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François Jullien, PUISSANCE DU PENSIF ou Comment pense la littérature, Actes Sud, 2025.

par | 14/12/2025 | Littérature, Notes de lecture, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Qu’appelle-t-on penser ? On connaît la question, du moins croit-on la connaître, on sait les occurrences de l’interrogation, mais on ignore la réponse. Ou plutôt, les réponses sont très nombreuses (démontrer, méditer, ruser même avec Ulysse, intelliger, comprendre, et pour la plupart des personnes il n’est question que de savoir « calculer », etc.). On ne sait trop s’il s’agit d’une nature – cela, on l’attribue à la possibilité du « sujet » chez Descartes, on le dénie aux animaux bien sûr, sauf que l’auteur du Discours de la méthode ne dit pas strictement cela puisque les animaux sentent, il faut sans cesse revenir sur ce dernier terme partagé par les vivants, tous, et que la pensée est pour Descartes toujours sentir, même Cogito est un « se sentir ») –  ou d’une fonction (certains penseraient plus que d’autres du fait, qu’on croit établi et mesurable, de l’intelligence (un terme inexistant et surtout non pertinent pour Descartes, d’ailleurs).

François Jullien parle d’autre chose, de tout autre chose. Il nous entretient depuis longtemps avec ce que « vivre » veut dire, qu’on ne sait plus dire, qu’on ne sait même plus « vivre » comme une parole qui ne parlerait plus ou une pensée qui ne penserait plus. « Vivre », donc, enfin ! Sauf que vivre ne peut aller sans penser d’une certaine manière. Sauf, donc, que penser ne peut aller sans pensivité, ce terme qui reprend celui de pensif, à la fois évident, nouveau et intrigant que propose, et que d’une certaine manière François Jullien démontre (il le montre en effet) comme essentiel et donc inaliénable, conducteur et donc décisif pour que « penser » puisse accéder à quelque sens, disons-le avec l’auteur, qui soit pleinement existentiel. Le reste est, comme on sait ou devrait savoir, calcul et le calcul ne pense pas, sinon il risque dans sa fonction en elle-même légitime, en se mettant à penser, à se laisser distraire, et donc d’avoir tout faux. Or la vérité du pensif est d’un ordre tout autre que celle d’un résultat, d’une somme, d’une division ou d’une multiplication. Elle n’a rien de machinique, là où même les philosophes sont actuellement fascinés (le terme est en soi cruel, viril, politiquement douteux, psychanalytiquement de même) par les machines de tous ordres. Cela pour signifier clairement, en dehors de tout mouvement d’humeur, que le pensif et la pensitivité ignorent toute forme de fascination, et que leur objet, qui n’en est d’ailleurs pas un, échappe, s’envole comme les nuages que suivent les oiseaux, comme les méditations imprévues et les rêveries sans fin.

Le pensif est ce qui guide la pensée. « La » pensée, « elle », qui se croit « sujet » est persuadée de guider par sa concentration calculatrice. Pour ce faire, elle ne doit surtout pas laisser la moindre place à la pensivité, qui porterait ici le nom de volonté (l’irruption de la volonté est ce qui chez Descartes, au titre de marque de la liberté, provoque les erreurs, comme si l’un des étages du fond de la liberté était constitué par une aptitude à la distraction dont elle serait le nom.) Si du reste le nom de Descartes se fait si insistant ici, finalement moins dans le livre de François Jullien que dans la pensivité du lecteur, c’est qu’il s’impose, ou qu’il risque de le faire, comme un repoussoir, désormais, face à ce qui est nommé « la puissance » du pensif. (Mais on laissera de côté le sort injuste, à la vérité inexact, qui lui est toujours fait, comme par une usure scolaire).

