Le poème : ce qui retient l’attention, ce qui la tient, la requiert et l’appelle. Dans ce vol, il vient au langage. Ce sont les merles que Bernard Plossu, de son côté, parvient, on ne sait vraiment comment, par quelle magie, non pas à les attraper, surtout pas, mais à les suivre.
C’est en poète que Karine Miermont, en suivant leur signes, les accompagne, en se tenant, discrète, à leur écoute, en les observant sans le moins chercher à les ramener à une exclusive et très inclusive dimension humaine. Un philosophe réputé, injustement, par manque de lecture, pour nier la réalité vivante et existante des animaux, qui eut d’abord l’ambition d’être poète, Descartes, pourtant inconcevable dans ces pages, a su que le monde n’était qu’en avançant d’instant en instant, poussé par Dieu en une chiquenaude dont chacun appréciera les mérites. Peu importe, ici. L’essentiel, ce sont ces instants.
Et ces instants sont eux-mêmes des oiseaux. Les merles font l’instant et l’instant a lieu dans le mouvement imprévisible, entre autres parmi les oiseaux, mais ici ce sont eux, des merles. Les instants et les merles, les merles-instants, Les instants les merles, comme dit le titre du livre (sans ponctuation).
L’attention au monde, et la grande leçon de Karine Miermont est de rappeler qu’il n’est de poème qu’issu de l’attention. Les merles s’élancent soudainement d’on ne sait où, ils ouvrent l’attention, c’est-à-dire la conscience, c’est-à-dire la présence. Contrairement à une idée reçue, qui pourtant contredit la vérité de la sensation, le présent existe, il se fait, il a lieu, comme ce dessin sur la feuille, ce tracé déjà passé, si présent alors, dont présentement on se souvient. La photographie est à hauteur de poème. Et un poème, dans sa nécessité, ressortit de l’image photographique, les deux composant passant et passante.
En quoi peut bien consister un instant ? Est-il même possible, c’est ce que se dit en y parvenant envers et contre tout le poème, d’en parler ? En ceci, peut-être, qui déterminerait le tranchant d’une décision. De celle qui vaut pour une existence, bien sûr, lorsqu’elle bifurque. De celle également du monde en général, selon la logique physique, nous apprend-on, du papillon, lui le très éphémère vivant. (L’instant est de toute façon ce qui vole, qui s’inscrit en glissant seulement, et c’est pourquoi on croit qu’il s’efface.) Le monde n’est plus jamais le même après une décision. L’instant de la décision est celle de l’instant. Rien ne sera plus pareil, se répète-t-on, sidéré.
L’instant est donc aussi toujours autre. Il est la répétition du même qui se montre toujours imprévisiblement autre. Ce que montrent les mouvements, les surgissements d’abord, des merles pour Karine Miermont. Et puis, ils font monde, l’expression n’est guère galvaudée, ces quelques petits êtres, parfois un seul inclinant tout l’édifice fragile du monde. L’instant, cet espace des merles et de l’ouverture d’un monde, témoigne de lui-même comme de ce qu’il y a de plus réel (tout retour est impossible), de plus épais, et en même temps, si l’on peut dire, de plus fragile en effet, de si délicat, car touché, perforé qu’il est par l’instant suivant. Tout cela est terrible, tout cela est si beau. Et il faut lire ces poèmes de Karine Miermont qui disent bien mieux ce qu’ils ont à dire, au-delà de ce qu’ils inspirent, comme ici, à un lecteur impressionné et même ébahi.
C’est pourquoi ce sont bien des images qui naissent dans leurs mouvements, leur chorégraphie, leur écriture (ils suivent une écriture ainsi qu’un phrasé à nous inconnu, et l’on songe un instant à Mallarmé qui aurait tant aimé être un grillon).
Il y a le chant, il y a le cri, les cris, la parades des merles et les paroles du poème là, ici, là-haut, ces espaces ou ces dimensions de l’instant. Le poème n’est possible que si Karine Miermont « parle merle avec les merles ». Le regard y suffit, les merles esquissent les mots comme Bernard Plossu en montre les compositions du phrasé. Tout est « passage », « trouée », de « l’heure bleue » en particulier. Et puis, il y a cette « parenthèse » – ce seuil magnifique, autant que les signes des oiseaux – qui écarte ce dernier avec ses ailes et sans doute aussi, ailleurs, avec ses griffures,
« sas sonore espace de presque silence
temps arrêté ».
Les merles sont décidément les mots, emballés dans un ballet, ces phrases dans le ciel comme parfois aussi sur la terre par le chant. Des signes sans doute, des appels aussi, des avertissements certainement, des promesses tout autant. D’où ces poèmes : voir et écouter, autrement dit lire.
© André Hirt


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