Jusqu’à nos jours, il semblait que n’étaient possibles que deux manières d’exécuter cette œuvre si singulière, parce que imposante, exigeante et si ample : soit en estimant accompagner l’intention de l’œuvre, à savoir une espèce de glorification de la nature dans sa totalité – il est vrai, par ailleurs, que nous sommes en présence d’une œuvre totale (grand orchestre, chœur d’enfants, le poème de Nietzsche dans la IV° mouvement) ; soit en percevant dans cette glorification même une forme sinon d’angoisse, reconnaissable de-ci de-là, du moins d’inquiétude et d’avertissement, ce que le poème de Nietzsche met au demeurant et fort justement en mots, clairement donc avec la conscience de la fragilité de la nature, ce que l’interprétation serait en charge, impérativement, de faire ressentir au moins au même niveau que celui de sa glorification. La première manière est très largement majoritaire, elle a même connu sa perfection, avec Claudio Abbado par exemple, et c’est une tradition dans laquelle s’inscrit la présente interprétation de Vasily Petrenko ; la seconde est très (très) rare. Elle se manifeste de façon extrême chez quelques interprètes, (Vaclav Neumann…) et surtout dans un concert inédit, non publié donc, peut-être en réalité impubliable, pour le moment en tout cas, en raison des habitudes d’écoute qui ne supporteraient pas qu’on fasse ainsi effraction en elles, du grand chef d’orchestre Carlos Païta. (Leonard Bernstein a lui touché à cette interrogation, sans l’assumer complètement, jusqu’à l’explicite, dans ses enregistrements). Et pourtant, unique en son genre, cette dernière lecture est incomparablement puissante de pénétration de ce qui est une pensée, celle de Mahler, et que le chef extrait de la partition avec une imposante énergie qu’on dira proprement tellurique. Pour préciser quelque peu les choses, la première manière, très partagée donc, est hymnique, et l’on pourrait croire que la seconde est élégiaque, ce qui n’est pas le cas. On dira qu’elle est questionnante, interrogative et par conséquent angoissée. On dira qu’elle déploie une pensée. Et l’angoisse, précisément, est absente de cette beauté. De telle sorte qu’on est amené à se demander si la musique de Gustav Mahler et à plus forte raison dans ses exécutions peut être considérée sans problématisation, sans prise en compte de la tension qui la régit.
Un préalable s’impose ici, comme au demeurant à toute écoute d’une œuvre musicale. Elle ne peut s’appuyer exclusivement sur des critères esthétiques qui ne possèdent pas (jamais ?) d’appuis réels. Une œuvre est indissociable de son inscription dans un temps, une époque. Sa tonalité baigne, volens nolens dans celle de son moment historique. Ce qui, entre autres, a pour effet, de conférer à l’œuvre une puissance de pensée le concernant. Il n’existe donc pas d’œuvre qui ne possède en son cœur battant une dimension de problématisation. Ainsi, elle se soustrait le critère conventionnel et abstrait de la perfection. C’est pourquoi, le critère bien plus réel de l’œuvre, qu’elle exige de son interprétation, est sinon de ne pas mentir à son sujet, du moins de ne pas se raconter d’histoires.
En toute justice et par conséquent, à l’écoute de cette toute nouvelle version qu’on a écouté de très près, hymnique, presque festive dans sa louange, donnée par Vasily Petrenko avec le Royal Philharmonic Orchestra, on croit entendre et comprendre, les deux mouvements de pensée se superposant, qu’il existe entre les deux extrêmes qu’on vient d’évoquer, peut-être pas une troisième voie, mais celle d’une lecture disons narrative, neutre a minima, qui, loin de se lasser aller d’emblée vers la conclusion en apothéose du dernier mouvement, connaît des moments d’inquiétude concernant la fragilité, aujourd’hui de toutes parts évidente, de la nature, des moments comme d’arrêts et suspendus, et cela dès le premier mouvement, celui de l’éveil de Pan, sans parler, pour y revenir, du IV°, lorsque s’impose le grand moment d’interrogation, suspendu, donc, et qu’il faudrait impérativement prendre très au sérieux parce qu’il s’étend et déteint amplement, avec insistance (l’oreille ne se trompe pas, jamais), sur les autres mouvements de la symphonie, dont l’homme est à la fois le sujet et l’objet. La musique de cette version finit cependant par dépasser ses tensions dans une forme d’apaisement. Et c’est bien cela qui fait tout l’intérêt, qu’on dira « optimiste », eu égard au sujet qu’elle traite, la nature, de cette version de Vasily Petrenko, qui, dans sa teneur proprement musicale, est parfaitement exécutée. On manifestera, contre ses propres principes d’écoute et de compte-rendu, une réserve, c’est la faiblesse qu’on estime incontestable, de cette version, mais comme on considérera par ailleurs qu’il s’agit d’une affaire de goût, elle ne possède aucun intérêt, concernant la voix trop, vraiment trop, en vibrato de Hanna Hipp. Peu importe donc, l’essentiel étant que la musique, ici tellement innovante et riche dans sa texture de Gustav Mahler, que Vasily Petrenko, indépendamment des qualités techniques de l’enregistrement, met très clairement en valeur, en assumant son choix, en penchant vers la louange, soit dévoilée dans sa réalité de pensée. Chacun pourra ainsi en juger.
© André Hirt


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