Si l’on doutait encore du caractère spirituel de la musique, il faudrait encourager à lire l’ouvrage de Stéphane Gendron consacré non seulement aux « mots de la musique », mais au langage que la musique inspire. Et, allez savoir, à ce que les mots contiennent sans le savoir un registre musical, grâce auquel le langage en général peut se déployer.
Lorsqu’on dit « spiritualité », on songe d’abord à la religion, moins souvent à la philosophie, depuis peu, de façon encombrante et en quelque façon par leur succès pathologique, aux techniques du bien-être. Or le langage est lui-même spirituel. Les romantiques allemands l’ont rappelé avec le mot générique de Witzqui veut dire un peu plus que ce qu’évoque « le mot d’esprit » auquel Freud a consacré un ouvrage important. Car cette référence au père de la psychanalyse s’est imposée en cours de lecture, ne serait-ce que parce que le rêve lui-même fait dériver le langage. D’un objet, par condensation avec d’autres et par déplacement, le langage tisse un fil dont le langage courant et différents jargons (c’est-à-dire des manières de parler sous un certain angle) tireront bénéfice. La spiritualité appartient, implicitement et parfois explicitement, comme réalisation, à la langue. Et même, sans la langue, aucune spiritualité n’est envisageable.
Mais de quoi s’agit-il en l’occurrence ? Si ce n’est de la façon dont la musique, dans ses différents états et pratiques, permet au langage de s’éveiller et de s’élargir. Et le spirituel, quel que soit son objet, a pour vertu principal d’élargir son objet, en l’occurrence le langage. Et comme la musique en général offre une palette d’usage conséquente, le langage en reprend les couleurs, les images et les intonations métamorphosées dans le registre verbal. Le génie de la langue réside dans sa puissance de métaphoricité, dans ses capacités d’associations qui débordent toutes les formes de causalités, qui permettent autant l’élaboration d’une prière que d’un discours vertigineux, dont Raymond Devos avait justement le génie, donnant lieu au comique. Et, avouons-le, en lisant cet ouvrage on a beaucoup, vraiment beaucoup ri !
On ne peut, au sujet de ce livre, de surcroît superbement édité et illustré de manière elle aussi très spirituelle (illustrations en effet, publicités d’époque, caricatures surtout), constater qu’il ne s’agit pas d’un simple dictionnaire. Le genre du dictionnaire, qui existe un peu pour tout, cloisonne malgré tout ses entrées même lorsqu’il cherche à les faire communiquer. Dans le cas de cet ouvrage, les entrées, qui sont en réalité des chapitres, classées selon les instruments et les pupitres qui les impliquent, puis selon les termes musicaux eux-mêmes, les praticiens comme le chef d’orchestre ou les chanteurs ensuite, et enfin les « techniques et les modes de jeu », par exemple « jouer en sourdine » ou « faire le boeuf ». On laissera au lecteur le plaisir de découvrir l’inventivité de la langue dont l’auteur fait la recension, des argots jusqu’aux jargons.
Et s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un dictionnaire, c’est d’abord, en analogie avec le mouvement qui se prouve en marchant, que le récit, par exemple à partir du simple mot de violon (et sans doute fallait-il commencer par la richesse contenue dans cet instrument par ailleurs si ingrat pour le débutant-musicien), met en branle. En effet, une sorte de cascade se déclenche aussitôt, les associations se font, l’auteur explique leur origine, on ne cesse de s’instruire tout en éclatant de rire ou en se rendant à l’évidence des perspectives qui sont ouvertes ainsi, de telle sorte que l’ouvrage de Stéphane Gendron se lit, doit peut-être se lire, dans l’ordre de son écriture et non pas carottage improvisé dans telle ou telle section. En fin de compte, c’est une histoire de l’esprit qui est proposée. La musique apporte son immatérialité inhérente à la matérialité des instruments, des corps et des pratiques au service de l’immatérialité du langage.
Bien sûr, Stéphane Gendron n’évite pas l’a priori qui fait des deux registres, celui de la langue et celui de la musique, deux domaines bien séparés, voire éloignés. Mais c’est pour mieux les rapprocher au fur et à mesure de l’écriture du livre, et même les superposer.
La musique est esprit, on le sait. Son espace et ses temporalités ne sont pas des plus communs. La musique va vite et la métaphore, l’image permettent d’aller vite. De se rendre là où on n’imaginait pas pouvoir se rendre. En vérité, le partage du langage est toujours musical. C’est sur le fond que les argots et les jargons peuvent s’établir, comme une confirmation et en même temps une extension.
N’oublions pas la poésie incontestable, dans tous les genres, n’oublions pas la dimension filmique des formulations musicales de la langue. Le violon, ainsi, possède une âme, on le savait, mais Stéphane Gendron nous permet d’en prendre la mesure. Ce sont alors des histoires qui se déploient, des humeurs, des états et des situations, des expériences surtout qui se seront sédimentées dans la langue. C’est en ce sens que la référence et l’infiltration musicale ne constituent pas des formes parmi bien d’autres qui illustreraient l’enrichissement de la langue, mais condensent une substantialité, celle de la spiritualité justement. La langue est musicale, d’abord, avant même que d’être picturale, tonale avant que d’être colorée.
Chaque instrument enveloppe un univers, chaque pratique est une expérience du monde, chaque voix est un chant qui se hisse à l’universalité. Chaque instrument, encore, rappelle et répète un moment d’Histoire. Et les formules musicales de la langue s’élaborent autant en extension qu’en compréhension. L’objet, l’instrument par exemple, se trouve excédé par ses significations possibles. Il y a comme une supériorité du langage ainsi nourri sur les choses et les états auxquels il se réfère.
Reprenons le violon qui inaugure l’ouvrage, qui va de la « boîte à cigares » au –« crin-crin », jusqu’à « mettre au violon », à « pisser dans un violon » (Stéphane Gendron, rappelons-le, explique ! Et avec quelle science !)…
Le langage s’en trouve élargi. La musique qui ne connaît pas les limites de l’espace et du temps permet au langage de se libérer. On « en pince » pour ce livre, on l’a compris.
© André Hirt


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