On s’interroge d’emblée sur le titre de ce très gros ouvrage qui rassemble de articles et des contributions de Philippe Comar qu’on connaît au titre surtout de commissaire d’expositions mémorables et également d’écrivain. Au dos de l’ouvrage on peut voir évoqués les registres de ruptures que l’art moderne, depuis Manet, depuis 1863, a opérés et développés depuis, comme on sait, dans l’Histoire de l’art. Et ruptures avec quoi, au fond, en dehors de critères purement esthétiques ? C’est la première dimension de la question. Et puis, il est fait mention aussitôt de « liens », mais des œuvres modernes avec autre chose que celles qui les ont précédées. C’est alors le deuxième moment de l’interrogation, celle qui porte sur l’origine de l’œuvre, et au fond de quasiment toutes, historiquement parlant.
Est-ce être fidèle aux pages importantes qui traitent de ce sujet que de dire que l’œuvre a affaire à la criminalité ? Certainement. On ajoutera que toute création importante consiste en un passage à l’acte !
Mais c’est aller déjà trop vite, et, dira-t-on, peut-être trop loin… L’essentiel en cette affaire de l’art en rupture est ce qu’il révèle (et non seulement ce qu’il manifeste !) comme si l’histoire de l’art avait pour finalité secrète, presque en termes hégéliens, de dévoiler son statut premier et en même temps son intention initiale. Et c’est alors du corps qu’il s’agit, et non de celui si souvent magnifié par la grande histoire de la peinture ou de la sculpture, mais celui dévasté par la maladie, les malformations et les douleurs, la chair à nu, le nu (mais cette fois-ci « mis à nu » !). Philippe Comar parle un moment de « l’animalité de l’homme »… Soit. On comprend, mais il faut aller, et donc comprendre à fond cette dimension de réel que l’art « moderne » révèle. Le réel, qui est cette dimension ultime qui ne se laisse pas atteindre par la symbolisation et que l’art s’efforce d’atteindre, parce qu’il se l’est permis pour de très nombreuses raisons qui vont des crises de la civilisation à dénoncer et à creuser, des « valeurs » comme on dit (mal) aux gestes de désinhibition, mais, avant et après tout, tiennent aux raisons de l’art. Car, au fond, même chez l’hystérique dont il est rappelé qu’il ou elle font de leur corps une œuvre d’art, c’est de vérité qu’il s’agit !
Cet art va donc au fond des choses, si l’on peut dire. Même Kandinsky, par exemple, dans Point, ligne, plan, s’attache à considérer au microscope les cristaux, les protozoaires, les bacilles, etc. La vérité ne réside plus au bout ou au terme du geste d’idéalisation, quel qu’il soit. L’art, dirait Roger Caillois, qu’il faut impérativement lire avec la mention de l’œuvre, Le Fleuve Alphée, qu’en fait Philippe Comar, fait mouvement de retour vers son origine.
En général, il ne faut donc pas s’étonner si l’art (mais ce fut le cas depuis toujours, l’Histoire a en quelque sorte caché ses coulisses) est impensable sans les sciences, sans la médecine. Et la naissance avec Manet de l’art moderne, contemporain de celle de la psychiatrie, des études portant sur la criminalité, de celle de la sociologie et enfin, juste un peu plus tard, à partir de la neurologie de la psychanalyse elle-même, n’est donc pas l’effet d’un hasard solitaire. En réalité, la notion de pathologie devient centrale parce qu’elle se combine étroitement avec celle de vérité, comme avec celle plus profonde et même abyssale, silencieuse mais figurée, de réel.
L’art s’est donc soustrait à la morale. Sur ce point également, la question est ancienne, et elle porte loin, sur la politique par exemple (on fait référence à la République de Platon, à ses interrogations au sujet de l’immoralité de la lecture d’Homère, celles portant sur la « mauvaise musique », etc.) On songe à Aristote qui, quant à lui, s’efforce, même dans la généralisation, de s’approcher du réel par le biais de la notion de mimèsis. Les deux penseurs concentrent au demeurant leur interrogation sue la tragédie, qui, comme on sait, fait couler beaucoup de sang dans la plus grande immoralité qui soit. Les passages à l’acte, donc. Meurtres, assassinats, inceste et autres crimes… Il existe une dimension fondamentale de l’art qui est, disons-le ainsi, parce que nous n’avons pas d’autre mot, « trash ». La pathologie de l’art est aussi sa vérité.
Cela rend mélancolique, ainsi que le magnifique Glossaire mélancolique qui figure à la fin du volume de Philippe Comar, et qui, bien qu’organisé par grands chapitres à partir de textes d’origines diverses, le signifie en prenant ainsi en écharpe tout le volume.
Mais il y a le « bonheur » de Bonnard dans un magnifique chapitre…
© André Hirt


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