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Simone Fluhr, Dis moi, où sont les fleurs, dora films, 2025.

par | 17/11/2025 | Arts, Films et vidéos

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Le film sera projeté le samedi 22 novembre 2025 à 20 heures au cinéma Cosmos à Strasbourg.

 

Bande annonce :

https://vimeo.com/1029574888

Dis moi, où sont les fleurs (sic !). Cela ne peut se dire qu’en chantant, à la fin de l’Histoire, parce qu’on ne les a toujours pas trouvées. Et pourtant, il y a le mot de fleur(s), qui existe bien, qui désigne une réalité ! Mais le lieu manque, le chemin ne s’est pas ouvert. Et il y a aussi ceci, que si le mot existe, s’il est plein de lui-même, s’il ne demande qu’à exploser en bouquets, et précisément dans une chanson, à la fin toujours, comme dans les nuits de tristesse, de nostalgie, d’espérance aussi, c’est qu’il n’est pas seul, comme les livres, les tableaux et les musiques ne sont pas seules, mais se tiennent au bord de leur réalisation, comme des bouches ouvertes en train de chercher comment articuler ce qui vient, ou plutôt revient en elles, on dirait, au goût, celui du passé, du passé en tout cas, dont finalement on ne dispose que de traces, dont on ne sait en vérité pas grand-chose, tellement il possède la capacité de se retirer dans le silence tout en maintenant avec de plus en plus d’obstination d’ailleurs, le temps passant, sa présence. Ce passé qui fait « dégueuler », ainsi que ce sera effectivement le cas.

Dis moi, où sont les fleurs (sic !) Reprenons : pourquoi « dis moi » et non pas, comme il faudrait, dirait l’école, « dis-moi » ? Pourquoi ? Le trait d’union a sauté, et s’il ne s’impose pas ici, on en fait du moins plus que l’hypothèse, c’est qu’une parole s’adresse à elle-même, à un soi qu’on perçoit et surtout entend dans son inquiétude ou son indétermination (l’enfant, l’enfant adulte, l’enfant qui revient à la fin, qui naît et renaît tard), ou qu’elle s’adresse à autrui, entre autres à la mère, au père, à toutes les personnes auxquelles Simone Fluhr pense dans son film, à l’Histoire, aux étrangers comme on dit (étrangers à quoi, au juste ?), aux migrants, et à « tout le monde », ce que le mot « paix », à la fin du film condense, signifie et manifeste.

Cette histoire désirée de paix, celle des fleurs enfin trouvées, n’est pas écrite, elle se tient en effet au seuil de la bouche, elle tient le crayon suspendu, elle attend, et d’abord elle est rappelée à elle-même dans une voix, celle tremblante, de Simone Fluhr, qui prend la parole après celle de Bruno Ganz, mais peu importe, rappelant ces mots bouleversants de Peter Handke, que l’on reconnaît et qu’on aura entendu il y longtemps dans les Ailes du désir (un film va si vite, on aimerait l’arrêter !), mais aussi ailleurs, traduits en d’autres mots, images et sons, là aussi peu importe.

(Als das Kind Kind war,
ging es mit hängenden Armen,
wollte der Bach sei ein Fluß,
der Fluß sei ein Strom,
und diese Pfütze das Meer.

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit une rivière.
Et la rivière, un fleuve.
Que cette flaque soit la mer.)

Il y a déjà du rêve et du désir, du sens porté, comme cet oiseau qui apparaît furtivement au début du film, dans cette cocotte en papier (un très beau petit bateau) fabriquée par Simone Fluhr, comme une bouteille lancée à la mer dirait cette fois-ci Paul Celan, en tout cas, elle-même portant des mots et des phrases inscrits sur le support si fragile. Cette cocotte, nous la reverrons tous, et pas seulement celle du film, à la fin, chacun au moment de sa fin, c’est-à-dire en cet instant où l’enfance nous reparlera. Et on ne parle que depuis l’enfance et à l’enfance, n’est-ce pas ?

