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Musique, Littérature, Arts et Philosophie

Jeremy Eichler, L’Écho du temps, trad. Laurent Slaars, Les Belles Lettres, 2025. 

par | 8/04/2026 | Bibliothèque, Classique, Contemporaine, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

L’affaire semble entendue à propos des très grands livres : plus que de les ignorer, puisque la presse, dans son mimétisme généralisé, leur accorde arbitrairement oui ou non l’existence au gré de la rumeur, le constat en est si banal, c’est en réalité de se tromper sur leur contenu réel.

On croit ouvrir un beau livre traitant de musique, plus spécialement de ce que son sous-titre laisse entrevoir, et qui en sera le programme explicite : La Guerre, la Shoah et le la musique de la mémoire. Alors qu’il s’agit seulement en vérité d’un effet. Car la question de fond est celle de l’écoute, et de « l’écoute profonde » dont Jeremy Eichler espère, c’est son ambition affichée, être le théoricien.

C’est que le cadre n’est pas psychologique, historique plutôt, méta-historique même, dès lors que ce « méta » se porte autant vers l’amont que vers l’aval du présent, celui-ci n’étant pour lui-même qu’une sorte de point de condensation incapable de se donner quelque signification que ce soit alors qu’en son fond il brasse le temps, la mémoire et aussi les conditions d’un avenir, autrement dit d’un espoir que l’Histoire, avec un mépris pas si souverain que cela, n’a pas voulu considérer.

Un ouvrage de cette dimension intellectuelle, de cette hauteur de vue, devenue très inhabituelle, surtout de cette nécessité, mériterait de très amples, non pas développements (il se développe tout seul, il est écrit dans une langue limpide, même pour le profane en musique, un profane qui ne manquera pas de lever la tête en se disant que l’essentiel de son activité intellectuelle lui a, jusque-là, échappé – et c’est au demeurant pourquoi ce livre est essentiel), mais commentaires.

On laissera donc le lecteur découvrir le contenu de ce livre par lui-même, parce qu’on le laissera s’y reconnaître et avant tout en mettant un terme à la méconnaissance de soi, à la surdité qui était jusque-là la sienne, la conscience enfin prise que le langage à lui seul, abandonné car réduit au message, n’est lui-même qu’un effet, dans la transparence qu’il croit être la sienne, de tonalités profondes qui condensent l’intégralité indénombrable de notre être en éléments du sens. Même Freud le savait, il ne mettait simplement pas le mot « musique » sur ce fond(s) sonore du langage et de la pensée, de l’existence individuelle et de l’Histoire. Mais quoi qu’on dise, c’est bien elle qu’il écoutait dans le langage.

         Un tel ouvrage ne consiste pas dans ce qu’on lit en l’ouvrant, mais dans ce qu’il entend en et par lui-même, tous ces fragments de sens d’une humanité qui s’est trompée historiquement de chemin, qui le sait un peu tout de même par le biais de certains de ses membres seulement et qui s’efforcent d’en retrouver la trace en écoutant.

Ce qui est à écouter, partout et toujours, se trouve recueilli dans la musique.

Et voilà, qu’on relise le sous-titre de l’ouvrage, ce qu’il en coûte pour l’Histoire de n’avoir pas écouté la musique. Voilà ce qu’il en coûte à celui qui n’a pas écouté la musique, n’accordant de vertu signifiante qu’au seul langage en circulation, contournant par-dessus le marché le poème pour cette même raison, lui aussi inécoutable, dit-on (Paul Celan en a, désespéré, ramassé quelques morceaux dispersés comme un alphabet décomposé.) L’Histoire a vaincu l’écoute et le langage en étouffant le premier et en brisant le second, ce qu’à sa manière l’Angelus Novus de Paul Klee rappelle à travers les yeux de Walter Benjamin en ne voyant, effrayé, que le terril de l’Histoire accumuler ses gravas au nom du « progrès ».

Ne pas écouter, c’était et c’est de plus en plus, en raison de la saturation sonore par le bruit étouffant, perdre de vue les traces de sens qui ne se trouvent que dans le tremblement, qui est déjà musique, du poème et de la musique elle-même dans ses manifestations.

Écouter, en revanche, équivaut ainsi à remonter le temps, c’est cela la deep listening, l’écoute profonde, c’est surtout parvenir à frotter ou pincer la corde, celle qu’on n’a pas entendu résonner, encore moins fait sonner, à notre grande honte, dans sa vie comme cela fut le cas dans l’Histoire.

Et c’est pourquoi – il y a là une humilité, une contrition, une honte – nous sommes si fortement émus en écoutant la musique.

© André Hirt 

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