Il s’agit du catalogue de l’exposition qui se tient à la BNU de Strasbourg du 7 mars 2025 au 6 juin 2026 réalisé sous la direction de Benoît Wirrmann et François de Saint-Cheron. Il ne sera pas question ici de l’exposition elle-même, qu’on n’a personnellement pas eu l’occasion de visiter, ni des films en rapport avec l’œuvre de Malraux auxquels il a lui-même travaillé. Il s’agit de rendre hommage à la qualité éditoriale de ce catalogue, au savoir qu’il permet de découvrir et d’acquérir, d’un côté. De l’autre, à la lecture, il soulève quelques interrogations qui excèdent certainement le cadre intentionnel de l’exposition, et qui possèdent, on le présume quelque intérêt plus général.
À commencer par l’entrée dans l’œuvre de Malraux, disons un parcours peu balisé lorsqu’on l’aborde par le cinéma. Cette entrée, loin d’être seulement originale, éclaire des aspects qui sinon seraient restés sinon dans l’ombre du moins tenus pour secondaires. Le cinéma, cet art dominant du XXième siècle, Malraux aura voulu le pratiquer, entre autres, pour souligner ce qui reste, malgré les catastrophes, de ce qu’on peut nommer, avec une retenue qui est elle-même déjà signifiante et quelque peu honteuse, de la « grandeur » de l’homme. Malraux n’avait quant à lui pas peur de ce mot, de cette qualité qu’il n’a cessé dans toute son œuvre d’attacher de façon très visible à la figure de l’homme. Cela ne se fait plus. Et les philosophes ne sont pas les derniers à dénigrer ce terme. Il n’est pas certain que cette voie soit celle qui puisse ouvrir un peu d’horizon à nos enfants, ni même, quoi qu’on dise, à la pensée.
C’est pourquoi, rares sont devenus les lecteurs de Malraux. Pour ma part, je n’en ai rencontré qu’un, et ce fut Philippe Lacoue-Labarthe qui tenait l’auteur de La Condition humaine (le titre assigne déjà à l’homme une grandeur !) en très haute estime, sans doute en raison de son sens de la tragédie à la fois humaine et historique, de son sens de l’historialité également. Il faut naturellement préciser que la grandeur en question n’est pas une propriété naturelle, elle est en revanche requise par l’homme, de l’homme et en l’homme. Au quotidien, avec tenue, et sans opportunisme ou psittacisme médiatique. Elle doit constituer de diverses manières ce qu’on peut nommer le « destin » d’un homme, cet autre terme aujourd’hui très évité.
L’Histoire est au centre de l’œuvre de Malraux, et cette histoire est certes à parcourir, à reparcourir, elle est source d’hommages et de mémoire, mais elle est tout autant, surtout, à considérer autant dans ses dimensions éphémères que du point de vue de ce qui en elle témoigne de l’intemporalité. C’est le sens, dialectique, du mot de « culture », qui porte en lui cet autre de transmission, d’où ces « maisons de la culture », aujourd’hui disparues et dont les ruines nous entourent comme un monticule désastreux, comme un syndrome de notre épuisement.
Le cinéma fut pour Malraux le recours à un moyen de s’adresser aux hommes. Le musée est plus difficile à pratiquer pour des raisons évidentes, mais le cinéma ébranle les foules. Avant d’être un art, ou en plus d’un art, le cinéma est une technique, ainsi que l’a enseigné Walter Benjamin, que Malraux avait lu (il fut l’un des tous premiers !), qu’il a beaucoup cité, sans toujours le nommer, en le disant et le nommant plus ou moins… La fonction du cinéma, dans cet ordre d’idée, est politique, au sens le plus large (même celui de propagande), et dans l’esprit de Malraux ce mot s’accompagne de celui de culture, donc d’acculturation. Malraux est pédagogue dans l’âme, on l’ignore trop.
L’attitude par rapport à l’essence du cinéma est restée ambiguë dans l’esprit de Malraux. On peut certes prétendre le contraire, mais lus face-à-face, bon nombre de textes font pencher du côté d’une secondarisation de cet art, en un sens qui n’est pas péjoratif, car les images « ne construisent » pas, disait-il, elles illustrent, soulignent, entraînent, poussent à y aller voir de plus près. Ce que cherche Malraux dans une image cinématographique, c’est quelque chose de décisif, que sans doute le cinéma seul peut produire (l’influence de Walter Benjamin est à cet égard décisive), est l’énergie, elle-même consécutive à un éveil au sein des individus comme des peuples. Ce que Malraux recherche dans le cinéma est la même chose que ce qu’il s’efforçait de pratiquer dans le cadre de la « résistance, et que ce qu’il cherche à faire émerger dans l’idée de « musée imaginaire ».
Et puis, la passion de Malraux, un mot qui lui va si bien, concerne le spirituel. Son intérêt si particulier pour la peinture cubiste naît de ce qu’il cherche dans l’image autre chose qu’une réalité déjà en quelque sorte constituée. La profondeur du regard de Malraux se conjugue avec son sens de l’épopée, que le cinéma permet de rendre. Le cinéma est l’art de l’agrandissement, du grossissement, du soulignement (laisson ici de côté les questions de l’industrie culturelle). C’est l’art par excellence de la puissance relayant ainsi l’architecture surtout et dans une autre mesure la sculpture.
Un mot résume tout cela, celui d’espoir. Le roman éponyme donna naissance à un film. À y regarder de près, le flair sur l’histoire alors présente et celle qui allait venir fut d’une précision stupéfiante ! Le cinéma possède ce don de la prophétie, non de l’annonce, et puis surtout, c’est génial, il est l’art des signes. C’est un art augural. Son temps est celui de l’avenir, même lorsqu’en apparence il évoque le passé.
Il reste que Malraux n’est pas un cinéaste. Il n’en a pas l’envergure, san doute pour les raisons qu’on a dites en commençant, à propos de son ambiguïtés à l’égard de cet art. Il a compris que le cinéma est, toujours selon Walter Benjamin, l’art par excellence de la « reproduction ». Dans celle-ci, Malraux a recherché ce que pourrait être son aura propre, l’éveil d’une aura qu’on aurait pu, qu’on pourrait estimer, impossible. Cette aura n’est plus celle, dans sa dimension princeps, contenue dans le cinéma muet. La disparition de celui-ci aura signifié pour Malraux la fin du cinéma comme art. Depuis, le cinéma s’achemine vers autre chose, le divertissement, ce que Malraux aurait refusé de toutes ses forces. Ces mots de Malraux résonnent puissamment : « le génie du romancier est dans la part du roman qui ne peut être ramenée au récit ». Art total, le cinéma est un art du fragment. En lui, l’image ne se totalise pas, non au sens d’un épuisement, mais la surface fait obstacle à la profondeur.
Enfin, le cinéma, avec lequel Malraux rompit d’une certaine manière lors de l’épisode de la cinémathèque, à la fois traduit, mieux que nul autre art, et incarne à cet égard, la « crise de civilisation » à laquelle Malraux n’aura cessé de réfléchir. Dans une certaine mesure, qu’on estime au demeurant elle-même certaine, Malraux n’aura cessé de chercher dans le cinéma l’âme qui le porte et le concentre. Le cinéma, et c’est la grandeur propre de cet art, forme l’expérience par excellence du moderne, son terrain et l’espace de ses tensions tragiques et de toutes ses contradictions.
© André Hirt


0 commentaires