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Palestrina, Offertoria totius anni, Polski Chor Kameralny, Schola Cantorum Gedanensis, Jan Lukaszewski, Dux, 2025.

par | 19/07/2026 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

 Supposons un auditeur de très bonne volonté et curieux. Supposons-le ignorant de cette musique, alors même qu’il est mélomane. On lui propose d’écouter cette musique de Palestrina, dont on a commémoré en 2025 le 500ièmeanniversaire de la naissance. Qu’entend-il dans cette musique ? Et que lui est-il permis d’en penser à l’écoute de la somme de ces quatre disques composant l’Offertoria totius anni que propose le Polski Chor Kameralny, Schola Cantorum Gedanensis, sous la direction de Jan Lukaszewski ?

On peut être à peu près certain qu’il fera état d’une « musique ancienne », alors qu’elle ouvrait, on dirait presque miraculeusement, l’immense espace de la musique pour les siècles suivants. En vérité, il entendra une musique si moderne qu’elle semble venir à nous depuis l’avenir. Et c’est bien sur cette crête que se tient la bonne oreille, ou qu’elle doit se tenir afin de rendre justice à ces compositions qu’on dira à la fois si claires, si célestes, même au sens le plus profane (des ciels purs, très bleus) et si profondes, si creusées, si mystérieuses. Si le mot de beauté eut jamais un sens incarné, ce fut et c’est toujours dans ces partitions de Palestrina.

Et il est formidable d’avoir sous la main, prêts pour l’oreille qui ne s’en lasse pas (autre caractéristique de cette musique qui est sans commencement ni fin), ces quatre disques qui recouvrent l’année liturgique, ce/cette Offertoria totius.

On sera saisi par la majesté de la Renaissance, dont la qualité est sans contexte d’être accomplie, par la grâce de cette musique, étant entendu que « renaissance » fait référence bien sûr à la période dont notre civilisation présente constitue à la fois la dernière expression (technique) et la première qui en manifeste l’oubli en retournant à des obscurités, religieuses en particulier – et psychiques en général, effondrées par conséquent sous la pression de la pulsion de mort – que l’on espérait révolues. Mais ici, dans l’œuvre de Palestrina qui est l’inverse de toute nuit, « renaissance » renvoie également, et c’est l’écoute qui en témoigne, à la percée qui aura été opérée dans la musique elle-même. Car, il ne faut pas se méprendre, elle peut s’écouter pour elle-même, alors qu’idéologiquement elle reste attachée, et même accrochée, d’une certaine manière tenue pour ne pas dire enfermée dans les grilles de la religion alors qu’elle a déjà pris toutes les apparences de l’autonomie possible et, partant, de l’émancipation. Celle-ci porte donc beaucoup plus loin que celle qui résulta des débats du Concile de Trente.

Cette percée porte entre autres le nom de contrepoint, ou bien encore, plus sobrement, celui de la polyphonie. On doit, cela dit, s’arrêter, ne serait-ce qu’un instant sur ce mot, non en musicien seulement, qu’au demeurant on n’est pas comme beaucoup, simplement avec ses oreilles qui sont les organes de la pensée, bien davantage que les yeux qui ne voient que ce qu’ils voient alors que l’oreille pense ce qu’elle voit (ainsi se prononcerait Descartes sur ce point, sans doute). On entend tout simplement plusieurs voix, on entend parler plusieurs personnes et leurs propos s’agrègent, se mettent à s’élever, à se concerter, à onduler. Le monde acquiert ainsi une profondeur que les dogmes sont de fait « platistes », ne possèdent que deux dimensions, la profondeur étant interdite (les signes ne renvoient qu’à eux-mêmes, pur langage sans parole possible, sans extraction du sens, ce qui, après tout, définit très bien notre temps). Et ce monde qui s’ouvrent opère une autre percée que même la pratique religieuse et la prière n’autorisaient pas, celle qui conduit vers les ciels. Soudain, le texte se fait aérien, et, à cet égard, les voix d’enfants s’imposaient. Le chant grégorien, monodique, qui possède sa force propre, originelle, sans faille et si épaisse, ne pouvait malgré tout pas résister devant la souplesse et la plasticité données à la musique ainsi qu’au reflet qui est le sien du monde comme de tous les mondes. La notion même de pureté aura changé de sens. Là où elle est de couleur et de matière dans la monodie, elle se fait transparente.

Si l’on se souvient à présent, à propos de ce qu’on est en train d’écouter, du sens de l’offertoire dans la messe, c’est-à-dire de sa place juste avant la consécration, on conviendra que les notions d’ouverture et de percée, de venue de la lumière avec son spectre et ses coloriages se trouvent amplement justifiées. Le monde est nouveau, la lumière elle-même est nouvelle. Renaissance.

Et puis, on ne peut s’empêcher d’entendre, parce qu’il s’entend, de constater que l’esprit s’est lui-même déplié à la manière d’un immense oiseau ou d’une flamme. Le texte s’en trouve lui-même transfiguré. De ce point de vue, cette publication et cette interprétation par le Polski Chor Kameralny, la Schola Cantorum Gedanensis, sous la direction de Jan Lukaszewski est exemplaire, magnifique même, car les manques d’extension accordés dans l’interprétation à cette musique de l’éternité – on la dira, on la qualifiera donc définitivement, comme annoncé plus haut, de sans commencement ni fin ! – lui ont souvent nui, là où elle ne demande qu’à générer toujours davantage de perspectives ascensionnelles, de distributions, de générosité dans les couleurs et leurs mélanges, et de spatialisations pour signifier qu’il n’existe pas un seul et unique monde, même dans l’unicité tragique de celui-ci.

© André Hirt

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