Gilles Jallet, Les Utopiques, 3 – Hout-Ka-Ptah, La Rumeur libre, 2026.
Nous en sommes là avec l’utopie. Non plus en élaborant quelque programme politique, mais en cherchant les lieux, qu’ils se trouvent dans la réalité ou qu’ils surgissent dans l’événement d’amour ou d’amitié, ou encore, c’est très rare, c’est étroit, c’est confidentiel, Dieu merci après tout parce qu’il est permis d’échapper au journal et aux communications propres à tous les régimes de parole qui se situent par-delà bien et mal, dans le langage qui est mémoire et appel.
Soyons donc grandiloquents en parlant ces langues étroites, fines, qui, comme un fil de cuivre véhiculant dans sa tresse tant de mots, de phrases et d’images qui nous viennent de la nuit des temps, se cachent en nous et que nous découvrons par la chance d’une visite dans un musée de Berlin, que donc nous reconnaissons comme faisant partie de notre mémoire la plus personnelle au point que nous nous mettons à parler cette langue immémoriale, celle, comme Gillet Jallet dans ce 3ième volume de ses Utopiques, ce livre qu’on dira merveilleux, des hiéroglyphes dans leur transcription en système hiératique, « la forme simplifiée de ces dernières ». Grandiloquente, ainsi qualifie-t-on la poésie. Par un renversement qui remet les choses d’équerre, il faut qu’elle assume ce qualificatif en en démontrant le sens véritable, qui est, au cours de sa transmission, de creuser la mémoire, de l’ouvrir devant elle-même comme un fruit, puis en levant les yeux de percer dans l’espace et le temps les chemins qui élargissent le monde, ce qui est la même chose que le recréer.
Si bien que l’utopie véritable, une fois qu’elle a su soustraire en elles les illusions, en particulier exclusivement de nature politique (donc de pouvoirs et des plus subtils) qui la recouvraient et en réalité lui fermaient la vue, se trouve dans le langage, et au plus profond de lui-même, dans ses débordements, ses traductions, ses transmissions donc, jusque dans ses apparences qui passent de l’image aux sonorités, des langues éloignées, qu’on dit mortes, jusqu’à celles que nous croyons parler alors qu’elles se sont ou ont été brouillées, le poème étant dans sa fermeté la forme dans laquelle leur retour a lieu.
Gilles Jallet a connu le bonheur, en fouillant, dans le musée de Berlin, au sein de son propre regard qui se portait sur un papyrus, une large bande d’un demi-mètre et d’une vingtaine de centimètres de large datant de quasiment deux millénaires av. J.C., puis d’avoir su dégager de ces lignes noires et rouges le langage nouveau qu’elles appelaient depuis quatre mille ans ! Et, au demeurant, de qui s’agit-il, si ce n’est de la poésie, cette personne en nous, ce poème que chacun est au fond de lui-même, ne le sachant la plupart du temps pas, alors que c’est lui qui le rend humain et non quelque essence par laquelle on le définira et le rangera dans son appartenance ? L’utopie est la réserve du langage. Et, en l’explorant, on remarque qu’elle le contient et qu’elle s’identifie à lui. L’utopie, où voyez-vous quelque utopie ? Mais ne serait-ce que dans ces mots et ces noms égyptiens que Gilles Jallet ouvre et auquel il confère la sonorité, le sens et le dépliage en phrases ! Et, à la vérité, il n’existe pas de poème qui ne résulte d’une opération de cette sorte.
Notre vie a commencé bien longtemps avant nous (vous voyez bien à quel point nous sommes, nous pouvons être grandiloquents, à la mesure des siècles et même en composant la légende des millénaires !). Mais, on l’a douloureusement compris, voici que le langage s’est replié dans notre mémoire. Il aura tenté de se déplier en nous depuis, ponctuellement, de façon néanmoins récurrente, et cela s’appelle la poésie. Lors de ces événements, nous nous demandons qui nous sommes, comme le poète Gilles Jallet lui-même qui sous-titre le premier et le plus important des textes de son livres Sinouhay, l’autoportrait. D’abord la panique, donc, ce mouvement sur soi, cette ronde sans fin comme dans une cage et puis la brèche, la percée, le poème enfin qui a toutes les apparences de ce que doit être la liberté même, dans « l’infidélité divine » dont parle Hölderlin, le même poète écrivant à sa mère, tout tremblant, dans ce qu’on appelle fort justement, pour une fois, un coming out, qu’il renonce à devenir pasteur mais qu’il sera poète. Cela commence par un passage à l’acte de devenir poète ! Ce passage qui est la littérature même, elle la Passante, on ne sait comment il s’est opéré, si ce n’est par la chance d’une rencontre, de quelqu’un ou bien d’une musique ou d’un tableau, ou encore d’une bande de papyrus. Des miroirs qui ne reflètent en réalité comme en vérité rien, mais qui ouvrent l’espace et le temps, qui leur donnent ou plutôt leur redonnent leurs véritables fonctions d’ouverture et d’extension, de déplacements et de profondeurs.
