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Peut-on espérer sans attendre ? La cristallisation dans le De l’amour de Stendhal

par | 19/07/2026 | Editoriaux et chroniques, Littérature, Philosophie

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Peut-on espérer sans attendre ?

La cristallisation dans le De l’amour de Stendhal

 

(Stendhal, De l’amour, Paris : GF, Flammarion, 2014)

 

 

 

         Il y a quelques jours, un ami, tracassé par ses tourments amoureux, m’envoyait ce message : « Je pensais à cela sous la douche, peut-on espérer sans attendre ? Je me suis dit que c’était une question pour toi ». Bien sûr j’aurais pu me contenter d’une réponse rapide et amicale, mais ce serait mal me connaître. Aussi, en lui donnant quelques premières pistes de réflexions et en lui signifiant que cela méritait un questionnement plus profond (et donc, du temps), je lui proposais de lui répondre sous la forme d’un article dans lequel je pourrais creuser la question. Le grand thème de l’amour – peut-être le seul qui soit véritablement important en ce monde. Et bien sûr, l’analyse du De l’amour de Stendhal et la trouvaille de son concept de cristallisation semblent ici incontournables. Si je n’ai jamais cru dans le pouvoir consolateur de la Philosophie, je peux concevoir qu’elle puisse en avoir un pour d’autres que moi. Et c’est en amie que je donne ici de mon temps. Si la Philosophie ne console pas, je crois profondément dans le rôle de l’« ami guérisseur », là aussi concept stendhalien. La connaissance n’a jamais été qu’une nécessité en ce qui me concerne : étancher la soif inextinguible au fond de soi, tenter de répondre à la béance interne et hurlante, ne pas savoir faire autre chose en somme. Se consoler ? Jamais – vaine quête. Mais que la compréhension de ce qui agite l’être humain sur cette Terre soit une source d’apaisement pour autrui – ainsi soit-il. Et je me plie à la tâche. Maigre participation à, je l’espère (mais ne l’attends pas), l’amélioration des quelques existences qui liront ces lignes. Peut-être n’est-ce pas pour rien que Stendhal insiste sur l’importance de l’amitié comme remède et consolation aux déboires amoureux.

 

 

Espérer (cristallisation idéalisante)

 

         L’espoir a trait à l’amour. Celui qui aime espère qu’on l’aime en retour. Si l’attente d’un amour réciproque semble désigner une attitude quelque peu arraisonnante, qui somme son objet de l’aimer en retour ; l’espoir, lui, semble proposer l’idée d’une attente libre, dégagée de toute anticipation et de toute prédiction. Autrui est libre de donner une réponse favorable ou non, à laquelle l’amant s’adaptera. L’espoir naît d’une cristallisation : autrui est l’objet de notre amour et porte en lui les caractéristiques d’un idéal. L’auteur qui a pensé la cristallisation comme un phénomène humain, c’est Stendhal. Pas un philosophe donc. Quoique. Stendhal scientifique d’abord, puisque c’est à la physique qu’il emprunte son concept : la cristallisation désigne la solidification par accumulation ordonnée de molécules minérales. Chez lui, c’est le rameau de Salzbourg (p. 71 et 369). La cristallisation désigne le fait de fixer sur un objet des projections idéales qui ne valent que pour l’oeil qui le regarde. Dans l’ordre de l’amour – puisque c’est de ça dont il s’agit chez Stendhal –, la cristallisation est le fait d’attribuer à autrui (l’être aimé) les perfections qu’on reconnaît pour soi. La Ghita nous dit :

 

  « Ah ! J’entends […] ; au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l’oeil de ce jeune homme qui commence à aimer. » (p. 372-73).

