprimer leur reconnaissance lui dirent : tous les hommes ont sept orifices qui leur permettent de voir, entendre, manger et sentir. Vous seul en êtes dépourvu. Si nous vous percions ces orifices. Et chaque jour ils lui perçaient un orifice. Le septième jour, c’en était fait. Chaos était mort. » Chuang-tzu.

Cette bonne nouvelle (eu-angelos) pourrait s’écrire ainsi : « Au commencement était le trou, l’orifice, le vide, le rien d’où tout advient. » Serait-ce le seul évangile de l’ouvert ?

À une tout autre époque, un autre, Jean, écrivait, dit-on, « Au commencement était le Verbe et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Pensée du plein, du tout, du clos, de l’absolue totalité d’où rien ne serait absent, un Dieu-pan(panthéisme, panenthéisme) mais pourquoi pas seulement ólon ?, produit d’une logique du plein auquel rien ne manque, qui sait tout, voit tout, est tout… qu’en faire s’il est la totalité du réel et qu’aucun possible du coup n’a de sens ? puisqu’en dehors de lui rien ne peut exister. Il faudra bien alors convoquer la Genèse et au prix des pires contradictions, – si le paradis est un paradis il est utopie et uchronie surtout, alors comment justifier l’existence d’un désir qui suppose le temps ? – un désir pour que l’homme ait une chance d’apparaître mais dans sa faiblesse même puisque le désir sera manque, et qu’il faudra à jamais le combler, le remplir, – impossibilité même d’être satis-fait, comblé puisque de comble il n’y a pas et ne pourra y en avoir. Il faut remplir le vide écho d’un tonneau des Danaïdes… D’où le fantasme de plénitude, de remplissement, et que la nature a horreur du vide ! par bonheur il y eut un Pascal et son Puy de Dôme et quelques autres, et les trous noirs dans l’univers nous montrent aujourd’hui son importance ; en théologie, là où les pires ont régné, célébrons les hérétiques, les apophantes, Eckart, de Cuses, de la Croix, Silesius les dissidents, les proches du trou, les amoureux du rien, du nada, de l’absence de sens, du sans pourquoi, bref de la docte ignorance. Déviant du plein, déjà penseur fasciné par le vide, le trou, restant marginaux, ouverts à la pensée d’un Orient où l’écoulement est signe d’un être qui n’a plus rien d’être tant il ne cesse de ne pas être ce qu’il est et d’être ce qu’il n’est pas. Paradoxe d’ailleurs d’une religion née de cet évangile johannique étrange où le plein se doit de régner et suscitant un modèle sur lequel notre société repose, paradoxe donc d’une vierge qui selon la légende, fut seulement « pleine de grâce » fécondée par le Verbe et dont l’enfant ne put naître que par l’oreille, elle dont le ventre ne s’arrondit jamais, exception troublante pour des théologiens en mal de signe de toute puissance, elle qui ne connut pas l’engrossement, la gravidité, la lourdeur des femelles fécondes, dites pleines puisqu’elles ne seraient bonnes qu’à ça.

La religion a ainsi pour but de combler le manque, puisque nous aurions été privés de goûter à l’arbre du savoir et de la vie ! La mort sera salvatrice, comme retour au tout, comme cessation de toute souffrance que le manque engendrait. Logique de la consommation outrancière d’une civilisation aussi puisqu’il faut bien remplir ce manque, ne jamais le laisser à lui-même, ne pas lui reconnaître sa dignité, en faire ce négatif signe de l’exclusion, car celui qui a tout pourrait ressembler à un Dieu, celui qui connaît et vit le vide, l’absence, est un paria laissé à l’abandon près des déjections de tous ordres, puisqu’il en est lui-même une, ou du moins est considéré comme telle. Logique prométhéenne hélas de nos sociétés hantées par le plein : mais que ferait-on si l’on en venait à manquer de quelque chose ? angoisse des nantis.

Étrange pourtant que cela ne concerne pas le savoir – pourtant Aristote – et que l’on se contente aujourd’hui trop souvent de l’omni-ignorance qu’on élève en vertu, puisque, comme l’on dit par fainéantise, l’époque des encyclopédistes a disparu. La science est devenue notre sciure que l’on balaye comme un déchet. Épiméthée sur ce point est victorieux ; certes il faut sur ce point s’en réjouir. Nous mourrons définitivement ignorant, serait-ce parce que nous aurions fauté ? et que l’arbre du savoir nous fût interdit.

Ce nouvel évangile du trou me semble apparaître avec l’Orient qui chante l’apologie des orifices, de ce qui permet l’écoulement du trop dont on est plein et dont on peut ainsi se défaire ; il permet ainsi de comprendre que le vide n’a pas à être rempli puisqu’il est lui-même le comblement absolu, le générateur, la source. On prend appui sur le vide on ne cherche pas à le remplir ; on s’y glisse sans effraction en tentant en toute légèreté d’échapper à la lourdeur. Me souviennent les frasques de l’ami japonais dont me parlait son ami français vivant au Japon qui dans les réunions huppées pour honorer hôtes et convives, s’approchait d’eux et lâchait un pet dont le parfum plus ou moins heureux « embaumait » quelques instants et disparaissait se fondant dans le vide à l’entour, flatulence bénie qui s’offrait comme un présent d’absence, à tel point qu’il aurait fallu inventer, rien que pour lui et cette initiative de génie, un « prix Nobel du pet », pour célébrer cette tradition du relâchement et de la générosité extrême de ne pas garder pour soi ce qui sourd en nous ce qui s’agite et ne tient qu’à s’échapper, signe insigne d’un respect ou respet (soyons lacanien !!!!). Montaigne l’avait bien compris sachant que la vie comme l’homme c’est ce qui échappe ou s’échappe. Sur l’autel de la vie, réaffirmer comme en une cérémonie une Cène primitive où l’orant oserait dans sa gestuelle affirmer : « ceci est mon corps rempli de flatulences qui doivent s’épancher ; je vous offre ce pet signe divin d’une incarnation du vide » car ce qu’on nomme souillure, déjections n’est que vérité du vivre, – ce n’est pas pour rien que l’auteur de l’Éloge de l’ombre est japonais.

