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Bruckner, 3° Symphonie, Anima Eterna Brugge, Pablo Heras-Casado, Harmonia Mundi, 2026. 

par | 13/09/2026 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On l’appelle « la Wagner » comme la 4° est surnommée « la Romantique ». Concernant cette 3° symphonie, Anton Bruckner, alors encore jeune dans son âge mûr réel (il a environ 40 ans), adule en effet Wagner, et c’est même peu dire puisqu’il s’agit de vénération. Wagner est ce qu’il y a de plus proche de Dieu, en tout cas il se trouve pour Bruckner tout à ses côtés.

Ce musicien est génial, et ce génie est à tous égards incompréhensible pour une bonne raison et non pas seulement comme il se doit pour un génie. Car, parfois, on s’interroge sur son âge mental, à lire les propos qu’on rapporte de lui. Il fait partie des « grands idiots » de l’histoire de l’art, de la littérature, de la peinture comme de la musique. Autrement dit, il est singulier, idios, impénétrable, évident, incomparable, lui qui, ici, dans cette 3° symphonie, se laisse aller à ses réminiscences wagnériennes jusqu’à la saturation, alors qu’on entend déjà « du » Bruckner, c’est-à-dire autre chose que « du Wagner » comme disait Baudelaire.

Cette symphonie est donc plus qu’un simple hommage à Wagner. Elle a connu, comme la plupart des autres symphonies, des révisions et même des refontes (ce fut également le cas de cette 3°). La version présentée ici par Pablo Heras-Casado et l’orchestre de l’Anima Eterna Brugge est, affirmons-le sans hésitation d’emblée, remarquable, en ce qu’elle fait découvrir grâce à l’usage des instruments d’époque, comme jamais disons-le, non seulement des sonorités inouïes, mais des espaces de compréhension de l’œuvre, les façons dont elle s’agence en son propre sein, dont elle résonne, s’annonce et se fait en retour l’écho de son surgissement.

L’œuvre est donc présentée ici dans sa version d’origine. Reprendre une œuvre, avec insistance n’est pas nécessairement un gage d’amélioration ou de bonification. Comme parfois, lorsqu’une peinture connaît une retouche, qu’on touche aux remords aussi, l’œuvre s’en trouve défigurée et en d’autres termes faussée (elle se montre ainsi infidèle à son Idée). Le tout est donc de respecter d’une manière ou d’une autre l’intuition première. Et, presque toujours, l’intuition première était la bonne. C’est donc elle qu’il s’agit de suivre, de ne jamais quitter et de retrouver quoi qu’il arrive. On affirmera de cette première version de l’œuvre qu’il s’agit non pas de la « meilleure », ce qui ne possède qu’une valeur de goût mais aucun sens propre, en revanche de la plus intéressante en raison de ses singularités : brisures, discontinuités, syncopes et césures, climax continuels, répétés ou inédits, continuité sans continuité pourrait-on dire dans l’absolu. En effet, l’œuvre a l’apparence d’un ensemble qui s’est soustrait au temps. Ou bien celle d’une contemplation comme on peut l’observer au musée.

Et c’est alors de l’œuvre de Wagner qu’il s’agit ! L’œuvre de Bruckner contemple celle de Richard Wagner. Dans la symphonie, on n’assiste à proprement parler à aucun véritable développement thématique, plutôt à un défilé de cellules musicales observées et mise en mouvement par l’angle du regard. L’œuvre forme ainsi un bloc lumineux, parfois, voire souvent éblouissant dans les nombreux climax qu’on a dits. Les quatre mouvements qui se succèdent semblent s’entendre d’un seul coup, d’un bloc justement. Tout dans l’écriture est élevé, d’une étrange objectivité pour une œuvre encore très romantique tout en étant habité par un lyrisme qui ne l’est pas moins, étrangement moderne. Et puis, l’absolu s’y dit, se présente, apparaît en allant et venant dans sa propre écoute ; il se pulse lui-même, et cela deviendra au demeurant une caractéristique décisive de l’œuvre entière d’Anton Bruckner.

Pour autant, s’agissant de ce qui constitue davantage qu’une référence à Wagner, Bruckner ne se montre pas à vrai dire servile, peut-être épigonal si l’on veut, mais d’abord très original dans la révérence. La musique, en effet, bien qu’inspirée et habitée, traversée de part par en part par celle du maître de Bayreuth, est déjà très singulière et par conséquent, au sens fort du mot, originale. Moderne, on l’a dit.

Pour l’heure, dans cette 3° symphonie, le ton est à la rudesse, magnifique, directe, naïve au beau sens du mot, comme un jaillissement naturel. Et c’est ce qui manifestement fait sa modernité. L’interprétation de l’Anima Eterna Brugge dirigé par Pablo Heras-Casado touche, on peut l’affirmer sans risque, le cœur et la vérité de l’œuvre, non pas quant aux circonstances qu’on a dites, mais intemporellement et absolument.

© André Hirt

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