 

Pour Stendhal, ce que l’on aime chez autrui, c’est la présupposée perfection qu’on trouve en lui et qu’on lui a pourtant nous-mêmes attribuée. Nous parons le rameau de cristaux qui nous émerveillent et nous ravissent comme s’ils nous appelaient depuis l’extérieur. Mais le rameau n’est rien d’autre qu’ « une petite branche de charmille desséchée » et non « la jolie aigrette de diamants que [l]es mineurs [ont] offerte » (p. 372). L’être aimé n’est donc en réalité pas, pour Stendhal, l’idéal de perfection que nous nous représentons, et ce décalage qui réside entre l’être aimé et sa représentation dans les yeux de l’amant est le lieu d’une falsification pour toutes les personnes extérieures à la cristallisation. Ainsi, ce que Stendhal appelle la cristallisation est avant tout une projection, projection d’un idéal sur un individu, projection psychique, qui achèvent de faire de Stendhal un des premiers penseurs du désir et de ses mystères, et donc, en quelque sorte, un des pionniers de la psychanalyse. Désir et fixation du désir sur un objet sans savoir pourquoi nous désirons ce que nous désirons ni quels sont les critères de ce désir – le désir et le grand mystère de ses voies – il n’empêche qu’en nous, ça cristallise.

 

Cette cristallisation, nous l’avons vu, permet dans un premier temps de faire naître l’espoir qui se donne son objet et grandit sa foi en lui (la foi, de <fides, ei> en Latin, la confiance donnée envers ce à quoi nous sommes fidèles). Plus la cristallisation se solidifie, plus nous avons foi dans l’amour réciproque et la possibilité d’un amour partagé avec autrui. Or, si l’espoir s’entend communément comme ce à quoi l’on croit et donne du crédit sans preuves empiriques, il ne peut toutefois pas s’auto-entretenir. Sans preuves, l’espoir vacille dans son pendant négatif : le doute (de même que la foi du croyant côtoie sans cesse les abîmes du doute). Les cristaux formés à partir des minéraux, de la fraîcheur et de l’humidité présentes dans le fond des mines ne peuvent se maintenir très longtemps en plein soleil. Il leur faut de quoi perdurer, c’est-à-dire de quoi conserver la liaison moléculaire qui tient ensemble les atomes dans leur solidification. Dans l’amour, l’espoir qui ne peut attendre de preuves (l’espoir se substitue à l’expectative de l’attente précisément lorsqu’on ne peut prédire l’apparition d’un résultat hautement probable voire nécessaire) se maintient dans la présence de signes(Stendhal dit « soupir » p. 78, « vernis de rouerie » et « manières » p. 80, « nuances » p.84, « rêverie » p. 86 et « regards » p. 117). Le signe n’est toutefois pas une preuve. Il n’est pas un phénomène objectivement et empiriquement analysable ou démontrable. Le signe est une trace libre d’interprétation. Présent dans son absence d’objectivité, visible pour qui le regarde et en prend compte, inconsciemment codifié et mondain, le signe est tout et rien à la fois (« On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier un regard, car il ne peut être répété textuellement », p. 117). Le signe, dans l’ordre de la superstition, est l’infime évènement variablement signifiant qui vient infirmer ou confirmer une croyance. Bref, le signe appelle chez nous un biais de confirmation dans la mesure où on peut lui faire signifier à peu près tout et n’importe quoi (ex : le chiffre 13 est à la fois porte-bonheur et porte-malheur selon les circonstances et les contextes géo-culturels). Mais l’amoureux attend les signes de l’être aimé comme étant autant de preuves confirmant le bienfondé de son espoir et la légitimité de sa cristallisation.

 

C’est pourquoi nous pouvons penser la cristallisation (ici comme phénomène amoureux) comme tournant autour de ces deux pôles essentiels : l’espoir et l’attente. Chez Stendhal, nous le verrons, ces deux termes, bien que distincts dans leur signification, ne peuvent pas être dissociés. Contrairement à ce que nous avions évoqué plus tôt, l’espoir amoureux (et en réalité, tout espoir) ne peut se concevoir sans une attente qui le prolonge et l’alimente. Ainsi, il ne saurait y avoir d’espoir durable et confiant sans attente, et la cristallisation désigne la manière dont ces deux notions interagissent. Dans l’ordre de la typologie stendhalienne du processus conduisant à l’amour, nous dirons que la première étape de la cristallisation est idéalisante, et la seconde renouvelante (ce sont nos concepts, et non ceux de Stendhal dans le texte). Dans l’idéalisation, on fixe ce qui est une perfection pour soi sur autrui en faisant comme s’il en était à l’origine et le dépositaire incarné. Stendhal relève, à l’aide de son amie la Ghita, quatre étapes qui conduisent à l’amour (cristallisation idéalisante) et dont il dessine un schéma au dos d’une carte à jouer (reproduit dans le livre), décrivant le trajet conduisant de Bologne à Rome (p. 377) : 1) l’admiration, 2) le plaisir que l’amour réciproque de l’être aimé peut nous offrir, 3) la naissance de l’espoir, 4) la cristallisation définitive. En réalité, ces quatre étapes peuvent être toutes subsumées sous le nom de la cristallisation tant elles décrivent des degrés de la fixation de l’amour et non un passage net et franc du non-amour à l’amour.

