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Michel Guérin, Éthique de l’écriture philosophique. L’ultime méthode, Éditions Encre marine, 2026.

par | 29/04/2026 | Uncategorized

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

          

 Les sages n’écrivent pas, c’est du moins la réputation matinée de légende qui circule depuis longtemps. Le sophos en pleine possession de la sagesse, autrement dit fort d’un genre parfaitement accompli de connaissance, pourrait se passer de l’acte d’écrire, il aurait l’auguste privilège de la vivre cette sagesse comme un exemple voire un modèle alors offert à ses semblables qui laborieusement gagneraient à l’imiter. Le philosophe, lui, écrit ; il n’est pas sophos mais philo-sophos, l’ami ou le prétendant à la sagesse ; il y travaille, ce qui implique des efforts et du temps, un plaisir intermittent ou différé. Cette distinction présuppose que l’écriture ne serait qu’un moyen dont on pourrait se passer une fois l’objectif atteint (même si rien ne prouve que le « souverain bien » enfin acquis, l’écriture deviendrait superflue. Pourquoi donc? ). La sagesse effective, parfaitement actualisée chez untel ou unetelle (si tant est qu’une chose pareille soit possible) se fondrait dans une vie sans écriture, tout se passant comme si il existait une différence de puissance, de valeur, bref une hiérarchie qui distinguerait la vie de l’écriture et placerait la première dans une position tellement éminente qu’elle gommerait la seconde comme on relègue un expédient ne participant pas de plein droit à la dignité souveraine de la vraie sagesse, la sagesse réelle, vivante, en acte. De ce point de vue, écrire serait une activité de moindre intensité, non pas quelque chose qui augmenterait l’existence et serait contenue analytiquement dans le concept de sagesse, mais un pis-aller auquel, bon an mal an, on ne pourrait que s’accommoder.   

        

         Ce n’est pas sous cet angle dépréciatif que Michel Guérin envisage le rôle de l’écriture en philosophie dans son livre Éthique de l’écriture philosophique. L’ultime méthode, publié aux éditions Encre marine qui, entre autres vertus, se distinguent par le soin porté à la qualité de la typographie. Un sous-titre n’est jamais anodin et, bien souvent, il en dit au moins aussi long que le titre à proprement parler qu’il accompagne comme son ombre. Titre et sous-titre condensent ici des enjeux considérables qui touchent à la nature même de ce qu’est une philosophie digne de ce nom à une époque, la nôtre, qui voit s’avancer de toutes parts sur la scène médiatique, dans un mélange d’arrogance et de désinvolture, des discours flanqués de postures qui sans la moindre vergogne se présentent comme philosophiques. Si faire de la philosophie c’est tenir une certaine position, éminemment singulière, dans l’existence, alors cet engagement réclame de celle ou celui qui y prétend une éthique au double sens d’un milieu, un terreau, un certain climat propice au développement de cette activité, et conjointement la mise en pratique de certaines règles pour conduire sa pensée à la manière d’un code d’honneur. Dans ces conditions, ce qui fait tenir une philosophie, ce qui fait sa consistance et son endurance qu’on ne peut dès lors confondre avec d’autres types de discours, c’est précisément son écriture. « L’éthique de la philosophie est son écriture », parce que faire de la philosophie c’est précisément tracer un chemin (qui mène ou pas quelque part) dans le milieu des langues (maternelles, étrangères, « mortes »…), et sur ce point on peut faire confiance à l’auteur qui sait ce que veut dire, en polyglotte averti, l’expression librement reprise ici à Derrida, « plus d’une langue ». « Pourquoi n’est-il pas permis de se payer de mots ?, demande Michel Guérin. Parce que le langage est donné par les dieux et qu’il est notre premier et dernier maître. Il nous apprend à apprendre. Il est l’ultime méthode.» Pour établir cette thèse forte et sans appel dans un livre à l’écriture alerte et ramassée, il fallait revenir avec reconnaissance et distance aux maîtres. On en mentionnera simplement deux ici, sachant que d’autres tout aussi éminents sont repris et discutés par l’auteur : Descartes d’abord, forcément. « Paradigme toujours, Descartes » avec lequel est engagée une explication serrée, admirative, qui court une bonne partie de la réflexion. Heidegger (le frère ennemi du précédent) — Pourquoi? Parce que : « L’ontologie fondamentale relègue la métaphysique gnoséologique. Les concepts de sujet et de représentation vraie entrent en désuétude, ainsi que, dans son ensemble, l’appareil du dualisme post-platonicien (chôrismos). » Revenir avec la ferveur critique de celui qui sait ce que lire veut dire à ces deux illustres devanciers était nécessaire dans la mesure où « l’éthique de l’écriture » concerne autant le mode d’exposition de la pensée que son contenu, avers et revers d’une même étoffe qu’on ne peut que de manière verbale désapparier. Il fallait donc d’abord se démarquer de la « Mathesis universalis » de l’auteur du Discours de la méthode et, après avoir pris acte de l’apport heideggerien, monter que même Heidegger finalement reste le dernier des grands dualistes. Cette double prise de distance permet à M. Guérin de mieux situer sa position quant à la méthode et quant à « l’être ».

