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Obsession ou la vérité de l’écriture

par | 24/06/2026 | Editoriaux et chroniques, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Il me faut encore répéter, redire : l’existence comme l’écriture est insistance avant tout et toute tentative d’écrire est fille d’une obsession, ici celle de la perte, du souffle, de l’abandon. Et c’est l’abandon qui les met tous en co-respond-ance. Car la seule loi de l’amour est l’abandon. Accepter de perdre ce qu’on a reçu sans avoir rien demandé, que ce soit la vie ou l’enfant chéri… Ce fut dit par d’autres, ce fut dit car l’abandon est le seul don sans risque de potlatch qui le nierait dans sa réalité même. Car ce qui se donne vient de nulle part, comme les enfants qu’on disait être amenés par les cigognes, déposés dans un berceau et que les parents se devaient d’adopter. Toute naissance est l’occasion d’une adoption pour que ce fruit du hasard devienne quelqu’un, fils de, fille de, arraché à l’absence d’histoire et être installé, s’il l’accepte, c’est-à-dire s’il nous adopte aussi comme tels, dans un devenir de vie où il puisse être aimé. D’où l’expression si délicate et vraie, pleine de douceur, de tendresse « un enfant nous est né » avant que n’apparaisse l’obscène « faire un enfant », signe de ce fantasme de toute-puissance, comme si nous étions maîtres de la vie, de son à-venir ! En réalité il n’y a que du hasard qui est comme la nature sans intention, sans sentiment, sans affection, d’une neutralité étrange et nous abandonne, là aussi, à ce que nous pourrons être. Serait-ce de l’ingratitude ? faudrait-il encore que gratitude existe sans être marquée par un intérêt, celui d’être reconnu comme celui ou celle à qui l’on doit tout et ainsi se doit de vous en savoir gré.

Redire encore, redire que le contraire de ce don dévoyé c’est l’offrande, cette oblation qui n’attend rien en retour. On ne peut exiger d’être aimé et si on l’est c’est une grâce qui comme toute grâce est bouleversante puisqu’inattendue ; que nous en soyons l’élu est bien sûr incompréhensible. Se dire ainsi qu’on n’y avait pas droit nécessairement, que rien n’est dû, et qu’il nous reste à ouvrir les bras et les mains pour recevoir ce qui vient nous envahir et nous transforme et pour la femme enthousiasmée (dans son étymologie même il faudrait ce néologisme enbiousiasmée) par la puissance féconde, se dire la « servante » de la vie. Combler un vide, peut-être pas exactement, si le vide est originel !, plutôt nous emplir d’une plénitude que nous ne pouvons nommer puisqu’elle est innommable, que rien ne laissait penser que nous puissions y avoir droit, comblement dit-on, non dans le sens de remplir, mais d’exaucer.

Comment oser confondre alors offrande et sacrifice ? Le sacrifice est imposé, l’offrande est généreuse dans sa gratuité et sa libre décision. L’offrande ne nécessite nullement la présence du sacré. Elle est signe de ce qu’il faudrait nommer don absolu. Se sacrifier c’est se perdre pour un idéal parfois, voire être contraint de le faire pour satisfaire aux injonctions de toute forme de puissance, pensant avec fierté que ce sacrifice sera efficace et même récompensé, signe indirect de vanité ; s’offrir, c’est au contraire s’abandonner simplement en s’oubliant, car l’on sait que l’on n’est rien, qu’une feuille d’arbre attachée à la branche pour un temps, puis détachée et que le vent emporte dépourvue de toute « ventnité », qui ira où elle ira sans but, sans espoir, livré au courant ascendant ou descendant, virevoltant, retrouvant une immanence totale avec ce qui l’entoure. C’est pour cela qu’avant l’invention mortifère du sacré et de son pendant le sacrifice, l’offrande a toujours existé, signe peut-être de remerciement d’exister pour des dieux ou la nature, ou simplement manifester sans raison la joie d’être là, peu importe, illusion sans importance mais qui à l’occasion d’un rituel donnait corps à son ancrage dans une temporalité. Puisque nous allons mourir, il est temps de dire haut et fort que nous sommes encore vivants, reconnaissance et adoration. On offre, on n’exige rien, on donne pour donner, on ne tue pas. Pour sacrifier ou se sacrifier faut-il encore posséder ou se sentir être quelque chose ou quelqu’un. Voire parfois être sous la coupe d’une transcendance de tous ordres qui exige de vous un ou votre sacrifice en signe de soumission. Quand vous n’êtes que fantôme et ombre légère, vous glissez dans l’univers telle cette feuille oubliée offerte aux aléas des éléments – ne dit-on pas souvent dans notre langue « offerte » aux quatre vents.

 

Commentaire, comment taire disait le philosophe dénonçant ce crime abominable, évoqué ici en souvenir de lui – ce qu’on nomme sacri-fice (sacer-facio), en référence encore à du sacré, cette monstruosité au nom de laquelle toute monstruosité pourra être justifiée – d’un dieu exigeant d’un très grand vieillard qu’il tue ce fils tant attendu, inespéré, ce à quoi il tient le plus – et l’enfant perdra toute confiance pour celui qui l’a symboliquement tué même si un animal sera l’ersatz, car l’intention fut là et l’irréversible est le signe du temps : — imaginer la souffrance de l’enfant comme l’évoque le philosophe, transportant les outils du sacrifice, ne sachant pas exactement ce qui l’attend, puis le comprenant peu à peu, effaré, terrorisé, ses entrailles s’échappant de lui, la honte en plus d’être souillé, même si à l’ultime instant ce n’est plus lui qui va mourir ; mais faire subir à un enfant un tel simulacre, c’est l’ignominie absolue, l’impardonnable — rien ne pourra laver cette trahison, et ce sera, ose-t-on dire, un dieu d’amour, le même qui, ayant exigé d’Abraham cette monstruosité, laissera aussi son propre fils sur une croix, indifférent à cette souffrance, la justifiant même (lama, lama sabactani supplie pourtant cet encore jeune homme) mais cet abandon ici n’est pas offrande ; il est celui d’un tyran insultant la vie vivante pour donner corps à un fantasme d’éternité mortifère dans laquelle demain ne sera jamais un autre jour, dans laquelle les fleurs n’embaumeront ni ne faneront cessant même d’être fleurs. On aimerait que ces histoires légendaires se terminassent par le suicide de ces deux « pères » – mais sont-ils encore des pères quand le mot devient insignifiant –, bourrelés de remords pourrait-on espérer. Mais il faut qu’ils restent triomphants, fiers d’avoir été au rendez-vous de l’horreur. Les spécialistes de l’interprétation – les théologiens et leurs adeptes bien sûr professionnels du double langage, du visage lisse et compassionnel, comme s’ils portaient à eux seuls le malheur du monde alors qu’ils ont contribué largement à le faire apparaître, donneurs de leçons sans égal – retourneront la situation pour en faire le parangon de l’amour : aimer serait sacrifier sa vie au nom d’un idéal supérieur : mais que peut-il y avoir de supérieur à la vie ? Ces gens-là ont inventé en somme ce qu’on dénonce aujourd’hui comme vérité alternative.

Mieux vaut aller voir ailleurs.

Aimer, au contraire, c’est accepter la perte, c’est même l’aimer.

© Jacques Neyme

Image : a.h.

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