 

  « Vous autres, hommes grossiers, vous ne voyez qu’une chose dans la naissance de l’amour : on aime ou l’on n’aime pas. C’est ainsi que le vulgaire s’imagine que le chant de tous les rossignols se ressemble ; mais nous, qui prenons plaisir à l’entendre, savons qu’il y a pourtant dix nuances différentes de rossignol à rossignol » (p. 375).

 

Seuls les êtres aimés, récepteurs des avances, courtoisies et égards des amants, sont à même de saisir les mille nuances des étapes auxquelles se situent les amants sur le chemin sinueux de l’amour. Si c’est bien dans la catégorie commune de l’amour qu’on peut les identifier, il y a autant de formes d’amour qu’il y a d’amants. Bien sûr, chez Stendhal, cette particularité de la compréhension de la variété du phénomène amoureux est genrée et propre aux femmes, chose que l’on peut aujourd’hui discuter, bien que la sensibilité aux signes verbaux comme non-verbaux soit dans la très grande majorité un savoir-faire féminin (la « faute » à notre sociabilisation genrée) (cf. chapitre VII « Des différences entre la naissance de l’amour dans les deux sexes », p. 73). C’est en tout cas ce qu’explique la Ghita lorsqu’elle s’exprime sur les raisons qui lui font apprécier la compagnie de celui qui a cristallisé sur elle : « […] ce qu’il y a d’admirable, c’est que quoi je fasse, quelque sottise qu’il m’arrive de dire, aux yeux de ce bel Allemand, je ne sortirai jamais de la perfection : cela est commode. » (p. 374). Si l’idéalisation concerne d’abord une projection de perfections de l’amant sur l’être aimé, celle-ci est également appréciée par l’être aimé qui se voit dans le regard de l’autre lui témoignant les signes de son amour. On entend dans cette mesure que l’amour et sa compréhension se situent du côté de l’interprétation des signes, signaux faibles idéalisés laissés par les êtres aimés à destination des amants.

 

 

Attendre (cristallisation renouvelante)

 

         Ce sur quoi insiste Stendhal dans cette première étape de la cristallisation est le fait que l’espoir incarne le catalyseur qui fait passer de l’attrait et du plaisir à la réciprocité imaginée, idéalisée. De la simple attirance qui verse peu à peu dans l’admiration, on se met à espérer un retour de l’être aimé. L’amant ne peut donc en rester à la pure et passive contemplation de son amour pour l’autre. Il doit être aimé en retour et l’exige. Une fois la première étape de la cristallisation fixée, on verse alors dans la seconde, que nous avons appelée renouvelante. Et de l’espoir, on passe à l’attente. La cristallisation (et donc l’amour) ne semble en effet pas pouvoir se poursuivre indéfiniment si elle n’est pas alimentée. Autrement dit, la cristallisation, si elle a pour origine l’espoir, doit se muer en attente pour continuer à opérer. L’amour ne tourne pas indéfiniment à vide, il lui faut un carburant pour enflammer le combustible, sans quoi la combustion devra changer d’objet – ce qui, concède Stendhal, peut toutefois prendre du temps dépendamment du caractère, de l’âge et du genre de la personne qui aime (idée sur laquelle nous reviendrons plus bas). En effet, si l’amour est allumé par les étincelles de l’espoir, c’est dans l’attente des « signes » (« Les plus petites choses suffisent, car tout est signe en amour […] », p. 168) qu’il est alimenté et peut grandir, et dans l’absence répétée et ignifuge de ces derniers qu’il s’éteint. Ces signes inflammables, ce sont les divers évènements qui viennent confirmer ou infirmer l’hypothèse du départ qui avait germé dans l’espoir (l’idée selon laquelle « l’autre m’aime aussi »). Ces signes, lorsqu’ils surviennent, sont l’occasion du renouvellement de la cristallisation. Il serait absurde qu’on fasse ici l’économie d’une lecture de Deleuze (Deleuze, Proust et les signes), pour qui les signes sont spécifiques à un monde. Par monde, Deleuze entend la sphère mondaine, sociale, à l’intérieur de laquelle les signes opèrent. Ainsi par exemple, les signes qui ont cours dans le vernissage d’une exposition artistique ne sont pas les signes qui ont cours dans la cellule intrafamiliale. Les signes d’un monde ne valent pas dans un autre. Et l’absence de signification des signes dans un monde (ou bien parce que l’amour n’est pas réciproque, ou bien parce que les signes contredisent l’espoir initialement formulé) nous pousse à nous réadapter dans un autre monde (changement d’objet, nous y reviendrons). Si le monde de l’amant s’était constitué autour de l’être aimé sur lequel il avait cristallisé, ce monde cesse d’exister dès lors que l’être aimé ne lui renvoie pas de quoi l’enrichir.

