Du flou
On l’appellera Glaucon. Pas de prénom, nous sommes encore dans les temps anciens et les patronymes disent à leur manière ce qui caractérise l’individu. Certes il n’a pas de glaucome, mais la cécité lui va si bien à en croire Platon qui comme toujours fait railler quelque peu son interlocuteur, par le biais d’un Socrate détourné de lui-même et devenu le porte-parole de Platon.
Glaucon, nous dit le texte, ne voit pas bien, et ce serait désolant. Voir flou pour le philosophe est inadmissible, lui qui se voudrait dans sa toute-puissance capable de tout voir même et surtout l’invisible. Et cela prête à sourire… comme s’il n’y avait pas tant à voir dans ce que l’on peut voir, même flou ! Mais on valorise la sortie de la fameuse caverne, même si on oublie que sera tué celui qui essaya de délivrer(!) – mais de quoi ? – les captifs captivés par ce qu’ils voyaient, selon le texte canonique.
On a le droit d’aimer ce que d’aucuns nomment les ombres et qui pour le sens commun n’est que le réel et de ne se sentir aucunement prisonnier.
Car voir c’est aussi savoir : le grec le dit lorsqu’on écoute de près l’étymologie ; eïdō, oraō, theoreō signifient voir avec leurs connotations particulières soit celle d’un voir ce qui passe, ce qui est encore flou, avant que le parfait du verbe en sa conjugaison n’apparaisse, oïda, comme j’ai vu et par là même je sais puisque le verbe ainsi conjugué change de sens et fixe à jamais ce qui ne fait que passer, lui donnant un statut d’être, justifiant non seulement toute réminiscence mais aussi l’existence d’Idées, entités pures de toute matière dans un ciel invisible auquel une contemplation théorétique permettra d’accéder. Mais là le flou est dépassé pour justifier le mythe et l’accès à une transcendance tant désirée par certains. Car voir flou serait finalement en rester au vrai-semblable ; le mot le dit : ça y ressemble mais ce n’est pas le vrai.
Or la vertu du flou pourrait d’être d’abord de cotonner le réel pour nous permettre le pas à pas dans sa découverte. Nous nous contenterons de vivre dans une caverne, ce qui est déjà bon. Le nouveau-né est pire que Glaucon, totalement aveugle. Sa vie sera l’ouverture au visible avant qu’il ne replonge dans un peu d’obscurité originelle comme si l’existence n’était qu’un passage de l’obscur à l’obscur, entre lesquels une lumière provisoire trouve à briller. À la mesure d’un glissement progressif de l’aube au crépuscule.
Vertu amusante de ce qu’on nomme les cataractes qui une fois opérées nous offrent à voir ce que nous n’avions jamais vu ainsi et nous contraignent à hésiter sur la vérité de la sensation, sur ce qui est vraiment : était-ce avant ? est-ce maintenant ? Mais, disons-le fermement, la sensation dit toujours le vrai. Comme disaient les Anciens il est aussi vrai que le soleil est à quelques mètres de nous qu’à des millions de kilomètres. L’expérience ne cesse de nous le dire. L’on découvre ainsi que l’extraordinaire n’est que l’ordinaire que nous refusions de voir et qu’il n’y a rien à chercher ailleurs que ce qu’il y a sous nos yeux et qui comme tout ne cesse de changer. Le réel est bien ce qui apparait au moment où il apparait, comme il nous apparait en fait : ce que nous appelons flou comme s’il pouvait y avoir du net, du clair, une vérité référence absolue. Le réel disait l’ami-philosophe c’est toujours ce que l’on n’attendait pas, et qui ainsi ne cesse de nous surprendre par sa nouveauté, comme la mer de Valéry toujours recommencée, ou celle de Rimbaud, allée avec le soleil. Ainsi l’éternité est-elle à portée des yeux : sentimur experimurque nos aeternos esse ; regarde et surtout garde, ne te retourne pas tu pourrais finir comme Orphée et voir (!) à jamais disparaître ce que tu aimes tant. Regarde et surtout garde, avant que, yeux crevés par l’agrafe de mère qui retenait sa robe, arrachée par tes mains tremblantes devant ce corps pendu, mère et épouse mêlées, ainsi à peine entrevu dans sa nudité rayonnante, tu ne sois condamné à ne plus jamais voir et à errer jusqu’à Colone en quête de rédemption. Alors là les yeux s’ouvriront quand tu pénétreras dans les Enfers, rasséréné, accueilli par une foule d’aimés diraient les anciens poètes qui eux aussi composaient les paupières baissées comme des rideaux pour se protéger de la lumière du jour. Comme Tirésias aussi aveuglé par la lumière et devenu par là même aveugle pour ne pas être distrait de l’essentiel. Ils t’offriront cette joie bien méritée de retrouver ce flou, ces ombres puisque dans ces profondeurs caverneuses tout glisse et ne se laisse saisir, tout est évocation, c’est-à-dire sous-entendu ou pour mieux dire sous-vu seule solution pour supporter la blessure, dirait le poète, la plus proche du soleil, la lucidité.
