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Trio Wanderer, ART NOUVEAU, French Chamber Music Around 1900. LALO, BONIS, DEBUSSY, RAVEL, Harmonia Mundi, 2026.

par | 9/02/2026 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Les dates, en toute chose, sont décisives. Semblables à des envois, elles ne sont pourtant pas seulement envoyées, mais adressées lorsqu’en retour on les célèbre, car la postérité s’y pense comme soi-même on le fait de ses propres dates (chacun n’est-il pas une date, faite d’une constellation dont l’une constitue ou bien le soleil, ou bien la lune ou encore la face cachée de cette dernière ?). On s’y pense bien plus qu’on ne s’en souvient, on cherche à le faire à travers elles.

1900 : c’est un chiffre rond, très ferme, mais aussi conclusif et ouvert. La conception de l’Histoire s’y joue selon que le regard penche en amont ou en aval ; il en va de même de notre propre date, celui de tel ou tel événement, y compris celui de la naissance, la date de notre mort étant, quant à elle, prise dans le tournis d’une roulette dont la rotation va vers son épuisement ; en vérité, toute date est entropique, elle marque une mort ainsi qu’une relance lorsqu’elle se dépasse dans la survie ou bien dans la mémoire des autres et dans l’existence des survivants.

1900 : Art nouveau. Ici, il est question de la musique française, du souvenir qu’on a d’elle à travers ses figures que l’on estime les plus marquantes : Ravel et Debussy, Lalo un peu aussi, mais grâce à son trio avec piano qu’on n’avait personnellement jamais entendu et qui s’avère être une révélation. Quant à Mel Bonis, on est si heureux de la voir inscrite à ce programme, car son œuvre est importante.

La musique est indéfectiblement nationaliste. Il n’y a qu’à examiner nos propres jugements (Mahler et l’Autriche, Wagner et « l’Allemagne », Tchaikovsky et la Russie, Berlioz et la France, etc.). On n’y échappe pas, il y a des nations, c’est-à-dire des langues, des univers de pensée, des pratiques, des manières d’être et d’exister. La musique ne provient-elle pas des folklores ? Même Bach est inconcevable sans les danses que l’on peut très bien, aujourd’hui, ne plus deviner à l’écoute des œuvres et que l’on découvre seulement dans les titres des mouvements, par exemple ceux des Suites pour violoncelle.

De ce point de vue, la France aura éprouvé un complexe récurrent à l’égard de « l’Allemagne ». Il suffit de lire et de comprendre les implications des textes de Baudelaire au sujet de Wagner. Le poète trouve chez l’Allemand ce qu’il ne rencontre pas en terrain français. Malgré Berlioz. Et plus tard, on rencontre à travers la wagnerolâtrie, très française comme on sait, la même attitude, malgré Gounod, malgré Massenet et aussi Lalo dans l’opéra (cela continue : Lalo qui n’a pas même eu droit à la commémoration de son bicentenaire en 2023, ni dans son pays ni dans sa ville natale, Lille !). Il est vrai que l’opéra, c’est l’Histoire. À la différence du Lied, de la mélodie (qu’on dit « française ») et de la musique de chambre qui traversent les sédimentations historiques pour rencontrer les états, les émotions et les désirs de la subjectivité.

Et justement, le trio Wanderer, dans un très beau programme, nous ouvre la « petite » porte de la musique, qui ne donne pas moins sur de très vastes et profonds espaces, sans doute plus à même de rendre compte de ce qui se « joue » en vérité dans la musique. Pas moins, justement, que la vérité d’une époque, c’est-à-dire de ce qu’elle a quitté et de ce à quoi elle ouvre. La musique est désir, élan, même dans ses nostalgies qui ne sont que des formes de l’espoir. La musique, comme les autres arts, mais sa part intuitive est indéniablement plus grande et plus fine, « parle » de son époque et rêve la suivante. Sa dimension clinique est indéniable comme l’est celle de son prophétisme.

Le trio de Maurice Ravel est à cet égard signifiant. Sa composition fut achevée au début de la guerre de 1914. Il déteint sur l’époque en même temps qu’elle aura déteint sur lui comme au demeurant toute l’œuvre encore à venir. L’élégance de Ravel, son raffinement également ne doivent pas cacher la réalité de la guerre et plus largement le monde dans lequel nous subissons encore, avec insistance, les effets. De même, la musique possède sa propre durée ; sa chronologie singulière sous-tend une époque, la traverse et la dépasse. D’une façon très pertinente, la musique contient la vérité de son temps et fait signe vers les espaces dans lesquels ce dernier va déboucher. C’est pourquoi l’art en général et la musique plus particulièrement sont matriciels pour l’Histoire comme pour la pensée.

La révélation du disque se trouve donc dans le trio de Lalo. Le chef-d’œuvre est indéniable et on se demande après-coup pour quelles raisons il est ainsi tenu dans le retrait par le répertoire. Le trio de Debussy contient encore l’énergie d’une sorte de jeunesse, d’exaltation candide qu’on ne rencontrera plus dans les œuvres ultérieures. Du moins l’a-t-on ressenti ainsi. On a eu l’impression de se tenir devant une musique adolescente. Le trio de Mal Bonis a donné lieu à un bonheur d’écoute. Calme et beauté, indéniablement, se donnent à entendre. C’est une musique du don, ou le don comme musique. Une nostalgie qu’on dira heureuse transit cette partition et on devine clairement à cet égard qu’elle émane d’une existence musicale (faut-il le préciser, une musique incarnée). La Barcarolle, fauréenne en effet, poursuit comme une comète le trio.

Le trio de Ravel constitue décidément la « grande pièce » du programme proposé par le Trio Wanderer. On le rappelle, la guerre en constitue l’agitation qui se traduit par une ivresse noire, pas si « enthousiaste » que cela ainsi que le prétend curieusement la notice du disque.

Viennent ensuite les deux sonates, pour violoncelle et pour violon de Debussy. Cette dernière confère au disque sa dimension la plus torturée. Tout n’y est que lutte, se dit-on. Ravel a composé un hommage à Debussy fait de sobriété, en laissant de côté tout l’aspect luxuriant qui compose si souvent sa signature.

Une ambiance générale se dégage de ce programme du Trio Wanderer, toujours aussi impeccable (on vient de passer plusieurs jours d’écoute heureuse dans sa discographie) qui ramène à la date de 1900, lorsque le nouveau siècle semblait s’offrir et en réalité commençait à basculer pour toujours dans les ténèbres de l’Histoire. On vient de comprendre que la musique française fut elle aussi, à sa manière, encore retenue, si profondément tragique.

© André Hirt

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