 

Mais en quoi consiste précisément cette attente dont il est question dans l’attente amoureuse et qui se distingue de la première étape idéalisante de la cristallisation ? L’attente signe la fixation préalable du désir et de l’amour sur son objet et le passage à l’interprétation des signes laissés par l’être aimé. D’un amour univoque, l’amant cherche à garantir la réciprocité de ce dernier. L’amant se met à scruter, analyser, interpréter les signes qui pourraient le conforter dans sa première cristallisation. Ainsi par exemple, « l’être aimé a mis aujourd’hui le même t-shirt qu’il portait le jour de notre rencontre, c’est un signe de son amour pour moi ! ». Tous les signes sont ramenés à la confirmation de la première cristallisation et ce que l’amant attend est le signe du bienfondé de son amour. C’est en ce sens que la seconde étape de la cristallisation est renouvelante. Elle réactualise l’idéalisation et nourrit l’espoir initial. Par conséquent, l’attente est arraisonnante : elle somme le réel de se conduire tel qu’il a été préétabli pour bâtir le monde dans lequel évolue l’amant. Puisque l’amant a besoin de la réciprocité pour entretenir sa cristallisation, chaque événement est compris et appréhendé dans la trame transcendantale de son amour et est transformé en signe de celui-ci. Le signe n’est alors signe que pour celui qui aime, et tombe dans le néant significatif pour toute personne extérieure. Dès lors, selon Stendhal, pour celui ou celle qui aime « il s’agit d’être aimé ou de mourir » (p. 68). Un signe qui viendrait infirmer l’espoir initialement nourri par l’amant serait synonyme de l’effondrement du monde de ce dernier et du début de l’angoisse où l’attente ne peut plus anticiper aucun événement dans la trame de sa signification (« Comment après cette conviction de toutes les minutes, tournée en habitude par plusieurs mois d’amour, pouvoir seulement soutenir la pensée de cesser d’aimer ? », p. 68). Le désamour, le désinvestissement de la figure d’autrui littéralement transfigurée par notre idéalisation, n’est pas une alternative envisageable. Par conséquent, l’espoir et l’attente sont les deux moments inéluctables de ce phénomène qu’on a nommé, après Stendhal, la cristallisation. L’amour serait donc le lieu, entre autres (nous le verrons), de la réinterprétation à l’infini d’une même illusion, qui nous conduit de l’idéal à la volonté de la voir incarnée, c’est-à-dire de l’espoir à une expectative arraisonnante. De l’amour « librement » déployé et tout puissant, il semblerait qu’on passe à un amour possessif et vacillant qui cherche sans cesse les preuves pouvant rendre raison de son existence et qui ne peut se maintenir sans être accoudé à quelques signes.

 

Signe et mémoire

 

Une des grandes préoccupations de Stendhal dans son De l’amour réside dans la double injonction de produire un compte-rendu objectif du phénomène amoureux tout en n’en perdant pas les nuances propres à l’émotion du vécu :

 

  « Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon cœur qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours de n’avoir écrit qu’un soupir, quand je crois avoir noté une vérité. » (chapitre IX, p. 78).