On se lit dans ces textes si anciens, on en dégage sa formule propre, le poème qu’on est. Telle est la vérité de la mimèsis. N’est-elle pas temporelle ? Accrochée à l’éternité, du moins à une des boucles du temps ? N’est-elle pas de translation ?
Car voici un long poème qui abolit le temps, parce qu’il a su le faire respirer, en lui permettant de se répéter. De cette Egypte d’il y a près de deux millénaires jusqu’à nous, la respiration est le poétique même (puisqu’il faut chercher, en espérant en produire la forme, la raison même de la poésie). En d’autres termes, la poésie vient tardivement (déjà avec Homère), bien longtemps après l’événement dont elle est la gravure dans une forme. La poésie est le présent douloureux, sa douleur même. Le lointain passé se laisse deviner comme ce qui n’était pas, encore, la poésie. Et puis, avec l’Athenaeum et les frères Schlegel, qui depuis l’Indus ont bien sûr dû jeter, au-delà ou à côté du sanskrit, regard et pensée sur l’Egypte, sont contemporains du déchiffrage des hiéroglyphes dont l’activité s’appelle pour cette raison, retenons-le, poétiser ou poématiser (et aussi romantiser). Avec eux, la poésie justement s’affirme comme « universelle et progressive ».
C’est pourquoi le livre poétique de Gilles Jallet, décliné ici en plusieurs longs poèmes, aussi étonnant qu’il paraisse au regard de ce qui se livre sous ce nom aujourd’hui, a trouvé dans sa composition un ton et un cadre qui forment un texte à la fois très neuf et une déclinaison, dans l’évidence, de ces lignes anciennes provenant de différentes bandes de papyrus. On a parlé de Sinouhay, bien sûr, mais il faut faire mention de L’île du serpent Ka, dont on suit à l’intérieur du poème un voyage vers l’ailleurs, et du Débat entre un homme et son Ba qui raconte comment l’âme conduit son existence de façon autonome ou parallèle. (On songe au grand livre de Erwin Rohde, l’ami de Nietzsche, consacré aux mythes de l’outre-mort, intitulé Psychè).
On en vient à se dire en considérant l’ensemble, de l’autoportrait de Sinouhay jusqu’au voyage vers l’ailleurs accompagné par l’âme qui démontre de façon immémoriale la vérité de l’auto-allo-biographie, que Gilles Jallet aura donc déjà vécu ! Ces poèmes font récit, il s’agit d’une poésie narrative, épique, et aussi, en même temps, très souvent, mais discrètement, lyrique, donnant ainsi à l’ensemble des textes l’apparence très réelle d’une fusion des genres, que le romantisme allemand théorisera et mettra en pratique – sa tradition se poursuivant pour le meilleur sous nos yeux dans quelques, trop rares, livres. Au demeurant, le romantisme s’est lui-même, en tant que tel, qu’il n’est pas, qu’il ne cesse de devenir, réfléchi dans l’exercice passionné et infini de la traduction (Shakespeare, Cervantès avec August Wilhelm von Schlegel, Sophocle dans l’exorbitation romantique de Hölderlin), sans même parler des réalisations comme des théorisations de Walter Benjamin.
L’Egypte, ce « texte » fermé et à la fois offert, intraduisible et attendant sa traduction (qui est toujours une découverte, un coffre s’ouvrant), fut présente dès les origines. Avec Novalis et ses Disciples à Saïs, exemplairement, un texte auquel Gilles Jallet se réfère. Bien sûr, l’Egypte fascine et il n’est guère imprudent d’affirmer que cette civilisation est la fascination même, l’évidence incompréhensible. Un puits, celui du temps, dont parle ce fasciné qu’était Thomas Mann dans sa tétralogie, Joseph et ses frères. Le secret s’y joue comme le sens même qui est de s’échapper et de se dérober. Ou encore la pensée. Une énigme de l’existence, donc, que l’Egypte fut pour Freud et sur laquelle la pensée ne cesse de se fracasser.
Et puis, ne l’oublions surtout pas, cette Egypte demeure un paradigme de la beauté. Platon, déjà, la mettait en concurrence avec cette autre, grecque. Le naturalisme optique s’opposait au hiératisme égyptien. C’est cette beauté qui éclate et, en traversant le temps, se strophe, en retombées, ainsi dans ces extraordinaires Utopiques 3.
© André Hirt
À propos de Gilles Jallet, Les Utopiques 1 & 2, ici même :

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