 

Puissance, se demandera-t-on ? On ne confondra bien sûr pas avec « force », il s’agit de la potentia et non de quelque potestas. Et puis « puissance », qui traduit, mal, le grec de dunamis, désigne, par opposition à energeia, ce qui n’est pas (encore) entièrement accompli, donc finalisé. La puissance, dans son élan et son mouvement, son parcours presque, contient une négativité, toute positive cela dit, comme lorsqu’on dit que ce n’est pas encore cela à propos d’un travail, mais qu’on se trouve sur la bonne voie. Puissance est un « ne pas » encore, un « ne pas » qui, et telle serait l’approche la plus exacte du sens, ne s’épuise pas. Comme une rêverie, comme une pensée qui serait infinie. Et l’infini est le mot, venu du romantisme allemand, qui caractérise le mieux la pensivité. Ce qui suppose également que la pensée qui est à l’œuvre dans la pensivité n’obéirait à aucun programme, à rien qui serait décidé par l’autorité de quelque sujet. La pensivité est la liberté en puissance comme en acte.

À suivre les différents moments et plans par lesquels François Jullien vise à faire entendre les différences entre penser et l’état comme le mouvement de pensivité, on se persuade progressivement que cette dernière marque une rupture avec toute forme d’intentionnalité. Autrement dit, la pensivité fait s’évanouir l’objet sur lequel s’exercerait jusqu’à l’épuisement la pensée. Et, si l’on se décide d’aller à l’essentiel, on se risquera à dire que penser n’est pas penser, que penser ne peut vouloir dire que l’acte de la pensivité. C’est donc à un retournement de ce que penser signifie que François Jullien consacre ses efforts. Mieux : plutôt qu’un retournement, il faudrait parler d’un écart, et des plus amples ! Car la pensivité est une dérive. Elle n’est pas le rêve, moins encore la méditation qui conserve toujours quelque force de contrôle ; elle se soutient en réalité d’un réel qui la travaille, qui dépose, comme on le fait des armes, le statut de sujet, d’initiateur de l’acte de penser. Pensivité veut dire, sans la moindre redondance, que la pensée pense, qu’il n’y a pas, qu’il ne saurait proprement y avoir une pensée en soi, qui serait seulement la pensée (une faculté). En plus de n’être qu’une abstraction, la pensée doit avouer qu’elle n’est qu’à la condition, non pas négative, et c’est cela qui est si surprenant, mais positive, de s’échapper, y compris à « elle-même ». Et c’est précisément en cela qu’elle n’a de réalité qu’existentielle, qu’elle est vivante, et qu’elle est le « vivre » (contrairement à la « la vie » qui, elle aussi, n’est qu’une abstraction).

On espère ne pas trahir les belles pages du livre de François Jullien en avançant ce qui précède. L’auteur accorde un sens positif au terme de « vague » qi fait penser à la « pulchritudo vaga » de Kant par opposition à la « pulchritudo adhaerens ». Mais il est certain que l’on peut s’accorder sur l’idée que le pensif désigne une attitude spéciale, celle d’une activité toute passive, celle dans laquelle la pensée se reçoit, en effet comme un don ou une grâce, qu’elle s’active en remerciant ce qui lui vient en l’animant. Une activité passive bat en effet au cœur de la pensée.

Est-ce bien ce cœur que l’on entend en regardant Le Penseur de Rodin ? Car on n’y voit pas la pensée, mais c’est la pensivité qui se fait voir ! Le Penseur est certes absorbé dans sa pensée. Et il l’est tellement qu’il ne peut exister de sa pensée quelque démonstration ou objectivation que ce soit.

