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Joseph Haydn, Die sieben letzten Worte unseres Erlösers am Kreuze (Les Sept Dernières Paroles du Christ en croix), Rias Kammerchor Berlin, Konzerthausorchester Berlin, Justin Doyle, Kateryna Kasper, soprano, Katie Bray, alto, Robert Murray, tenor, Hanno Müller-Brachmann, bass, Harmonia Mundi, 2026.

par | 22/03/2026 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On ne peut imaginer tragédie plus profonde, car c’est bien le mot, dont ces sept dernières paroles du Christ sont le récit poignant. Sept, pas une de plus, paroles saturées de sens et de contradictions, déroutantes pour la plupart, qu’on soit croyant ou non. Celle qui l’est le plus, peut-être pas la dernière, la toute dernière, mais l’ultime, celle qu’aucune autre n’est en mesure de suivre : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (…)

C’est un des chefs-d’œuvre de Joseph Haydn que Justin Doyle, Kateryna Kasper, soprano, Katie Bray, alto, Robert Murray, tenor, Hanno Müller-Brachmann, bass permettent d’entendre à sa très juste mesure comme à son niveau avec le Rias Kammerchor Berlin, Konzerthausorchester de Berlin. On en connaît plusieurs versions, de chambre, en quatuor, avec paroles ou non. Mais cette version-ci, légitimée par le compositeur, est on ne peut plus impressionnante. Elle résonne à nos oreilles en compagnie des Passions de J.S. Bach, et à vrai dire, du moins est-ce l’effet qu’on vient de subir en la découvrant, plus violemment – on veut parler de fulgurance, d’une vérité intraitable qui agit sur nous comme une gifle. On hésite, d’autres n’auront peut-être pas la même réaction, mais on n’entend, plus généralement on ne perçoit aucune forme de consolation. La croyance religieuse, celle dans le christianisme, exige-t-elle quelque consolation ? Car lorsqu’il est question dans la liturgie de quelque rétribution, l’oreille s’ouvre pour se fermer et se détourner aussitôt, de fait indignée. Que pourrait bien être cet échange, ce marchandage, cette montée aux extrêmes des concessions ?

Il faut s’attarder sur ces pensées, aussi maladroitement formulées qu’elles soient, pour que la musique puisse être interprétée comme il se doit et reçue sur le même mode. Tragédie, avons-nous suggéré ? Celle de la solitude, formellement un oratorio mais tendant en effet vers la tragédie, s’y déversant dans le désespoir. Car c’est bien du désespoir qu’il est question. Les Sept Paroles, dont l’écholalie se fait musicale, en constituent les rares termes. Ce qui caractérise ce sentiment, qui est bien davantage que cela, un affect, en vérité un creusement du vide en soi, et conséquemment ce qu’on pourrait imager, mais seulement verbalement, par un déversement de soi dans ce vide, celui-ci se confondant, par liquéfaction, avec « soi », c’est-à-dire sa disparition, dans la mort.

Il ne s’agit donc pas d’une Messe. Joseph Haydn était plutôt expert dans l’exercice. (Les Messes de Haydn sont incomparables de beauté.) Une Messe s’adresse aux croyants, exclusivement. Or, cette œuvre-ci s’adresse à chacun, qu’il soit croyant ou non. Ce qui est décrit est à la fois réel et vrai. Il s’agit du chemin de croix que Jésus effectue parce que homme il accomplit sa destinée d’homme. Ce cas est unique dans le registre des divinités. Et c’est son humanité, extrême, désespérée, a-thée, qui le rend divin.

Car le Christ dévoile sans en révéler ni même en affirmer le sens ultime, on les reçoit donc dans leur ambivalence, ces Paroles dernières. En quoi, au demeurant, ces paroles sont-elles dernières ? Dans quel ordre de réalité faudrait-il les entendre ?