Dans ce passage de l’obscur à l’obscur pourrait se lire comme une typographie qui reprendrait à sa manière en son mouvement même le déroulé de toute existence.
. ? ! ? . (et pourquoi pas un point de suspension . . .)
Voilà : un point c’est tout, un point sait tout, un poing c’est tout (écriraient peut-être ainsi cette variante homophonique, pas totalement dénuée de sens, des stoïciens, le poing fermé puis s’ouvrant avant de se refermer).
Un point typographique qui se déploie comme une main fermée s’ouvrant pour laisser jaillir d’elle ce qu’elle contient, sans jamais toucher totalement la courbe qui s’en échappe alors interrogative ou la « dressure » exclamative, avant de redevenir progressivement point. Comme si étant mort avant d’être né, je ne serai rien après ma mort sinon ce point qui fut finalement de suspension, c’est-à-dire en suspens de lui-même dans sa fragilité même, et van Gogh et son église d’Auvers tremblante sur ses fondations, illustre avant l’issue finale ce point interrogatif le conduisant pas à pas à l’achèvement du vivre, comme si la terre l’appelait à nouveau, tout tremblant sous nos pas. De fondations solides, point. Tout vacille sans cesse.
Le fœtus s’est déployé – ce serait cela vivre – a tenté d’exister, d’ek-sister, de s’arracher à, d’être toujours « en soi plus avant », mais l’exclamation, la tenue, être à la hauteur de soi est une gageure bien difficile à tenir ; nous vivons bien souvent courbés nous rapprochant peu à peu de ce sol origine qui nous rappelle inexorablement à lui. Que faire autrement sinon aimer cette immanence pure et sans espoir ? se comporter ainsi que le marin épuisé criant pour signifier que la fin du voyage approche : Terre, Terre !!!!
L’existence ne serait-elle dans son rythme même, qu’un Boléro qui répète inlassablement eadem res semper omnia, y ajoutant un soupçon de sed aliter, jusqu’au retour final à l’origine, tel « Ce toit tranquille, où marchent des colombes », jusqu’à « Ce toit tranquille où picoraient des focs ! » après que le rythme insistant du poème se soit déployé ? À l’abri sous un toit, car toute évasion sidérale nous est interdite : désirer, comme le dit l’étymologie desiderare, c’est être à la recherche d’une étoile perdue ; terriens nous le sommes comme nos ancêtres adamiques nés de la terre malaxée par un dieu artisan, dont nous portons en nous encore la salissure de la matière qui nous colle à la peau, où des Spartoï jaillissant soudain de la terre, issus de dents jetés et éparpillés au vent, en un mot les « semés », comme nous définitivement enfants du hasard errant sur une mer ou une terre hauturière sans amers.
La boucle est bouclée.
Nous n’aurons hélas jamais la joie d’un voyage à Colone, pour enfin y connaître la sérénité ; seuls les mythes compensent ce à quoi nous n’avons pas droit, non pour nous faire souffrir d’un manque, mais pour nous rappeler qu’humain, trop humain, notre lot est d’être ce que nous sommes, de ne pas chercher à y échapper, de l’aimer ; mais parfois dans des moments privilégiés il nous arrivera « d’enfanter des étoiles filantes », « sous le ciel innocence et le ciel à peu près » ; nous ne pourrons que le rêver ; mais nous sentons avec soulagement qu’une petite Antigone, parangon de tous les guides, nous tient fermement par l’épaule pour compenser le flou de notre vue, pour aussi, marchant sur cette route inconnue avant d’être franchie, nous éviter la chute.
© Jacques Neyme
Image: © André Hirt


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