Opus 132 | Blog

Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Jérôme Thélot, Poésie et malédiction • L’œuvre de Cédric Demangeot, L’Atelier contemporain, 2026.

par | 26/05/2026 | Bibliothèque, Littérature, Notes de lecture, Philosophie, portrait

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

« Inventer la vie dans la mort », ce sont les derniers mots de l’ouvrage de Jérôme Thélot, mais ils sont bien de Cédric Demangeot, qui songeait sans doute, en plus des perspectives accordées par l’ampleur de sa pensée, à la définition de l’érotisme par Georges Bataille, à cette réserve près que « inventer » va plus loin, est plus exigeant et actif que ce que ce dernier attendait et entendait par le terme d’« approbation de la vie jusque dans la mort » ». Cédric Demangeot n’attend pas l’événement ni même ne désire atteindre l’élément qu’on appelle confusément mystique, mais sonde l’ivresse, celle proprement poétique, du moins de ce que la poésie doit être depuis son impératif propre si elle désire accéder à quelque sens.

On a donc ouvert le livre à sa dernière page. Et il faudrait le reprendre dans l’ordre, en avançant les raisons mêmes de cette œuvre singulière, d’un grand sens à l’égard de l’époque pour dire son importance, ce que fait Jérôme Thélot avec une clarté que l’on salue, qui ne sacrifie pourtant rien à la facilité, se montrant ainsi à la hauteur de l’exigence de Cédric Demangeot. La fin de l’ouvrage propose un parcours dans quelques œuvres dont l’incomparable, est-il affirmé, Psilocybe(« un très grand livre » !).

On ne fera donc pas l’économie d’une lecture intégrale de l’ouvrage de Jérôme Thélot, même dans un compte-rendu qui se montrerait le plus fidèle possible. On retiendra cela dit une triangulation pouvant servir de repère pour que la lecture puisse être saisie non pas de curiosité (rien de plus sérieux que la poésie, on va le constater tout de suite), mais de honte à l’égard de l’état du monde, un état en même temps de l’humanité, fondamentalement manquée en tous les sens du terme (promesse, espérance, accomplissement, vérité, etc.)

Donc en premier lieu, il y a le mal. Le mal est l’il y a. Certes advenu dans et par la figure de Caïn, le mal a cependant pris la place (il s’y est substitué, il l’a dévoré) de l’être. C’est donc une ontologie noire (ou un noir effondrement de l’être, qui n’est qu’à peine, comme fondu dans le néant) qui régit cet état à la fois premier du monde et son stade terminal. Le lieu du mal est le langage, le mal dire, la « malédiction », le dire mal. Et on peut pour soi-même, avec Cédric Demangeot, filer cette propagation du mal dans le monde comme (dé)-formant le monde lui-même.

D’où, et c’est à la fois incroyable et nécessaire, la nécessité de la poésie, dont la dernière phrase du livre citée plus haut fait la promesse. Qu’est-ce d’ailleurs ? un vers, une simple phrase ? Toujours est-il que le langage du mal, la plus belle réussite de ce dernier dans la corruption de toute chose, à vrai dire la mort dans son abstraction la plus brutale, se métamorphose en deux mots : « inventer » et « vie », deux mots positifs, ou affirmatifs, dans une œuvre qui n’a fait que côtoyer la négativité. Or la poésie sera la négation de cette négativité. On pense à Hegel, à sa dialectique, à la suppression de l’abstraction qu’est la mort, à une forme de résurrection, qui n’est pas répétition de ce qui aura été, mais déplacement, élévation, sublimation très réelle. Ces trois angles serrent au plus près la pensée poétique ou la poésie pensante de Cédric Demangeot.

Quel « voyage », donc, cet ouvrage de Jérôme Thélot qui redouble l’œuvre hyper-baudelairienne de Cédric Demangeot, tendue entre violence du mal et poésie de l’ivresse, de celle capable de « désensorceler », dirons-nous, afin de tendre à la « démalédiction » du monde. Il faut en effet se montrer capable d’ivresse pour supporter avec sobriété et par conséquent lucidité l’état du monde. L’opérateur est le langage, on l’a compris, disons le Verbe (un terme, sous bénéfice d’inventaire, qui n’est en tout cas pas thématisé par le poète, le Verbe qui a pourri dès le moment du geste de Caïn). C’est pourquoi, la poésie ne peut consister que dans « l’apparition du réel dans la langue » (105). Et si l’on pousse d’un degré ce langage à la lettre lacanien, il se met à métamorphoser le réel lui-même qui, par la poésie, devient en quelque sorte symbolisable. L’ivresse, c’est sans doute cela, cette sensation du réel dans la langue.

Toutes ces considérations concernant le mal et le mal-dire peuvent sembler abstraitement philosophiques alors même qu’elles rapportent les dimensions les plus tangibles de l’état du monde qui s’est façonné politiquement par l’idéologie, autrement dit par la représentation (l’imaginaire, dirait l’analyste). Le plus important est néanmoins que la critique de la politique (le totalitarisme ne désigne plus un régime parmi d’autres, mais le régime exclusif du monde en chemin vers l’immonde) n’est pas politique, mais linguistique, non : poétique ! Car la poésie est la manière radicale de dire autrement, inversement ! La dernière phrase fait en effet l’hypothèse d’un retournement, à l’encontre, donc, de toutes les formes du nihilisme comme du chemin qu’il emprunte. L’œuvre de Demangeot (même si le terme d’œuvre ne convient pas, construite qu’elle est sur la critique de l’œuvre, sur un désoeuvrement singulier) est en vérité une pratiqued’existence qui s’érige contre les effets apoétiques et anti-poétiques que l’époque présente peut synthétiser, avec Baudelaire et Flaubert, dans le nom de Voltaire, « l’anti-poète », écrivait Baudelaire.

Cédric Demangeot répond à la question qui inaugurait le Moderne : « Pourquoi des poètes en temps de détresse ? » C’est que, comme aujourd’hui, dans l’aggravation du nihilisme, le néant se creusant, se cultivant lui-même, cet état, donc, devait déjà avec Hölderlin être appréhendé (Cédric Demangeot ne reculerait certainement pas devant cet autre terme, d’attaquer !) par le langage. Voici donc le point. Car le sens s’est mué dans la signification de l’absence de sens et sédimenté dans la violence d’Etat (l’Etat, on se permet de préciser cela, qui paraît être un contresens, est mondial, il n’est plus tel ou tel Etat, mais l’état des choses, le fluide qui lui donne son apparence d’être, celui-là même qui prend l’allure des coulées financières, sans raison ni but si ce n’est leur persévérance dans le néant). C’est en creusant cette langue du mal et du négatif que le poète va chercher à « inventer la vie dans la mort ». Car cela fait très longtemps que nous ne sommes plus en vie. Le plus réel est le mal. Un Parménide du néant qui fait de la crasse elle-même une Idée, est son philosophe. La question est donc simple, elle touche au premier acte vivant : peut-on, comment peut-on parler autrement ? La poésie enchaîne sur cette question en la désenchaînant tout en s’écriant avec Cédric Demangeot : « je/m’entends dire Ta gueule ».

© André Hirt

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Opus 132 blog musique classique contemporaine litterature arts philosophie partition

Les derniers articles

Liste des catégories