Un livre, s’il doit être (écrit), se doit d’abord à lui-même d’être inactuel. Rendons-nous compte : palais, rêve et aussi bâtir ! Notre temps se décline à partir des contraires de ces termes. Le fait qu’un livre de cette sorte existe justifie qu’on s’en saisisse. Et, à la lecture, on se rend compte qu’on vient d’oublier, absolument, les temps qu’on vit.
Dimitri Delmas a su parler de Cheval. En écrivant, il est retourné voir dans la pensée du Facteur artiste qui se fondait avec son désir, là où les deux se conjuguent dans le sens d’une destinée. Le texte est très beau, concis alors que Cheval est débordant de mots et d’images, croisant ainsi, et c’est une réussite frappante, la fulgurance d’une compréhension de Cheval avec la lenteur de son travail (plus de trois décennies !).
Cheval, le Facteur Cheval, majuscules obligent, est en effet un prophète, pas simplement l’annonciateur de temps nouveaux et meilleurs, mais celui sur lequel une grâce vient de tomber et qui a pris au sérieux le sentiment, qui ne fait qu’un avec la nécessité, celui donc comme celle de l’œuvre d’être le sujet élu d’une dictée impérative venue d’on ne sait où. Un prophète est quelqu’un qui a ressenti le souffle de ce qui n’appartient pas au monde (l’ailleurs, la transcendance, le bonheur, Dieu si vous voulez). Van Gogh était un prophète, Beethoven aussi, et puis Mozart et encore Rembrandt… Ils ont tous dessiné par leur pensée un monde.
Et Cheval l’a pensé et matérialisé. Cela est remarquable. Il n’a pas seulement réalisé ce qu’on appelle de l’extérieur une « œuvre d’art » (cela n’existe que pour les esthètes, les marchands ou le financiers et les touristes), mais il a accompli son existence, il l’a pour ainsi dire remplie, bâtie et habitée.
Cheval vient d’un autre monde à partir de celui-ci. Il a bâti un palais qui s’est progressivement avancé depuis l’horizon de la pensée, une image seulement, avec les pierres d’ici, celles qu’il trouvait sur son chemin de travail, lui le Facteur, simple facteur, et qu’il déposait pour les acheminer vers le chantier du palais dans une brouette. Un Facteur de vérité et de bonheur, donc, si bien nommé.
On vient de parler de sens, qui n’est d’aucune signification. Cheval sait et ne sait pas. Il sait qu’il sait, il ne veut pas avoir à rendre raison. Cela est le sens, celui qui ne se formule pas et que l’existence exige comme l’exige l’œuvre d’art. Dimitri Delmas a su, quant à lui, en décrire l’action, car le sens est ce qui se fait et qui n’est qu’en se faisant :
« Son talent est un éloge de l’hésitation, du repentir, de la recherche cent fois recommencée, de l’éparpillement et de la ténacité, un lieu magique face à un monde sans esprit. Par sa curiosité inlassable, son imagination débordante, son attention à la nature, son esthétique nouvelle, il nous est contemporain. »
Cheval a renversé « le monde sans esprit » dont parlait déjà, en en décrivant la réalité, Marx ; il nous renverse nous, nous redonne l’esprit que notre temps aura considéré comme un délire. Or, le délire de Cheval dénonce notre monde en en montrant dans l’espérance l’envers.
© André Hirt


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