On écoute présentement le 3° volume des Variations complètes pour piano de Beethoven ainsi que, sur le second disque, les Variations Diabelli. Le premier disque contient des morceaux divers, aux intérêts qui le sont tout autant. Et puis Cédric Tiberghien insère dans son programme deux partitions, la première de Ligeti, Musica ricercata, la seconde (en extraits) de Kurtag, Jatekok.
Bien sûr, on s’arrêtera sur la palette incroyable des Diabelli qui méritent bien leur nom de « variations » car on les croit comme on les sent inépuisables depuis le prosaïsme, voire la rudesse de l’air de départ (rien à voir donc avec l’aria des Variations Goldberg qui se suffit à elle-même dans la beauté). En vérité, car il faut chercher quelque chose comme une vérité dans la succession et les savants enchaînements de ces variations, on les découvre et les éprouve chercheuses, inquiètes de percevoir au coin de chaque portée ce dont elles sont chacune l’expression et qui doit bien contenir davantage, comme la moindre des choses du monde, une réalité précieuse qu’on n’a toujours pas rencontrée. En d’autres termes et sous un tout autre angle, dans ces mille et une nuits de la musique, les points de vue, les perspectives, les épaisseurs de la musique, leurs couleurs, leurs intensités se succèdent, se rattrapent et finissent par se croiser. On assiste progressivement à la composition d’un monde, en somme à une Création. Le résultat, si l’on peut dire, la synthèse tout autant, peut être perçu à la manière d’un Leibniz dans la XXXI° variation dont on se demande si son chiffre n’est pas intentionnellement dirigé vers son équivalentes dans les Goldberg... Peu importe en réalité pour l’auditeur qu’on est, garant de rien du tout, une vérité vient de passer dans l’écoute, et cela est indéniable, même l’interprète ne pourra convaincre du contraire ou qu’il s’agit d’une illusion, ou même d’un contresens. On en vient à penser que tout y est, que tout est repris dans cette variation, qu’elle touche à l’équilibre de ce que peut être un monde tendu entre ordre et liberté. La musique y est si rassemblée et ramassée (repliée) sur elle-même, comme tournée vers son propre visage que, ce faisant, elle compose donnant ainsi lieu à une image. Autrement dit, on aurait pénétré dans le territoire où elle attendait patiemment mais aussi avec la passion de pouvoir se dévoiler. On en vient à cette conclusion que la musique qui nous touche, celle qui pose un doigt bienveillant sur nous dans un geste comparable à celui de l’amitié ou de l’humanité qu’on aperçoit dans certaines peintures, est celle du secret. Un secret, c’est ce qu’on pourrait dire et qu’on ne dit pas. Certes. Transposé sur le terrain impersonnel de la musique – impersonnel, car une musique composée vient toujours de se détacher de son auteur comme de ses intentions et de son état psychologique –, on dira que ce secret est moins celui de l’ineffable, que l’expression muette de la formulation empêchée. On songe aux animaux, à ce chat par exemple qui couine, non pour couiner mais parce qu’on sent que ce qu’il veut dire, qu’il sait dire, il ne le peut parce qu’il bute sur une sorte de vitre ou de plafond. La musique n’est pas l’ineffable, mais le dire qui se dit bien en soi mais dont l’expression est impossible.
Si cette dimension du secret (et quelle étrange et secrète pièce que ces Diabelli, qu’on s’y arrête ne serait-ce qu’un instant !) est absente, alors la musique perd toute intensité et se trouve suspendue quant à sa nécessité. Ainsi, ces autres variations que propose Cédric Tiberghien. En y prêtant l’oreille, on pense à des seuils franchis, à de l’eau qui s’écoule et se déverse. En d’autres termes, des musiques qui ne se réfléchissent pas, là où la logique du secret est celle de la réflexion (on peut dire sans dire, on dit mais pas tout, etc.). Or, toute la grande musique, surtout tardive de Beethoven n’est que réflexion et cette fois-ci en tous les sens du terme. Son romantisme propre, qui excède le mouvement artistique qu’on entend par là, révèle qu’il est à peine un mouvement, justement, mais qu’il appartient au cœur de la musique et de toute musique.
La pièce de Ligeti, Musica ricercata, qui a connu par sa deuxième variation un certain succès grâce au film Eyes wide shut, a ceci de particulier qu’elle semble précisément voir et nous donner à voir par ses insistances. C’est une musique de la fascination, mais aussi de l’incompréhensible. Celle de Kurtag, Jatekok, se montre bien plus proche de celle de Beethoven et « Fleurs nous sommes… » résonne depuis un ailleurs qu’elle aura percé.
Et l’on se retrouve, pour finir comme pour recommencer l’écoute, devant l’énigme de ces musiques de la variation, qui tournent autour d’un centre qui aimante tout en demeurant imperceptiblement réel et qu’on peut estimer constituer le rythme de pulsation de la musique.
© André Hirt
![71ZzP8K57PL._AC_UL640_QL65_ BEETHOVEN, Ligeti/Kurtag, VARIATIONS [3], Cédric Tiberghien, Harmonia Mundi, 2026.](https://www.opus132-blog.fr/wp-content/uploads/2026/08/71ZzP8K57PL._AC_UL640_QL65_.jpg)

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