La pensivité fait qu’on n’est pas ou plus là. Elle est plus exactement un qui s’est quitté, qui s’en est allé ailleurs. La pensivité est comme ce que la littérature engage dès son avènement en tant que tel, autrement dit une autonomie, celle que le langage s’accorde à lui-même. La pensivité se tient, mouvante, en soi. Elle ne possède pas d’extériorité, d’objet auquel se soumettre comme c’est le cas dans l’opération de la connaissance qui, malgré le renversement « copernicien » opéré par Kant et qui veut que l’objet se règle sur les conditions d’appréhension du sujet, maintient la domination de l’objet qui veut se faire reconnaître dans sa réalité, on dit son objectivité. Dans la philosophie de Kant, il faudra attendre la pulsion métaphysique (son « Trieb »)pour que le mot de « pensée », au demeurant hanté, à ce stade, par celui de pensivité, accède au premier plan. Mais ce sera alors pour buter sur une « dialectique », un terme en l’occurrence dans l’œuvre de Kant péjoratif qui souligne le caractère insoluble de cette pensée, puis ce sera pour reconnaître d’un côté la pensivité (le jugement réfléchissant, dira Kant par opposition au jugement déterminant, celui de la connaissance) tout en s’en inquiétant d’une certaine façon. Or, et ce fut le travail de Heidegger, en particulier une part substantielle de celui qu’il opère à propos de Kant, que de mettre en exergue cette inquiétude la pensée, son angoisse même.

Plus avant, et sous un angle autre, celui que l’auteur de l’ouvrage privilégie, le fait, c’est bien cela, que la littérature est pensivité (par opposition au geste philosophique le plus convenu, au fond calqué sur celui des méthodes de la science). (On laissera ici de côté ce qui dans l’ouvrage ne fait l’objet d’aucune considération : les pensivités suscitées par la musique, d’une autre extension que celle de la littérature, plus perdue, moins sujette à des identifications ou à des figures, peut-être davantage plongée dans des situations. Et que dire de la pensivité que la peinture est peut-être pleinement ?).

Qu’est-ce que cette pensivité dont le terme lui-même fait entendre, on l’a noté, une sorte d’échappée, sinon le comble de l’attention que l’on remarque dans l’inattention, cette manière d’entrer au plus profond de soi, de ne plus même être soi, de s’abandonner comme on dit légèrement alors que le geste se révèle si étonnant et si grave ? Le grand paradoxe de la pensivité serait en conséquence que d’une part on y rencontre une concentration extrême et d’autre part une incomparable ouverture. Et c’est bien cela que François Jullien s’efforce de montrer à propos de la littérature, en laquelle le texte s’ouvre comme sa condition même.

Un critère élémentaire doit être mis en valeur à cet égard pour qu’on parle de littérature, celui de la pensivité, ou du caractère inépuisable des représentations, des effets et des sensations suscités par le texte, à la différence de celui qui s’épuise dans sa signification déterminée. La littérature advient dans la brisure du texte lui-même, à même les éclats qu’il renvoie, dans les phrases et des mots qu’il fendille afin d’en faire surgir encore et encore d’autres voies et perspectives de sens. Ou bien, il y a littérature lorsque le langage entre dans sa puissance, en réalité y retourne, en manifestant cette autre opposition, à l’encontre de la double croyance selon laquelle le langage peut se laisser intégralement guider et que son usage servile ne relèverait d’ailleurs, en la faisant valoir, que de l’univocité.

Et nous voilà parvenus à l’essentiel : « Si la pensivité est propre de la littérature, et même est le mode d’être de la littérature… », écrit François Julline. Où et comment se trame exactement le fil de la pensée pensive ? À travers l’examen du roman dont certains sont pensifs et d’autres pas pour l’auteur (Dumas ne le serait pas, contrairement à Balzac…), auprès des poètes qui dans l’instant même nous plongeraient dans les profondeurs de la pensivité, François Jullien touche souvent très juste relativement à sa problématique de départ.

