Comme une parenthèse en écho à un dit de Van Gogh : « les paysans sentent spontanément à la vue d’un champ de blé le geste de moisson qu’il faut commencer ; savoir poser sur la toile ce jaune qui fera onduler un carré de blé. »
Elle était délurée la petite voisine d’à peine cinq ans, si j’en crois le souvenir fugace, sous son air angélique m’emmenant par la main dans un petit bosquet pas loin de la ferme du bas, s’allongeant, à l’abri des regards, sur le ventre, jupette relevée, culotte baissée et voulait que je regarde et caresse ses petites fesses laiteuses grandes ouvertes, guidant ma main, moi, dépassé par ce que je ne pouvais encore voir, tant innocent que j’étais, — enfant, in-fans à la limite du sans voix, pas encore tout à fait puer, on n’est pas préparé à voir ou entendre ce qui dépasse l’horizon de chacun. Seulement une question de pouvoir : il faut d’abord être capable d’envisager l’inimaginable pour pouvoir le rencontrer — aveuglé, fasciné par ce petit orifice froncé source de tant de tourments, et ne comprenant rien à ce sillon creusé entre des bourrelets de nacre qui le suivait vers le bas, qui allait je ne sais où, que seulement bien plus tard le Gaffiot m’éclaira en dénommant cunnus con ce sexe de la femme que je n’imaginais même pas exister, ce calice en fait ou plutôt ce ciboire puisque le corps de dieu femme s’y trouvait enchâssé, voire même selon les traditions incarné.
Nous revenions ensuite, incapable que j’étais de lui monter à mon tour ce qu’elle espérait tant, vêtu d’un autre temps avec un corset plein d’agrafes et de boutonnières auquel nombre de boutons étaient accroché pour tenir une culotte sans élastique bien sûr, à tel point que seule ma mère, dans son désir de possession folle pour sûr pour ne pas dire pire, pouvait ainsi surveiller l’enfant même à distance. La petite touchait, pour se consoler, la barboteuse, rassurée qu’elle était de sentir une dureté que je ne comprenais pas, installée en moi, sans que je sache pourquoi. Le film par bonheur s’interrompt, comme ces vieilles bobines super-huit en noir et blanc, maculées de bandes noires, blanches, voletant en tous sens au milieu de craquements et de pointillés signe de fin de spectacle. Mieux vaut que tout s’arrête, que se fasse le noir, qu’il ne reste que des fragments d’un très ancien papyrus retrouvé dans une grotte que l’on croit des merveilles et qui n’est trop souvent que celle à remugles, fragments qui tombent en poussière dès qu’on cherche à les conserver, comme si vivre c’était s’échapper, fuir à tout prix ce qui remonte, faire taire ces grondements de houle annonçant l’insupportable, ce que l’on ne peut plus entendre et qui pourtant colle à la peau qu’aucune mue n’a pu faire disparaître. Hélas nous n’avons pas la vêture des serpents. Nos anciennes peaux ne nous quittent pas. Impuissance du Léthé ! paradoxe de l’oubli, vérité de la vie certes, mais avec lequel il faut constamment se battre pour qu’il fasse son œuvre.
L’interdit arriva vite, promenade devenue impossible… juste le temps d’être encore initié à une dînette transgressive avec un œuf volé, cru que nous dégustions au bout d’un « petit-beurre » dérobé aussi, ortolan des pauvres. Souvenir enfoui, vérité peut-être, l’enfance seulement et le « vert paradis des amours enfantines », toujours vécue ou fantasmée, entrelacs arachnéen qui signe ces parcours de tendresse.
