Qui n’entendons-nous pas dans l’affolant final de la Sonate n°2 de Chopin ? Berlioz, Scriabine, Mahler sont convoqués ; perpetuum mobile de trois pages, Gesualdo et consort le sont aussi ; les barres de mesures sautent sous la frénésie et font entendre simultanément tout le passé et l’avenir de l’histoire de la musique ; Shostakovich et Ligeti sont eux aussi bien présents.
Comme une conscience d’alors qui se raviverait, une grande roue de lumière et de vocalité se remet prudemment à tourner ; l’orchestre et l’électronique en sous-main sont une langue à part entière, qui chevrote, qui s’agite, qui implore mystérieusement, qui objecte, qui maugrée, qui irrigue un espace acoustique comble de vents porteurs – d’après Speakings de Jonathan Harvey.
Concision et spontanéité de l’expression, le temps de quelques expirations seulement la musique simule le précipité qui se propage dans l’orchestre en une traînée de poudre sonore exquise jusqu’à rendre ses 17 syllabes – d’après les Sept Haïkaï de Messiaen.
Depuis tout le temps que durent les dernières sonates de Schubert, je regarde les silences déjà posés et se poser encore et encore dans le cadre de la fenêtre. J’entends dans mon dos s’avancer l’hiver, qui allonge allègrement le pas, l’hiver qui ne saisit à bras-le-corps l’arbre mort que pour en saisir un second, dans le même instant, puis un autre, et ainsi de suite tout le bosquet y passe. Mais pour autant je ne saurai, seulement au sortir de la saison, quel arbre sera vraiment mort, et peut-être, contre toute attente, n’y aura-t-il pas d’arbres morts, ils auront été préservés, et peut-être même n’y aura-t-il pas de mort.
Les quatre murs de la pièce, un fauteuil rembourré et ma chaîne stéréo font le meilleur cockpit qui soit pour écouter yeux fermés Eight lines de Steve Reich, musique qui se déploie progressivement en toute autonomie, et dont on devient dans le même temps l’inutile copilote.
Tout prend ampleur par les mains, les sons, et la mort. Intimité de quelques sons d’abord, comme des lapsus nattés, désertant progressivement les lèvres qui se forment sous l’archet – Trio à cordes, op. 20 (Webern) – sons qui se savent d’emblée voués au tact, qui s’éloignent par atténuation frottant aux grains de l’air, pour s’abstraire in fine du champ sensible – de l’horizon des événements comme on dit en astrophysique.
Dans l’Adagio poignant de sa 3ème Symphonie, Mahler a tiré d’un bout à l’autre ses fenêtres pour y faire entrer les nageoires de la lumière avant que cette dernière ne devienne étale, et les vagues d’une mer originelle, d’une mer quasi hypnotique et perpétuée sur les rouleaux des violons, des altos, de toutes les cordes qui puissent se trouver, pour transporter le continuum des solitudes et des bontés encore possibles.
Foule audible d’invisible personnes : d’où sont ces voix de la Renaissance ? où même sont-elles ? et où vont-elles ?
Après les cris et l’effroi qui auront acculé puis eu raison de Schumann, toutes ces doubles croches à n’en plus finir, qui ne finissent pas de ne pas vouloir finir, et qu’en les jouant on ne peut faire cesser autrement que comme le coup sec d’un couperet –/–
Rouvrant les yeux, on respire, sidéré que la musique, elle, ne respire plus (d’après les Variations des esprits).
Dire qu’une seule note allongée par l’archet peut supporter à la fois toutes les émotions et l’absence simultanée d’émotion.
Samson François interprétant son cher Chopin : deux papillons sur les blanches et sur les noires du piano, sans avoir l’air d’y toucher, mais quel toucher alors, quel tact nous instille ce shoot de nostalgie !
Parallélisme poignant de deux destins achevés dans la souffrance que révèle la Suite sur des Sonnets de Michel-Ange Buonarroti opus 145. Pour l’une de ses ultimes et dernières œuvres, Shostakovich choisit avec Michel-Ange – poète, sculpteur et architecte – le génie humain par excellence. Œuvre rétrospective d’une existence où les thèmes conventionnels du vécu que sont l’amour, les affres de l’homme qui se bat, la création, la mort (qui n’est que le miroir de la vie), sont passés moderato, allegretto ou allegro en revue. La voix a capella de l’homme solitaire alterne avec les puissants passages dramatiques de l’orchestre jusqu’au dernier poème « Immortalité » dans lequel la musique se fige progressivement sur une coda de cordes-célesta, et aux confins du silence, elle se change en marbre.
« Lacets et spirales d’un mantra charmeur de serpent, qui s’éloigne, s’éloigne, en éteignant tout autour de lui. » J’entends Satie dans cette phrase, en même temps que je vois le 8, fétiche, debout ou couché, que chérissait tant Scelsi.
Les nuits d’été – l’orchestre berliozien, quasi muet pour l’occasion, est chevauché par des mots, comme ciselés, qui viennent à mesure ; il bruit des investigations qu’il mène à tâtons, et seulement ce qu’il ne caresse pas de la nuit demeure profond silence.
Il n’est pas de grands musiciens qui ne se situent par rapport au silence ; Bruckner est de ceux-là, et en fidèle disciple du silence, il sait qu’il ne faut le déranger (et comment il le dérange et le mets à l’épreuve !) que si l’on fait sinon mieux que lui, du moins aussi bien. La grandeur d’une musique est subordonnée à la profondeur du silence d’où elle provient et vers laquelle elle nous guide.
© Mathieu Nuss
Image : © a.h.


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