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Haydn, Harmoniemesse, Missa brevis sancti joannis de Deo, Les Arts Florissants, William Christie, Harmonia Mundi 2026. 

par | 6/09/2026 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Haydn, l’écoute continuelle, l’écoute perpétuelle. On l’a avoué à plusieurs reprises, ici même, et on continuera à l’afficher, ce sera pour l’île déserte, ou l’au-delà, ou, plus certainement, ce qu’on entendra dès l’imminence du silence bienheureux de la disparition. Il y a donc dans ce dernier cas une certitude, car « l’île déserte », c’est ce qu’on entend par là, condense l’exact contraire de l’oubli. Elle est la mémoire même, ce qui nous habite, nous tisse, alors même qu’elle ne laisse paraître aucun souvenir. Ce dernier appartient au temps et à la mort. La mémoire, quant à elle, déploie sa propre survivance. Disparaître, ce sera donc disparaître avec cette musique, comme elle, comme telle ! L’île sera bien déserte, mais on s’y trouvera en compagnie de sa mémoire, comme avant la personne aimée, avec et en elle :

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

La musique vit dans cette dimension dans laquelle la mémoire ne contient pas l’image de personnes, de situations ou de paysages, de drames et de tragédies également, mais l’atmosphère, les couleurs et les sons dans lesquels ils sont advenus dans le très modeste temps pendant lequel l’existence aura pu en constater la présence. C’est pourquoi la musique s’échappe du temps, elle qui a percé le temps, l’a utilisé pour s’y déployer et l’abandonner pour finir au seuil de la mémoire comme une peau.

On ne cesse d’écouter et de réécouter toutes les musiques de Hadyn, pour clavier, pour trio avec piano (tout y est génial !), les quatuors à cordes, quasiment intemporels, on en perçoit les échos encore chez Webern, tout amateur qu’on est dans l’écoute, les symphonies, si puissantes, pour la plupart encore méconnues, donc à venir. Et les messes. Les Messes !

Voici donc la dernière d’entre elles, Harmoniemesse, polysémique, car son nom ne lui vient pas seulement de ce que le terme d’ harmonie contient, supporte et développe, bien que ce sens-là convienne très bien à la musique de Haydn, celle d’un monde qui n’est pas en soi, encore, disloqué, déchiré et déjà souillé par la révolution industrielle à venir et toutes ses conséquences jusqu’à nous aujourd’hui – et c’est bien pourquoi nous entendons ce que nous entendons dans la musique de Haydn à présent, à savoir tout ce que nous avons perdu, ce qui a été réduit en fumée alors que le réel – le monde assis sur lui-même, sans que la moindre illusion rétrospective, on peut en être certain, intervienne à cet égard ici –  nous revient comme un souvenir échappé de la mémoire.

Le mot de « Harmonie », dans cette messe, désigne l’usage des instruments à vent. On dit encore en français, dans les villages qui ont conservé un peu de mémoire, qui la nourrissent et la pratique, une Harmonie, ce petit orchestre qui, régulièrement, donne quelques concerts à Noël ou au printemps et qui passe dans les rues, fait sortir les gens de chez eux comme s’ils s’échappaient soudain de leur condition en leur révélant le sourire que leurs visages jusque-là étouffaient.

Longtemps, on a écouté et réécouté cette œuvre grâce à Leonard Bernstein, lui qui combinait, et on comprend pourquoi et comment, ses passions pour Haydn et pour Mahler. À présent, on la redécouvre grâce à William Christie dans ce très bel enregistrement qui fait entendre le détail de l’Harmonie qu’on a dite – ces magnifiques clarinettes qui auparavant étaient un peu reléguées à l’arrière-plan par les « trompettes » de l’Histoire. (Et cette harmonie nous conduit, le soir, lorsque la pensée peut divaguer, c’est-à-dire tout simplement penser un peu, vers l’amour que l’on porte aux fanfares. Mahler, donc.)

L’œuvre de Haydn nous ramène à 1806, l’année de la bataille d’Iéna, l’année de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, ce livre dans lequel le philosophe, qui a le sens de l’Histoire, qui l’entend, à défaut, hélas, d’avoir celui de la musique, cette musique qui manque à la philosophie lorsqu’elle ne perçoit pas la tonalité du concept lui-même, lorsqu’il est seulement compris mais guère entendu, autrement dit porté par et dans l’existence. Il faut donc entendre l’année 1806 en écoutant cette musique. Et il faut ériger ce constat en règle d’écoute de la plupart des œuvres, certainement, non par souci d’historien et par dévotion à l’égard du passé qui anime « la musique historiquement informée » des baroqueux, mais dans le désir ou la pensée de saisir un moment historial, qui nous concerne nous, au présent, disons l’éclairage d’un rapport à ce qui est et à ce que nous sommes. Et, plus avant, c’est, entre autres, ce que cette messe déploie par son luxe orchestral. Ce qui dans l’ensemble est célébré ressemble à un concept porté au comble de son faste, la musique de la musique, la musique des musiques, cercle des cercles disait pour sa part le philosophe.

La musique s’y montre trans-temporelle. Déjà les messes de Schubert, celles de Bruckner y résonnent depuis l’avenir qui se tient en son fond, ce qui en fait, d’une certaine manière, à cet égard du moins, la messe des messes. L’histoire de la musique, et comme on l’a suggéré l’Histoire tout court, s’y laisse parcourir à rebours. Haydn invente ce qu’on appelle depuis Adorno le « style tardif », qui ne se réduit pas à la manière propre aux créateurs âgés, mais qui porte sur le regard qui est le leur, si proche de celui du philosophe qui prend acte du sens qui s’est éclaté pendant le jour, puis aura été étouffé, et enfin, comme délivré, déposé sous ses yeux. Beethoven s’en souviendra, Theodor Fontane aussi, et Thomas Mann.

Toutefois, comme toute grande œuvre, celle-ci n’est sensible que par sa faille, ce qu’elle laisse transparaître dans son apparaître même, qui ressemble très fort à ce qui caractérise une demande, du moins dans son ton. Une adresse s’y fait entendre sans que l’on connaissance son destinataire, nous sans doute, chacun d’entre nous s’il sait encore faire usage de la pensée dans ses oreilles. Ou bien ne s’agit-il, c’est ce qu’on finit par croire, au-delà du désespoir, voire de l’angoisse, qui est attaché à toute demande, que d’un rappel, de ce qu’on a dit plus haut, pas vraiment d’un monde disparu et qui n’a sans doute jamais existé (c’est cela l’illusion), mais de ce que l’Histoire a fourché, c’est incontestable, et de ce que nous avons conservé dans le régime trouble de l’idée, c’est-à-dire la mémoire – voici la musique, le sens de la musique – de ce qui fut manqué…

© André Hirt

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