Honorer le vide c’est célébrer l’art oriental où les œuvres reposent sur lui, à l’opposé des Occidentaux pour qui le moindre centimètre de toile doit être rempli. Se souvenir de la légende des Bonnard, Balthus et tant d’autres, se faisant enfermer la nuit dans les musées pour ajouter quelques repentirs à des toiles déjà bien pleines. En Orient, la calligraphie reine ne supporte aucun repentir et le geste dans sa rapidité trace et laisse le vide autour accomplir la signification multiple du kanji. Rien n’est fixé définitivement, tout tremble s’agite, ouvre sans fin des perspectives, le contraire de la « closure ». Rien d’autre que la trace rythmée et ses échos qui s’estompent au fur et à mesure de la puissance et de l’agilité du geste. Ainsi aussi des haïkus.

Plus essentiel encore, le vide est condition même du vécu de la perte et de l’infinie souffrance qu’elle engendre puisque rien, absolument rien ne pourra remplacer ce qui disparaît, l’ami, l’aimé, l’enfant ; qu’aucun deuil ne peut estomper ; le temps n’y pourra rien quoi qu’en disent les dictons populaires censés apaiser ceux qui sont affectés, abattus. La perte, c’est cet écoulement de soi qu’autorise le vide, écoulement permanent, suintement parfois, plus tard goutte à goutte mais toujours cette fêlure qu’aucun secours ne peut aider et qui paradoxalement ne disparaît jamais car elle est partie intégrante de la vie en ce moment, gravée dans un granit d’une dureté telle qu’aucune érosion ne peut l’atteindre ; la perte est là, condamnée à trouver sa place, à se lover dans un creux de notre être, pouvant parfois être réanimée lorsque l’anniversaire s’approche et que la lourdeur de l’absence irradie le corps.

Les religieux du plein, ceux qui ne vivent qu’en attente de la Plénitude éternelle, et donc en oublie de vivre, ignorent cela puisque rien ne les touche rien ne les affecte, eux qui savent – comment ? – que leur Dieu est plénitude (le tout), que la mort n’est pas la mort et que la vie, la vraie, – mais qu’est donc une fausse vie ? – est éternelle. D’où les questions idiotes qui rendent ridicules toute religion et leurs adeptes de savoir si, comme il est dit dans ce qu’on nomme – avec une suffisance extrême – Écritures, une femme ayant été mariée sept fois, avec lequel de ses maris l’éternité la recevra ! Mais un théologien ignore le ridicule, c’est d’ailleurs son matériau de prédilection, sinon aucune religion n’aurait pu exister ; sa toute-puissance, son élection ! fait de lui l’être dont toute parole doit être respectée car venant de lui elle ne peut être que sacrée, comme si la glossolalie avait pris en lui place de la Parole. Il lui faut même qu’on sente que le mot est majuscule ! pédantisme à l’extrême ! L’invention du sacré éloigne le profane de la compréhension : invention de l’exclusion, lieu réservé car fascinandum et tremandum nommé numineux justifiant le mystère : credo quia absurdum clame, triomphant, le docteur Angélique spécialiste incontesté du sexe des anges. Et plus l’absurdum croît, plus le fidèle croit, plus la vérité s’affermit ! Thomas, lui, l’autre qui ne sera jamais saint, le disciple humble, humain trop humain, l’homme aux doigts de sang – enfin – l’ami qu’on aurait aimé connaître, se fait insulter comme « homme de peu de foi » parce que son regard est haptique, parce que pour qu’il y ait du sens il faut des sens. Quel compliment, quelle chance pour lui d’être exclu de la secte. Un retour à la vie.

Vide et perte contre plénitude asphyxiante et consolation… ! Évangile contre Évangile : où est la bonne nouvelle ? Même si tout est voué à l’oubli, le peu de temps qu’il nous reste vivant permet au moins à l’expérience térébrante de la perte de ne pas disparaître, d’accomplir sa vie, lovée dans le vide, d’y trouver sa place, sa congruence ; étrangement nous retrouvons une totalité dont rien ne sera exclu, un ólon humble, fragile comme une écriture runique, plus tard hiéroglyphique, plus tard encore idéographique faite de kanjis, voire, il y a de cela bien longtemps, gravée en palimpseste sur des parois ornées ne signifiant rien d’autre que de la vie en s’écoulant a laissé une trace, comme une laisse de mer, une « signifiance insignifiable » sur une surface désespérément vide, mais ainsi ouverte à l’advenir, à la surprise d’être, telle la rivière que rien n’arrête, qui coule parce qu’elle coule, échappant à toute prise ou emprise, dans son rythme toujours surprenant, parfois gravissant sa chute, parfois perdue dans des configurations incessantes, toujours renouvelées, ouverte ainsi elle aussi, comme l’univers en son entier, à la joie d’exister.

© Jacques Neyme

Image : © André Hirt

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