On l’avoue, c’est la musique qu’on aime. Non seulement à cause du titre générique donné à l’album, mais parce qu’elle combine, avec ces trois compositeurs, Berg, Schulhoff (qu’on déplacera entre les deux très célèbres viennois) et Webern, le mystère, le raffinement musical le plus remarquable de sobriété avec le dadaïsme voyageur de Erwin Schulhoff – un compositeur dont l’œuvre pourtant richissime et très intéressante dans les genres les plus divers, la symphonie, le quatuor à cordes, la musique pour piano n’a toujours pas atteint son public.
La Suite lyrique, l’amour avec Hannah Fuchs (tout grand amour est secret, n’est-ce pas ? comme la musique elle-même recouvre ce qui ne se peut dire, encore moins s’avouer. L’amour, la musique : le même, conclurait pour sa part un très ancien philosophe). La preuve en est aussi qu’un des thèmes majeurs de l’œuvre, dans l’adagio appasionato, donnera lieu au second mouvement de la Symphonie lyrique de Zemlinsky (« Du bist mein eigen », sur un poème de Tagore).
Que la grande musique ait affaire au silence, comme au secret même du son et de tout langage, c’est ce dont témoigne l’œuvre de Webern. Peut-être pas le Langsamer Satz (Le mouvement lent), ici magnifié dans le post-romantisme (déjà un post-post-romantisme !), mais dans les extraordinaires Cinq mouvements pour quatuor, si riches, à la vérité insondables, par laquelle voie ils rejoignent l’œuvre pour quatuor de Berg ou plutôt la continue à leur manière.
Et c’est au milieu de cette musique, dans l’ordre de l’exécution, un ordre par conséquent pensé, que l’on suit Erwin Schulhoff dans ses voyages dadaïstes depuis Vienne jusqu’en Argentine en passant par la Tchéquie. Cette musique pittoresque, parfois un peu dingue lorsqu’elle se met à danser sur une valse à quatre temps, ne cesse pas d’être profondément musicale et profondément inspirée. Ce dernier trait ne plut évidemment pas aux nazis qui firent mourir le musicien dans un camp, eux qui ne savaient pas ce qu’est la musique parce qu’elle n’était pour eux, comme pour les soviets, que variations sur des marches militaires.
Le quatuor Leonkoro, en plus de nous faire revisiter ces admirables partitions et découvrir celle de Schulhoff, se montre impeccable, inventif, rigoureux autant que capable de d’effusions, et, par-dessus tout, parvient de manière originale à nouer la musique et le voyage, le lieu, Vienne, avec l’ailleurs de la liberté, dans le désir de s’échapper et de partir très loin avec l’aimée, portés par ce Langsamer Satz.
© André Hirt


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