 

Si les signes amoureux s’entendent dans la forme du « soupir » (le mot tout juste prononcé, effleuré des lèvres, évanescent), c’est toutefois dans la forme de la « vérité » seulement qu’on pourra en rendre raison et le comprendre. Néanmoins, nous l’avons dit, les signes ne sont pas des preuves objectives et empiriquement observables. Ils peuvent être ignorés pour qui est extérieur à la cristallisation, et peuvent être interprétés différemment dépendamment des circonstances dans lesquelles se trouve l’amant. Dans le même temps, Stendhal rapporte l’impossibilité de faire un compte-rendu objectif des signes amoureux : « La rêverie de l’amour ne peut se noter » (p. 86) (on notera par ailleurs la proximité épistémologique des signes comme « notes en vue de la réminiscence » qu’on trouve comme définition du langage chez Hobbes, Léviathan). C’est que les signes entendus comme « soupir[s] » ne sont pas à proprement parler des notes. Ils sont moins tangibles, plus fragiles, soumis à la fluctuation perpétuelle du devenir et de la transformation déformante. A faire des soupirs des notes en vue de leur rappel, on « paralyse l’imagination » (p. 87) et donc notre faculté à interpréter. Pour Stendhal en effet,

 

  « Cette rêverie [les signes de l’amour] est innotable. La noter, c’est la tuer pour le présent, car l’on tombe dans l’analyse philosophique du plaisir ; c’est la tuer encore plus sûrement pour l’avenir, car rien ne paralyse l’imagination comme l’appel à la mémoire. » (p. 87).

 

L’amour n’est donc pas une affaire de raison, mais d’émotions – émotions vécues, non traduites et innotées. C’est que la note fait appel à la réminiscence comme nous le disait Hobbes, et donc, comme nous le dit Stendhal, à la mémoire. L’amant qui, en l’absence de signes de la réciprocité de son amour par l’être aimé se contente de rejouer les maigres signes notés en sa mémoire et se prive du présent et de l’avenir pour ne vivre que dans le passé. L’amant se fait historien en classant et reclassant inlassablement les signes privés de leur évanescence même. Le signe noté ramène au moment passé, les signes interprétés laissent place à leur potentielle évolution, déformation, transformation dans l’avenir. Par conséquent, lorsque l’amour qui espère se mue inévitablement en attente, il devient impatient et ressasse les signes notés en sa mémoire. L’amant qui espère donc que l’être aimé l’aime en retour, ou qui espère son retour malgré l’annonce de son refus, se condamne le devenir de l’existence. S’installe alors une crise (<krisis> en Grec ancien, le moment de rupture, le moment décisif dans le déroulement d’un processus incertain), comme un moment de suspension dans le déroulé des évènements. L’amant qui espère fige le devenir pour attendre les signes qui lanceront le renouvellement de la première cristallisation. Or, le propre de l’amour est sa propension à la modification, à la variation (comme les rossignols de la Ghita), à la nuance (comme le sont les signes de Stendhal). Nous disions plus tôt que pour l’amant qui attend les signes de la réciprocité de son amour, « il s’agit d’être aimé ou de mourir » (p. 68). Autrement dit, dans l’attente de signes qui ne viennent pas, ou dans la perception de signes contraires infirmant l’idéalisation initiale et insinuant le doute dans la cristallisation de l’amant, ou encore dans le cas de refus répétés des avances de l’amant, celui-ci ne vit pas tant qu’il ressasse et s’accroche à l’être aimé : il vit comme mort et se meut dans la mémoire de signes passés et exsangues.

 

L’amour contient dès lors la possibilité de sa propre annihilation dans l’attente expectative. Dès lors que la seconde cristallisation opère, l’angoisse revient, la validité de l’interprétation se trouve questionnée sous la forme du doute, le devenir est suspendu et substitué à la mémoire qui ressasse les signes et tue l’amant à petit feu. C’est pourquoi l’amour est dangereux : il évolue sur un mince fil d’équilibriste qui implique l’imprévisibilité, la pure innocence du devenir (le hasard rendu à son principe). C’est aussi la raison pour laquelle le thème de la santé est cher à Stendhal. L’amant ne doit pas se laisser dépérir dans la mémoire des signes laissés par l’être aimé dans une attente qui n’en finit pas de suspendre le cours du devenir. Ce qu’il faut en réalité, c’est décristalliser. Que signifie cette décristallisation ? Il ne s’agit pas de renoncer à l’amour et au phénomène amoureux tout entiers, mais de renouveler la première cristallisation elle-même, la ramener dans le présent de l’interprétation, et pour ce faire lui donner un nouvel objet. Réadaptation – et nous voici dans un réagencement de la santé interprétative. La décristallisation est la garantie de la survie de la cristallisation elle-même. Or, la cristallisation n’est pas propre à l’amour, nous dit Stendhal : dans les jeux d’argent, les gouvernements, dans la haine, dans les religions, dans les mathématiques, dans la philosophie, dans la musique, on retrouve le même procédé (p. 72-73). A mesure que l’habitude d’un amour unique porté à un unique être aimé s’atténue (atténuation des signes à interpréter, distance, refus répétés…), la cristallisation est prête à recommencer sur un nouvel objet. Suffit que les cristaux fondent un peu.