Et si dernier désigne celui que rien n’excède, au plus près de la mort, ce stade contient-il les ressources de son dépassement dans la foi, grâce à une sorte de retournement dialectique qui dans la religion chrétienne se nomme « résurrection ? De celle-ci, il n’est pas fait mention ici, d’où la légitimité du terme de tragédie pour caractériser cette œuvre qui, comme il se doit, n’est pas seulement d’ordre musical, car la musique porte du sens. La musique ne peut par conséquent être abordée que philosophiquement, ce qui secondarise les approches purement techniques comme immédiatement  émotionnelles. Plus rigoureusement, et c’est redoutable, terrifiant même, que fait un homme lorsqu’il se retourne sur lui-même en prononçant ses dernières paroles, et il se les dits à plusieurs moments de son existence ? Il explore l’espace infini, sans bords où se tenir, de l’a-théisme, celui dans lequel auquel dieu n’est déjà en place. Alors, il rencontre l’absence, ou bien l’omniprésence du vide, l’absence de langage. Aucune réponse ne peut être de quelque manière que ce soit perçue. Et ce serait donc dans cette marche mentale, physiquement insoutenable, que s’expérimenterait le rapport au divin, que ce rapport se rapporte ou qu’il ne touche que le vide. Une expérience de cette sorte est vraie, parce que sans concession.

Or le Christ a fait cette expérience avec nous. Et c’est à chacun de conclure ce rapport ou de le délier. Il reste la vérité, par conséquent, du monothéisme premier, le judaïsme, à savoir la présence si écrasante du vide dans lequel aucune image ne se forme, où l’écoute du silence est première comme la béance même d’une parole peut-être à venir et à entendre.

Bien sûr, dans l’œuvre de Haydn, à l’occasion d’une des Sept Paroles, on s’accroche à une promesse, celle de Hodie, « Aujourd’hui tu seras auprès de moi au Paradis ». Mais c’est alors pour une fois, c’est entremêlé, qu’un Autre, Dieu, parle ici dans la bouche de l’Homme. On le dirait en effet. Mais un pied n’aurait-il pas pénétré dans le champ de l’illusion ? Et si ce pied se retire ne serait-ce qu’un instant, il retrouvera l’espace du silence, là où il n’y a que les résonances et les échos renvoyés d’un vide, qui est le sens même, non une signification, mais l’épaisseur du sens, à savoir la musique. Que se passe-t-il dans cette musique ? Qu’est-ce qui y passe ? Dans ce qui est nommé « Introduzione » (n°6), ce passage extraordinaire de silence fait à la parole, dans cette pure musique, on entend le sens sans qu’on puisse en concevoir la forme. Et cela est peut-être divin, le divin. Car cela est, tout simplement.

Il y a pourtant toutes ces paroles si déceptives ! Et puis, à la réflexion, on se dit qu’elles ne se paient justement pas de mots. À cet égard, elles ne peuvent qu’être proches du vrai. Dans leur extrême rudesse et leur sobriété (leur absence d’illusion, de grandiloquence), elles sont éprouvées, en tous les sens du terme, par chacun, comme la musique. Et, songeant au Christ souffrant, Celui qui se tient au creux, sensible ou non, en chacun, on peut le croire (croire en cette présence) sans même croire, on souhaite qu’ait lieu, comme dans Parsifal, une « Erlösung des Erlösers ». Il suffit d’écouter la souffrance, ce que nous faisons, avec l’écran du spectacle, lorsque nous sommes en présence de la musique, et de celle-ci en particulier, pour nous retrouver en présence de l’Autre. La foi tient à la certitude qu’il y a un Autre. L’athée écoute seulement, il ne sait qu’écouter, il ne voit pas. Il aimerait bien voir tout en écoutant.

Les grands musiciens qui, ici, se mettent au service de l’œuvre de Haydn, sont pris dans la tension de la vision. Il leur faut voir un peu pour entendre. Cela s’appelle interpréter une œuvre. Et l’écoute ici est admirable.

© André Hirt

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