Sans doute n’existe-t-il pas de mot, de notion et sans doute de question plus difficile que celle-ci, plus dialectique, plus ambiguë aussi, et qui apparaît, évanescente, implorante, sous le nom de légèreté. Car il y a d’autre part la lourdeur des choses, incontestable, les douleurs et les souffrances de la vie, et il y a par-dessus le marché leurs représentations (« Suave mare magno… – qu’il est doux d’assister à la misère et au malheur depuis la rive… – disent Lucrèce et Schopenhauer, et sans doute une part de chacun) qui autorisent, avec légèreté, la légèreté justement grâce à l’évaluation et l’imagination, et toute une série de considérations en somme, mais toutes émanant de l’extérieur. Car comment être léger, prendre en compte la légèreté devant les réalités les plus douloureuses ? On peut être stoïcien, certes, mais aucun stoïcien n’appréhende quoi que ce soit avec légèreté… Epictète n’est pas léger, il ironise. La légèreté exige une pensée très singulière, à part,
À cet égard, le grand mérite du très beau livre, instruit, passionnant le plus souvent, nous livrant de nombreuses découvertes quant aux références littéraires et plus généralement artistiques mises à contribution, est d’explorer les facettes de ce qui est plus qu’une notion, mais un engagement éventuel de l’existence.
Il est vrai, cela dit, que la lourdeur, prenons ce contraire-là, que Nietzsche a tellement pris en grippe, frappe de façon immédiate. La légèreté, au contraire, suppose une médiation, un délai, une réflexion. La légèreté, en somme, ne peut être qu’une pensée et non une réalité (qui est indifférente, neutre, amorale). De telle sorte que le problème, si l’on veut, se laisse résumer par la tension irrelevable ou l’adéquation possible entre l’existence dans ses réalités diverses, son drame et sa tragédie, et la pensée avec laquelle on cherche à conférer quelque sens à ce qui arrive et qui défie justement le sens et les sens.
Le traité de la légèreté par Pascal Dethurens se compose donc de variations. On parcourt ce faisant une galerie de tableaux et d’images. Parfois (comme p.34), on reçoit la proposition de leçons d’existence. On médite sur le terme, magnifique, de sprezzatura. La grande pensée serait que, par-delà le constat que « … tout tire l’homme du côté de la lourdeur, de la souffrance », le Bouddha enseigne par un éclat de rire la légèreté que l’on peut connaître alors qu’on se tient sur le vide. Pascal enseignait le contraire. Ce n’est pas qu’il est raison, c’est qu’il s’appuie, si l’on peut dire, sur l’expérience commune. Soit pour le Bouddha. Disons que cela demande une force ou des aptitudes que chacun ne possède pas ou n’est pas en mesure, pour des raisons bien diverses, et également estimables, de mettre en œuvre.
Le problème en question se transforme en celui qui oppose deux catégories communes à la pensée et à l’action, entre le difficile et le facile. Précisons : la pensée est ce qui cherche à se délivrer, comme à se donner une facilité avec laquelle se relancer. Ainsi Socrate au moment de mourir, comme on sait. Pascal Dethurens ajoute ceci à propos : alors « le ciel remplace la terre » (62). Tout devient aérien, l’air efface la pesanteur et jusqu’à la terre. Le sage lévite, Bashô prend la parole, magnifique. Cette dernière n’est pas loin, c’est sa force, de se manifester comme presque irréfutable grâce à « l’euphorie de la langue » (101).
C’est un livre de philosophie qu’on lit, c’est le livre d’un écrivain, c’est un volume d’histoire de l’art, d’une certaine manière aussi un ouvrage de science, au sens étroit comme au sens le plus large. En vérité, cet ouvrage est une contre-histoire des traités, des textes et des images les plus sérieuses, prétendument, réellement, de l’humanité. Mais le contraire de ce sérieux n’est pas son absence, c’est une « pensée de derrière », d’une autre sorte, en vrai inversée, que celle de Pascal, une pensée de « philosophe volant » (155) à la Nietzsche qui redoublerait la puissance de la pensée. Indéniablement, la légèreté exige la pratique d’une pensée supérieure.
© André Hirt


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