 

Décristalliser (oubli et amitié)

 

         Nous l’avons vu, nous ne pouvons pas continuer à espérer le retour de l’être aimé sans rien attendre dans la mesure où la cristallisation idéalisante suppose l’attente des signes qui la confirment (cristallisation renouvelante). Espérer, c’est donc nécessairement entamer notre rapport au réel, lui refuser son mouvement (devenir) et le conjoindre à un monde idéal dans lequel l’amour envers l’être aimé est réciproque et sur le fond duquel on interprète tous les signes qui se présentent à travers les le filtre de l’expectative. On ne peut donc pas espérer sans attendre. L’espoir est la première marque de la cristallisation. L’attente libre, non-arraisonnante, ouverte au devenir et à l’imprévu, suppose une décristallisation. Seule cette dernière peut permettre la réadaptation, le réagencement des tracés. Contre une mémoire qui veut conserver autrui dans son idéalité et s’oppose au devenir des choses, il nous faut donc préférer l’oubli. Chez Stendhal, ce dernier est assuré par un ré-ancrage de l’amant dans le présent à partir du souci de la « conservation » (p. 165). Par conservation on peut ici entendre le <conatus> spinoziste, l’ <impetus> hobbésien, ou en tout cas l’élan vital désirant, et en d’autres termes, la santé. En effet, si nous proposons la décristallisation comme moyen de se remettre du dépérissement de l’amant dans l’attente des signes de l’être aimé, c’est que Stendhal lui‑même pose la question des « remèdes à l’amour » (chapitre XXXIX bis, p. 164), amour dès lors entendu comme une maladie, ou du moins, comme une pathologie particulière – amour dont le « remède est presque impossible » (p. 164). C’est la prise du conscience du danger que constitue l’amour pour la santé de l’amant qui peut initier le long processus de décristallisation. ; Cependant ce dernier n’est encore pas suffisant puisqu’il faut encore « la continuité d’un danger piquant » qu’il s’agit d’ « éviter par adresse » (p. 165). Autrement dit, dans le danger que constitue la perte de soi (dépérissement, dépression, folie, suicide, maladie…) dans l’amour, ce sont l’ « attention » et l’ « adresse » (facultés de l’esprit et du raisonnement ; p. 165) qui peuvent venir au secours de l’amant – facultés qui ne peuvent ressurgir (parce que mises en sommeil par l’usage excessif de la mémoire) qu’à l’occasion d’un danger imminent, et de la répétition d’une vigilance à l’égard de ce danger. Ainsi, on remarque que c’est le réveil de l’attention synonyme d’un égard pour le présent et l’interprétation renouvelée de ce qui ne fait que devenir, ou encore, le fait de se tenir « au seuil de l’instant » (Nietzsche, Considérations inactuelles) qui peut sauver l’amant qui se laisse dépérir.

 