Toutefois, si l’on peut se permettre d’avancer sa propre expérience de lecteur, des pages de Hegel, pourtant le maître absolu sans doute du concept, sont chargées d’une pensivité extrême. Et à l’inverse, le critique du concept qu’est Nietzsche, n’est pas toujours pensif (Ainsi parlait Zarathoustra est une catastrophe kitsch qui emporte encore, on ne sait comment, les suffrages des lecteurs). Mais Descartes, on y insiste, n’est-il que penseur ? Les Méditations, si on les lit bien, ne sont-elles pas parfois pensives ? Spinoza, en revanche, François Jullien le note à contre-courant de l’admiration qu’il suscite de nos jours, n’est jamais pensif, ce qui est vrai. Peu importe, finalement, car on lira selon son penchant. On partage pour soi-même la pensivité de François Jullien.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que la philosophie dite analytique ignore la pensivité. Non parce qu’elle penserait, mais peut-être parce qu’elle ne pense pas du tout, en se satisfaisant des calculs et des possibilités logiques qu’elle prétend trouver dans l’état de la langue, comme si une langue normée (la langue n’est pas, en elle-même, normée, elle est abyssale, n’est-elle pas l’abîme de la pensivité ?) pouvait constituer un critère.

Or, la littérature se conjugue, autrement dit se déplie par ces biais, avec l’infini, l’absence de fond, de sujet, de socle, avec le vertige subjectif, le trouble, le « vague » avons-nous rappelé, la critique du sujet par la subjectivité, l’inaccompli, l’inachevé non par impuissance ou pour des raisons contingentes mais comme sa nécessité et son noyau même, la puissance en effet des variations qui sont les siennes dans les effets d’écriture comme de lectures, ajoutons le sens profond de la nuance, et puis, disons-le, le sens contre les significations figées, ce sens qui tournoie au gré de ses ivresses. C’est donc le texte littéraire qui pense et qui engage la pensivité, et non l’auteur qui se comprendrai comme sujet.

Bien. Toutefois, la lecture du livre important de François Jullien, qui soit-dit en passant dérange tout ce qu’il reste des structuralismes suffisants dont la règle de fond pour ne pas dire l’obsession étaient l’épuisement, l’assèchement du texte, jusqu’à son annulation, pose une question autre, pour finir. Celle qui a trait à la subjectivité même, et c’est là cette autre problématique qui nécessite en soi un autre ouvrage. En un mot, « comment sortir de soi ? », selon l’expression de Baudelaire, puisque la pensivité se déploie dans les extrêmes de la subjectivité ? Le concept n’est-il pas tout au contraire le garant de la communication, et ne prétend-il pas constituer le moyen d’accéder à l’universel ? Il existe cependant un « universel sans concept », Kant l’avait remarqué à propos du jugement esthétique. François Jullien, mutatis mutandis, n’affirme pas autre chose, sauf que la littérature dépose, après en avoir opéré l’extraction de la nuit de chacun, des mots et des phrases sur cette rencontre de chacun avec chacun, sans raison, alors qu’il y a desraisons mais qui demeurent inobjectivables. D’où ce beau mot que fait valoir François Jullien : « l’intime », qui, loin de signifier quelque fermeture, est ce que l’on manifeste de plus communicatif avec autrui. L’intime est ce que l’on montre même en le cachant. L’intime est ce que l’autre voit et ce que je vois dans l’autre. Que je vois ? Oui, je sais qu’il est là et que c’est à lui que je m’adresse et c’est cet intime qui constitue la vérité de chacun. L’intime est au plus près du réel et la pensivité de la littérature y fait accéder comme à la vérité du vivre du chacun.

D’où pour finir, dans l’ouvrage de François Jullien, une forme d’apologie des philosophes « penseurs », pensifs dira-t-on désormais, ceux qui ne laissent pas impressionner par des concepts tout faits, (« Merleau-Ponty n’a quasiment pas de concepts », est-il noté), mais qui se battent (c’est l’image donnée par l’auteur) avec la langue quitte à la bousculer, ce qui fait ricaner les esprits faibles qui s’en prennent à eux, par exemple en ne comprenant rien à la notion de « déconstruction », ce qui en dit long sur leur « pensée » à eux. Derrida, Deleuze, certainement, ont risqué une pensivité. La philosophie est littéraire ou n’est que jargon logique, qui n’a rien à voir, entre autres dans la perspective de François Jullien, avec le « vivre ». Ainsi le formulera-t-on.

© André Hirt

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