Peut-on être saint sans l’être ? Ou l’être sans qu’on apparaisse comme tel ? Le titre de ce très beau récit, fort comme on dit, mais ce n’est guère un vain mot, émouvant donc, sans pathos, drôle parfois comme le poète, Max Jacob, qui en est le sujet, ne laisse apparemment pas de doute, pour des raisons qui sont celles de l’auteur Olivier Rasimi : Max Jacob est bien un saint.
Entendons-nous sur les mots : un saint est quelqu’un qui a été victime d’une sanction, qu’on a mis à part, qu’il ne faut pas toucher, et qui, par un processus dont René Girard a démontré la logique, est devenu un « intouchable ». Et dans tous les sens du terme.
Si on ne souffre pas ce lexique qui s’est concentré et dilué dans celui du religieux, on préférera dire qu’il s’agit d’un être à part, dont l’existence fut si singulière qu’elle s’éleva dans une forme de liberté que de très rares personnes auront pu atteindre. Un saint est une force, presque surhumaine. Disons, de façon minimale, qui est déjà maximale en dehors des jugements de valeur religieux, qu’il accomplit ce que l’homme peut espérer être, à savoir absolument libre, donc irréprochable en termes de responsabilités, aussi celui qui aura traversé les embuches qu’un être humain nécessairement connaît et qui aura su les surmonter. Un saint est admirable. Et quand n’importe qui est admirable pour ou telle raison, il touche à quelque chose de saint.
Le récit suit l’existence de Max Jacob, après des pages qui font état de son arrestation par la gestapo, un épisode sur lequel le livre s’achève juste avant l’évocation de la mort, par épuisement, du poète à Drancy, en 1944, alors qu’il devait être transféré à Auschwitz.
Olivier Rasimi aime son personnage. Il suit les moments de l’existence de Max Jacob que l’on trouve un peu partout, mais en les rendant signifiants, en leur donnant la chance d’accéder à leur vérité. Enfin, le livre est écrit, ce qui est devenu si rare.
L’existence de Max Jacob parcourt autant de « stations », Quatorze, toutes singulières, certaines, peut-être d’ailleurs toutes, à double face, fête et frénésie fourrées de culpabilité et d’abattement (la forme physique de la conscience morale).
Le cœur de l’existence de Max Jacob est dessiné par le cours de la Loire, le village de Saint-Benoît et ce lieu qu’occupent la basilique et l’abbaye, Fleury. La paix. C’est là que de partout on vient le voir, que les souvenirs également des personnes le visitent. Et tout le monde se connaît. Max Jacob écrit, peint, et il y a ce portrait inachevé de Picasso qu’il laissera derrière lui, Picasso qui tient une place à part, d’amitié et de déception, lui qui lui aura offert un missel au moment de sa conversion.
Quel est l’intérêt de cette histoire, au fond ? C’est que tout y est exemplaire des contradictions de l’humain, par exemple les mondanités (et les connaissances du poète le sont) comme le sens de la fragilité humaine en tout. Il y eut pourtant cette visitation de « l’Hôte », Dieu, un jour. C’est incompréhensible. C’est pourtant réel, le réel même comme le reflète au mieux un poème : une apparition incalculable.
Et l’intérêt du lecteur profane est éveillé par ceci (la question fut-elle jamais directement posée ?), que le surréalisme aura sans cesse côtoyé la religion chrétienne, on se demande même s’il ne fut pas peut-être sa dernière très puissante manifestation. Les poèmes, les images et le divin, les formes incroyables, les visions, le sens d’autant plus intense qu’il est délirant avec les amis avec Paris, l’extase et la joie, les tortures, et provocateur, sans parler de l’homosexualité, des drogues, de la tabagie, tous ces mélanges d’activités, de pratiques, de pensées et de créativités hétérogènes, dont l’unité est constituée par le tremblement des formes, et qui se rassemblent dans « ce qui passe l’homme ». Au demeurant, qu’est-ce qu’être (un) homme ? Assurément, c’est la question que Max Jacob s’est posée, en particulier en ce moment de l’arrestation qui fut certes celui d’une tristesse calme, ainsi est-il mentionné, mais surtout celui, stupéfiant, du moment absolu de bonheur, parce que la fusion des contraires et des contradictions s’est éteinte dans l’unité, la paix avec soi-même. Contre cette unité, cet accord de soi, toute une musique, la seule qui compte, personne, pas même la gestapo avec ses personnages médiocres, ne peut rien. On ne peut rien contre cette sainteté qui fut atteinte là.
Max Jacob a tout connu de la vie, et il a enfin trouvé, à même des circonstances à la fois honteuses (l’antisémitisme, l’étoile jaune, le marquage, celui de l’homosexualité également), à même l’existence menée dans les marges, cette dimension baroque, alors surréaliste (surréelle, déjà le chemin vers la transcendance), le centre dans lequel peu se trouvent, ce centre intouchable, que le courage effleure, cet absolu que le « holy » anglais dérive du « tout » (whole ») et qui désigne le sacré et le saint.
Les personnages rencontrés sont fascinants, Reverdy, Picasso, surtout. Les amants sont-ils au niveau ? On en doute. Et il y a l’ineffable Madame Persillard qui comme le capitaine Haddock déforme tous les mots qu’on prononce, aussi puissante que l’humour que met Proust dans Françoise. Même la langue est touchée par la barbarie. Max Jacob joue, et est infiniment sérieux. L’existence de Max Jacob fut flamboyante, triste et belle comme la lumière qui traverse le vitrail et la figure de L’Hôte qui y transparaît.
© André Hirt


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