Néanmoins, pour cela, nous dit Stendhal, il est utile de s’entourer d’un « ami guérisseur » (p. 165) qui pourra nous aider à défixer notre attention de l’objet de notre amour. Cet « ami guérisseur » nous évoque le « médecin philosophe » dont parle Nietzsche (Nietzsche, Le Gai savoir) et on n’est pas sans savoir l’admiration que Nietzsche éprouvait à l’endroit de Stendhal. Si pour ce dernier l’ami guérisseur doit user de toutes les attentions pour rappeler à l’amant qu’il doit s’occuper de sa « propre conservation » et l’amener subrepticement à se rendre compte du peu d’égards qu’a l’être aimé envers les effusions de l’amant, Nietzsche insiste davantage non pas sur cette attention aux détails menant au détachement, mais sur l’oubli qui en découlera. Néanmoins, et chez les deux auteurs, il est bel et bien question de la santé comme principe moteur de la décristallisation. Il s’agit de se remettre sur pieds. Pour cela, c’est le « contraste » (p. 166) qui est utile à la décristallisation chez Stendhal (Nietzsche dira « perspectives »). Par contraste, Stendhal entend le fait de se trouver à rebours des habitudes passées, dans la divagation de diverses activités nouvelles (qui proposent une « énergique distraction », p. 168), et par la relecture et la réinterprétation incessante des perfections et signes passés (Stendhal ajoute même que ces réflexions doivent être « ennuyeuses, par leur longueur ou leur peu d’à propos », p. 166) – bref, il faut saouler le malade, le rendre ivre de possibles et de signes à interpréter, réinterpréter, renouveler, et lui montrer à quel point ce qui devient (le réel) est désirable en tant que tel (en tant qu’il est proprement imprévisible). L’oubli se regagne ainsi par l’ouverture à une attente sans objet : une attention à l’instant, sans expectative, sans tentative d’arraisonnement ou d’anticipation. Au fond, pour Stendhal, c’est l’ « imagination » qu’il faut retrouver ; et ici il faut entendre imagination au sens du Grec ancien <fantasma>, aussi bien la représentation que la faculté de fabuler et de broder autour de ce qui est représenté ; en somme, retrouver la capacité à interpréter.

 

Il ne s’agit donc pas pour Stendhal de dénigrer l’être aimé ou de chercher à convaincre l’amant de l’absurdité de son amour. Il faut au contraire chercher à réactiver la capacité cristallisante pour tenter de la fixer sur un autre objet. Ce que l’ami guérisseur doit entreprendre, c’est sortir l’amant du passé et le ré-ancrer dans le plein présent en lui donnant des perspectives de désir. L’être aimé sur lequel l’amant a auparavant fait porter son espoir et son désir ne peut pas, dans tous les cas, être l’objet que l’amant cherche. L’amant veut un idéal, une perfection, et il doit pourtant composer avec le réel – réel dont on ne peut saisir que la charge déceptive comparé à l’idéalité qu’on lui accole. Puisqu’on ne peut renoncer à son désir, l’ami guérisseur qui sera aussi le médecin philosophe, doit conduire l’amant à trouver un nouvel objet sur lequel cristalliser ses idéaux. Ainsi, l’oubli comme renoncement à la mémoire et au passé est la condition du recommencement. S’il n’y avait que mémoire et ressassement des signes passés pour préserver l’être aimé dans son idéalité, il n’y aurait que dépérissement. C’est donc que la décristallisation est la condition même du recommencement de la cristallisation comme mouvement même du désir, lui-même expression d’une force vitale en pleine santé. Un espoir qui s’est cristallisé n’en est plus un dès lors qu’il commence à nous tuer à petit feu. L’espoir ne peut renaître qu’à la condition d’avoir anéanti l’objet idéalisé de la précédente cristallisation. Par conséquent, il nous faut oublier, ne pas ressasser et maintenir son attention au réel comme ce qui ne fait que devenir. Il y a du risque à ne pas espérer ni attendre : le risque d’être confronté à l’imprévisible même et à sa potentielle charge déceptive. C’est toutefois le risque à prendre pour qui veut vivre pleinement au présent sans avoir les yeux dans le rétroviseur. Ce qu’il faut néanmoins retenir de cet essai de Stendhal, c’est que l’expérience de l’amour ne peut être vécue sans l’entourage des amis. L’amitié comme cristallisation sans idéalisation mais comme purs renouvellement et ouverture au devenir devient la condition d’une vie qui peut affronter les périls de l’amour. Le pire ennemi de l’amour : la solitude. Dans l’amitié repose la garantie d’un filet de sécurité maintenu en-dessous du danger qu’il nous faut pourtant toujours affronter, et ce de manière renouvelée. Car c’est dans le danger que la vie s’éprouve et dans l’amitié qu’elle se console et reprend des forces pour mieux s’inventer.

© Agathe Frémont

Photographie : © André Hirt

 

 

 

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