Cheminer dans le désert… Inutile de reprendre tous les poncifs sur l’horizon, les sables, la chaleur, les oasis, simplement un désert où eadem res semper omnia : et puis ce vent qui soudain lève un peu le sable dévoilant ce qui est en dessous de lui, du sable ! peu de surprise ! et en dessous encore, du sable, et du sable…
Bref mieux vaut rire alors ; rien à attendre si ce n’est la fin de la marche, car du désert il n’y aura pas de fin. Impossible de savoir le moment où… Mais on aura marché, c’est déjà cela ; pourquoi en vouloir plus, savoir s’il y a un but, si l’on fera des découvertes… du sable, encore du sable et aucune trace restante de cette marche puisque la trace se ferme au moment où une autre s’ouvre. Rien de pérenne. Tout fuit ou semble n’avoir point eu lieu. Pas de devant, pas de derrière soi — autre façon de poser les questions classiques d’où venons-nous ?, où allons-nous ?, toujours sans réponse – repérage impossible, simplement le moment de la marche quand la jambe gauche tente de dépasser la droite qui lui répondra de même. Quitter ici, aller là : certains appellent cela le rythme. Et pour combien de temps ? nul ne peut le dire. Marcher n’est qu’ouvrir un chemin, celui de la marche puisque nous ne savons faire que cela.
Mais peu à peu les choses changent et sous la puissance des rayons de lumière l’horizon se met à vibrer, voire à vibrionner, un peu comme un frimas d’hiver et dessine un halo dans lequel nous allons plonger si nous ne nous arrêtons pas ; tout vibre, l’horizon devient flou à la limite de l’hallucination et nous ne nous arrêtons pas puisque, n’ayant pas décidé de marcher, nous n’avons aucune raison de savoir quand il faut cesser. Qui nous mène, qui décide de la voie, questions vaines puisque de réponse point ; il n’y en eut jamais.
Mais le halo est puissant et nous absorbe ; ce n’est pas la nuit, ce n’est pas le jour, c’est le entre, ce qui décide de tout dans lequel nous baignons.
Saveur du soir, saveur du matin, saveurs volages s’estompant au fur et à mesure où l’engloutissement se dessine. Ce que nous avons cru voir, ce que nous avons cru ressentir ne résistent pas. Comme si l’illusion, ce qui se joue de nous dans ce jeu où l’indétermination est reine, où l’on rebat les cartes et où les rouages ont du jeu, reste la seule certitude, le seul amer à quoi pouvoir se raccrocher qui de fait n’en est pas un, participant lui aussi de l’hallucination, se déplaçant sans cesse tel un horizon s’estompant lorsque l’on croit s’en rapprocher. Nous sommes comme errants « à travers un néant infini ». Dans cette noria de sensations étranges où tout s’entrelace et nous laisse aussi sur notre fin, bouleversés nous sommes, titubants nous sommes, dans cet immense manège que d’aucuns nomment univers et qui, à notre échelle, se donne à nous comme appât, aventure à suivre, délice et frénésie de ne pouvoir se raccrocher à rien de sol-ide car tout sol a disparu.
Étrange sensation que d’avoir l’impression de renaître, fantôme, fantasme ou phantasme qui ressemble à rien, au rien.
Tout voltige autour tels les atomes épicuriens abandonnés au clinamen, exultant dans cette nuée de possibles où tout se mêle, se comprime, se détend, se réveille, se forme et en se formant nous informe de leur transformation, inventant sans cesse de nouvelles alliances, des rencontres insensées, comme des échos du voyage d’un Dante en perdition dans cette longue traversée d’une « divine comédie » qui n’a rien de divine, mais ressemble en tous points à celle de la vie, d’étapes en étapes, d’enfer en purgation, jusqu’à un paradis inaccessible, factice diraient certains où l’on espère retrouver une Béatrix rêvée qui ne vous viendra pas en aide, hélas !
Dans ce chaos originel – cette calebasse diraient des penseurs japonais – dans lequel nous baignons sans pouvoir s’en échapper, malmené que nous sommes par les enlacements, entrelacements, vertiges arachnéens où tout ressemble à une perte, où tenter de se guider relève de l’illusion consolatrice, arrivent parfois des sortes de rencontres fugaces – pour sûr hallucinatoires, mais après tout… ! au nom de quoi les refuser –, des petites loupiotes dans une obscurité sans étoiles, où voltigent des myriades d’atomes.
Réduit à l’essentiel dans ce maelström, c’est-à-dire sans corps, sans yeux, sans voix, sans voie, tout se heurte, se choque, s’affronte, se dissipe dans l’indifférencié, quand soudain de ce corps que nous croyons dissous reste comme un semblant de main flottant dans la nébuleuse qui se sent alors effleurée par une toute petite main, de petite fille, certainement, tellement petite qu’elle a du mal à s’ouvrir, tant ces tout petits doigts sont blanchis tant ils sont serrés ; mais s’acharnant peut-être, elle réussit à saisir notre auriculaire et l’on croit entendre une voix, un babil enfantin proche d’un sabir difficile à comprendre mais qui semble répéter sans cesse dans ce silence de l’infini, « viens, suis-moi, si tu savais que depuis si longtemps je t’attendais ; les amandiers sont-ils toujours en fleurs ? » ; puis après un long silence « dis, tu reviendras vite ?, car ta place a toujours été là, ne fuis pas, pense au marché de Samarcande – cette si belle histoire – qui n’est que la vérité du vivre et non une légende inventée pour supporter l’insupportable », condamné à la suivre pour goûter en sa plénitude le plaisir fugace mais intense d’une retrouvaille, plaisir de l’inespéré, car il rassure sur ce que toute cette perte fut, si peu de choses en fait, glissement en douceur vers le néant, mais qui nous hante encore et puisqu’on l’a vécu soi-même un peu à sa manière, conforte et apaise, avant sa disparition à tout jamais.
Si dans l’apaisement se trouve un peu de paix, on pourrait parler alors d’expérience inestimable. Il ne reste qu’à attendre plus rien d’autre que d’attendre que sous-vienne la sensation de ces petits doigts serrés sur sa peau vieillie, pour que se réactive le désir d’un dernier voyage. Un frisson de l’existence comme une offrande, métaphore en somme de ce que nous sommes, qui nous « ravit » dans la polysémie du mot.
© Jacques Neyme
© Image : a.h.


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