 

         L’écriture philosophique ne peut se rabattre sur un formalisme, aussi subtil soit-il et ce qui est à penser n’est pas l’Etre qui toujours se rétracte mais le « réel en tant qu’intrus », la butée de tout discours, le non-symbolisable auquel pourtant le philosophe, comme tout le monde, a affaire. Moins grandiloquent que l’Être, plus prosaïque, ce qui le rend d’autant plus sidérant quand il nous touche, davantage du côté du « physique » que de la métaphysique, le réel déjoue toute phénoménologie. De ce point de vue, c’est la figurologie en tant qu’elle touche au réel qui d’abord l’a en quelque façon touché, qui devient la seule philosophie vérace, philosophie qui ne se raconte plus d’histoires, pas même celle de la grande Histoire de la Métaphysique ou celle du Destin de l’Être. Ce sont les Figures, telles que les entend Michel Guérin, parce que leur régime discursif « s’ordonne à une véracité qui consiste à dire le réel sans le représenter », qui sont les plus à même de satisfaire aux exigences de la pensée philosophique. Si les Figures disent le réel ou disent du réel, c’est bien parce que le langage qui les dit ne ressortit ni à une axiomatique ni à un discours incantatoire tendanciellement mystique (et, faut-il le préciser, évidemment pas à une rhétorique). Une Figure est une chose à la fois fragile et puissante, délicate et robuste, en équilibre, «  à califourchon entre un vœu de langage et l’aveu du réel », sorte de Janus qui par un côté frotte au réel et par un autre développe son régime de signes. Pour le bien comprendre, il faut reconnaître que le langage et sa poursuite par et dans l’écriture tient au corps, plus exactement à la chair, soit au corps propre, affecté, de quelqu’un, d’où « l’affectivité de la pensée », étrangère à tout psychologisme, que soutient de longue date la philosophie de Michel Guérin. C’est par notre corps en tant qu’il est originellement caractérisé par le doublet archi-sensible du désir et de la peur (la peur, en analogie avec le réel, est moins emphatique que l’angoisse, banalement commune, immanente à tous les vivants, roturière pour ainsi dire, et en cela vraiment universelle) que nous sommes exposés au hors-langage du réel et que quelque chose de cette énigme peut passer dans le corps d’une écriture. 

 

         « Penser n’est pas rien faire » rappelait le matois Heidegger, écrire non plus pourrait rétorquer celui qui a fait du « geste » un motif majeur de sa philosophie. Écrire est un geste, un mixte définitif de pensée et de corps, ce pourquoi la probité philosophique ne peut pas ne pas s’embarquer dans le voyage, sans garantie d’accoster à quelque port, de l’écriture.

« Désormais vide d’attente au-delà de soi, l’écriture se consacre entièrement à rendre tangible et à sauver du naufrage la poudre dispersée de nos impressions vives qui, aux appareils d’enregistrement de la Représentation, apparaissent sans importance et ne durent pas assez pour faire l’objet de mesures et d’appréciations partageables. »

L’écriture n’est pas le style. Celui-ci se réalise dans des écarts réglés et plus ou moins prévisibles (on peut maintenant les pro-grammer : littéralement, les écrire d’avance), il dépend d’une norme qui le précède et à laquelle, qu’on le veuille ou non, il rend hommage, le style, même « génial », prête tôt au tard le flanc au pastiche (voyez Céline) ; en un mot, donner dans le style c’est ne pas prendre vraiment le risque de la pensée, donc du réel. L’écriture, en revanche, ne calcule pas les écarts, elle ne calcule d’ailleurs rien du tout puisque c’est avec du non-calculable radical qu’elle trace ses lignes. Écrire, c’est, si possible avec panache, essayer (voyez Montaigne) une allure singulière, qui peut certes choir en route, se retourne dans le langage comme une révolution silencieuse ; l’écriture travaille amoureusement la langue et réciproquement, dans la mesure où « le langage est une pensée et que celle-ci ne se réduit pas à des opérations logiques et/ou des calculs utilitaires : qu’il est un corps sensuel fait de chair sensible ». On mesure alors le courage et la vigilance qu’il faut pour tenir une écriture, l’enjeu est tout ensemble « théorique » et existentiel, il y va de toute une vie (philosophique). C’est donc bien d’éthique qu’il s’agit avec cette règle d’airain :

« Ne pas retenir son dire, mais ne pas le gaspiller : tel est le parti vertueux de l’éthique, dont la gageure est qu’il passe par une pensée scrupuleuse, un tact renouvelé à chaque phrase. »

         Ce « corps symbolique » qu’est l’écriture, cet oxymore, qu’il appartient à chacun des produire, à ses risques et périls et ses moments de grâce, à la différence du corps propre dont il est cependant le rejeton, donne sa pleine mesure, son effectivité, non pas dans sa diffusion (anonyme et mercantile) mais avec sa transmission (subjective et libérale-généreuse). Le meilleur de ce qui passe, se trans-met, ce n’est pas tant des contenus (le mot aujourd’hui connait une triste fortune avec les « créateurs de contenu »), mais un désir. Un éros très spécial pousse celui ou celle qui en est affecté(e) à revenir à soi, non pas pour pratiquer des exercices de psychologie (rien à voir avec le « développement personnel »!), mais afin de devenir un soi scripturaire dont tous les pores sont ouverts au monde dont il reçoit les marques comme autant de sceaux indélébiles de l’existence:

 « Ce que le maître montre, ce n’est aucunement une voie, c’est-à-dire la piste à suivre d’idées et/ou de choix de vie, c’est l’abîme-énigme de son corps où fait retraite la meilleure part du dit. »

 

         Avec un tel niveau de radicalité philosophique qui réalise « le renversement du discours de la méthode en méthode du discours », on n’a pas de mal à concevoir qu’avec ce livre cursif Michel Guérin touche à de l’ultime, c’est-à-dire à ce au-delà de quoi on ne peut aller.     

© Olivier Koettlitz              

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