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Haydn, 2032, N° 19, TRAUER, Giovanni Antonini, Il Giardino Armonico, Alpha, 2026.

par | 30/08/2026 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Pour rien au monde on ne cessera de s’intéresser à cette intégrale en cours qui doit s’achever en 2032 afin de fêter comme il se doit Haydn en son tricentenaire, le musicien que, sans la moindre hésitation, on emportera, s’il y a lieu, si elle existe, sur l’île déserte. Bien sûr, il y les quatuors à cordes, les trios avec piano et puis les sonates pour clavier. Mais il y aussi les symphonies ! On croit les connaître. À tort, et c’est tout le mérite de cette intégrale dirigée par Giovanni Antonini avec Il Giardino Armonico de mettre en rapport lesdites symphonies avec d’autres œuvres, plus ou moins connues, contemporaines ou alors antérieures ou postérieures à leurs compositions. Dans ce volume, on entendra ainsi la pièce brève d’Arvo Pärt, Da pacem domine, et de Samuel Scheidt ((1587-1654), Paduana dolorosa à 4 voci (from Ludi Musici prima pars), ce qui permet de mettre au jour des correspondances musicales et leurs impressionnantes capacités d’échos. Ce qui a également pour effet d’étendre, comme de l’intérieur et non seulement de l’extérieur, les dimensions de ces symphonies de Haydn. Leur génialité en ressort avec évidence. Chaque œuvre se révèle inséparable d’autres, on dirait qu’elle les entend à travers le temps. Et ce n’est au demeurant pas une surprise lorsque par ailleurs on perçoit les quatuors de Haydn dans les œuvres de Webern… Haydn n’est-il pas « papa Haydn », comme disait Mozart, et le maître d’école de l’École de Vienne, première comme deuxième manière ?

Composer un programme musical ne devrait donc jamais se faire dans l’innocence de l’improvisation, mais avec la responsabilité de toute l’histoire. Cela est vrai aussi de tous les arts. Ainsi, faire voir en peinture les filigranes temporels des œuvres, écrire en faisant résonner des livres passés et futurs. Il existe donc incontestablement un « communisme des œuvres », autrement dit un partage des voix, que le genre symphonique avec Haydn et le quatuor à cordes ont manifesté puis révélé.

Une conjonction des œuvres, un recouvrement, une pénétration réciproque ont lieu avec certaines s’agissant de tonalités d’affect et de pensée. Ainsi, ici Trauer, à savoir le deuil, mais aussi dans la forme de ce mot si intense et sombre qu’elle  enveloppe son contenu, la rumination, le travail du deuil ainsi que la scène du deuil qui a donné lieu au rival de la tragédie sous le nom de Trauerspieldans la période baroque.

Avec cette symphonie inscrite ici au centre du programme, comme parmi bien d’autres, nous nous retrouvons dans la séquence historique du Sturm und Drang. On n’en revient pas de l’énergie que ce mouvement préromantique a déployée. (On retient personnellement l’importance, l’intemporalité, du terme de Drang, la poussée). Néanmoins, il faut, comme c’est le cas dans ce volume à l’écoute aujourd’hui, se rendre à l’évidence que cette forme du Sturm und Drangvaut pour elle-même et déploie sa propre et spécifique grandeur. Comme d’autres mouvements artistiques, Walter Benjamin l’a si bien souligné, il reconduit son origine, parfois de façon stupéfiante (par exemple le baroque dans l’œuvre de Baudelaire). Ici, dans ces symphonies, se présente l’énergie, donc, qui trouvera son accomplissement avec Beethoven, et puis la passion, mais les passions à leurs extrêmes. On pense à des passions libérées, à savoir celles qui déchargent leur contenu en l’objectivant grâce à la percée des règles de représentation, des esthétiques  également comme des morales instituées.

De même, ce sont des puissances instrumentales et donc orchestrales qui se trouvent libérées, ce qui ne signifie rien d’autre que notre oreille, pour la première fois, les perçoit et en amène l’expressivité à l’attention de la pensée. Ces cors, ces bois ! Et cette organisation sonore, comme un exposant accroché à la musique de Haydn elle-même, que déploient les artistes dans ces enregistrements, nous porte tout près de l’image de paysages que nos capacités représentatives avaient peine à imaginer. Aujourd’hui encore, Haydn attend qu’on se laisse guider par son regard.

© André Hirt

 

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