Plus tard un peu plus tard, peut-être beaucoup, à la ferme d’en haut, je revois ce qu’adulte j’entendis raconter par Van Gogh, l’expérience des blés mûrs et des moissons proches. Il y avait chez eux cette once de religiosité – qui n’avait rien à voir avec la religion officielle qui pour eux se réduisait comme on disait « au rituel des quatre saisons » –, vis-à-vis de cette nature qui n’était pas pour eux comme chez les Grecs anciens phusis, ce qui croît, mais ce qui vibre de forces, et ces vibrations, nous les sentions auprès d’eux dans l’air, dans la chaleur parfois accablante, dans les bruissements des feuilles et les glissements du jour dans la nuit. Parfois ils murmuraient : « t’entends ?, tu vois ? » La nature vibrionnait et, attentif à elle, le monde qui les entourait n’était qu’un immense réceptacle où tout se mêlait, se démêlait, où rien n’était à interpréter, mais où ce qui se passait appelait à réagir. Tel l’animal humant l’air, pour l’étalon, l’œstrus qui décidait de la position et de la saillie, ils étaient là en complicité profonde avec ce dans quoi ils étaient ancrés et qu’on appelle terre. Ils savaient aussi humer. L’espace ne s’ouvrait pas autour d’eux ; il se déployait jaillissant de la main et du corps dans ce geste qui n’était plus du tout mouvement mais porteur de signifiance. Ces vieux paysans, paysans car pour eux le paysage était leur horizon, pas encore affublés du patronyme d’agriculteurs qui avaient pour but croyait-on de leur donner du pouvoir, de la dignité et les réduisant en fait à n’être que les manœuvres des puissances financières, les ramenant au rang de serfs auxquels ils avaient cru échapper, regardaient le paysage au loin, — campés dans l’espace entre les murs de la maison haute et du jardin plus bas, faits de pierres alignées sans jointage —, début août vers le champ dit de la Sorlière, un presque bout du monde pour l’enfant que j’étais et sentaient venir au frémissement des épis de blé comme une mer à peine étale, ce que le peintre nomme « le geste de moisson ». Le chaume vivant disait à qui sait l’écouter, le voir frémir aussi sous la brise caressante, qu’il était venu le temps de le prendre en brassée, de le serrer contre soi, comme ce cadeau que la terre offrait à ceux qui savaient attendre, qui n’exigeaient rien et accueillaient le présent comme présent. L’œil suffisait à stopper les travaux en cours et l’on s’attelait alors à battre la faux dentelée spéciale qui couchait la paille en même temps qu’elle la coupait pour créer autour du champ, dans ce geste auguste du faucheur, l’andain qui permettra à la moissonneuse tirée par les bœufs de passer sans rien gaspiller. Les enfants aidaient à ramasser les épis et façonner des gerbes, ce bonheur fatiguant de ces êtres courbés toute la journée pour palpiter avec la terre. Et cela s’inscrivait dans le corps, à force dans la posture du dos, comme leurs mains faites à la forme du manche de l’outil. Le corps subissait et décidait aussi, sorte de hiérogamie.
On attelait les bœufs dont les cormes tellement longues se croisaient sur le joug laissant ainsi place à l’aiguillon posé qui ne servait qu’au rituel que les bêtes semblaient aussi comprendre, sans jamais utiliser la force pour les contraindre à se calquer sur le rythme des pas de celui qui guidait. L’animal était aimé, car de même nature que le paysan. Était-il humain ou l’homme était-il un peu animal ? Fusion simplement sans le savoir d’un savoir ancien ignoré de tous certes dont parle l’Ecclésiaste quand il dit que « de l’homme à la bête un seul souffle ». Ils ahanaient en effet ensemble au même rythme, pas sur pas calqué, pour accueillir la prodigalité de la récolte. Parfois il fallait l’aide d’un percheron à la musculature saillante, placé devant les bœufs, attelé à l’attelage et chargé de redonner l’élan aux bêtes épuisées lorsque la montée devenait trop raide, — ce qui justifiait que ce champ soit nommé celui « de la côte ». Rien à attendre de plus. Avoir célébré la semence jusqu’à sa floraison, attentif à ce qui se passait, c’est-à-dire à ce rien qui fait que les choses sont ce qu’elles sont et ne peuvent être autres et qu’ensemble nous germinons. À la ferme du haut, tout était paisible. Je n’ai jamais senti de révolte, signe d’une immanence absolue, d’un corps à corps, d’un terre-à-terre qui n’a rien à voir avec l’expression de mépris, forme d’enracinement certes mais d’une fragilité reconnue, assumée à l’unisson de la fragilité de tout.
Ainsi du souvenir velouté du cul d’une petite fille, fantasmé peut-être qui sait, au gerbier dans sa splendeur, chaumes alignés dans leur procession, parfaitement alignés et pourtant prêts à disparaître comme tout, pour laisser les épis s’égrener dans la batteuse et ainsi produire le grain du renouvellement, cycle sans fin, continuité du vivre, c’est-à-dire d’un rituel, d’une initiation, véritable baptême d’entrée dans la vie.
© Jacques Neyme
Image : © André Hirt 2026


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