La voix de Simone Fluhr qui est le personnage de ce film. Le vrai par rapport à la personne de Simone Fluhr, bien réelle, on peut la rencontrer. Mais le personnage vrai ! Il est celui qui raconte, qui tente le récit à la fois possible (il y a des souvenirs, et on l’a noté des traces matérielles, de vieux objets comme ce tourne-disque, ainsi qu’on disait, des papiers surtout, des cartons remplis de diverses choses, tout un bric-à-brac d’époque et puis ces pages et ces pages écrites par le père et par Simone Fluhr elle-même, on dirait des piles et des piles de feuilles remplies, écrites dans une prison, pour dire qu’il n’y avait autrement personne, vraiment personne pour les recueillir), le récit était donc possible, et aussi, en même temps impossible. Et le film raconte, montre, touche du doigt cet impossible. Et faut-il, une fois de plus affirmer, qu’il n’y a d’œuvre d’art, il faudrait s’en convaincre, qu’impossible, et que de l’impossible.

C’est, toujours s’agissant de la voix, qu’il fallait sortir du vomi. Oui, du vomi, de toutes les vomissures que l’histoire personnelle a sécrétées (la mère malade, elle-même tendue de détresse, et chaque histoire personnelle est toujours, d’abord, celle de sa mère et de son père, quoi qu’on dise, quoi que disent ceux qui, hilares, prétendent que l’art et la littérature n’ont pas à s’en mêler – Kafka, Rilke, et avant lui Rousseau, Genet, Sartre, etc., tout de même !, pour en rester seulement aux écrivains) à tel point que la voix ne repose plus que sur quelques kilogrammes de chair qui ne tient plus ensemble, qui se disloque presque (oui, dont la voix s’égare et erre, déraille) dans l’existence.

Pendant tout ce temps, jusqu’à aujourd’hui, cet accent d’Alsace, de ce lieu (il en existe tellement, des accents !) qui exprime « plus d’une langue », mais en désirant rejeter cette pluralité comme on cherche à oublier son histoire et l’Histoire tout court, et dont on dit, à juste titre, qu’elle marque, donc qu’elle s’incruste, qu’elle s’imprime, oui cet accent est reçu, peut-être pas accueilli, mais accepté et ce faisant c’est lui qui finira pas mettre fin à ces vomissures et à ouvrir la voix d’une parole dans un langage qui, jusque-là, était indisponible, en tout cas devenu introuvable, pas même envisageable. L’accent, qu’on dit « alsacien », on s’en doute s’agissant de Simone Fluhr, a voulu se perdre, on aura dans sa jeunesse et même plus tard tellement désiré l’extraire comme on le souhaite d’une filiation, et il est néanmoins resté accroché, il a fait la voix, une voix qui, ici, si fragile, si trébuchante, au bord de la dislocation donc (cette fois-ci en quittant le locus, le lieu) passe d’une langue à l’autre, doucement, calmement, en paix, elle, enfin c’est ce qu’on croit ressentir lorsqu’à la fin du film Simone Fluhr peut dormir, et surtout se rendormir (« alors je peux me rendormir », on ne sait trop si c’est enfin une assurance ou encore une question), surprise même d’être consolée par une parole aimante tard venue, « Schloff, Kindele, schloff », ainsi l’a-t-on entendu (dors, petit enfant, dors). Plusieurs langues, toutes ces histoires qui les expriment et qu’elles recouvrent.

La mère malade, donc, le père bientôt pris dans l’Histoire comme un « malgré-nous », en Grèce, d’abord en Grèce, là où, en Ukraine, en Russie surtout, comme tous ceux qui furent incorporés dans l’armée allemande en Alsace et en Moselle,  désirèrent de toutes leurs forces, poussés par une raison vitale, un étrange sursaut, retourner un jour. Le nazisme enfin, qui recouvre toutes les formes de réalité, le langage bien sûr, les manières d’être, l’éducation déjà, et bien même avant, comme un terreau très fertile, son advenue, la religion (sur laquelle il n’est pas davantage insisté, étrangement, sauf sur quelques images du village avec ses clochers, ou à l’occasion d’une  prière des parents devenus vieux,  alors que son propre recouvrement des injonctions idéologiques est évidente), les images d’Auschwitz, insupportables, inscrites sur l’écran du cerveau de chacun, insinuées dans l’esprit et écrasées dans l’âme de tous, sauf pour ceux qui perdu ces facultés (et l’Histoire montre, aux deux extrêmes, de droite comme de gauche, qu’on les perd très vites, qu’elles sont malléables). Et ce sont, là aussi l’effet produit est insupportable, les êtres qui ont senti et ressenti, dès leur plus jeune âge la logique de l’Histoire qui tombent malades et qui dégueulent ! Les malades furent et sont les seuls à vivre leur santé à travers leur maladie.

Et enfin vient le désir de paix exercé dans la militance, qu’on ne peut que partager si elle se fait « par humanité » comme dirait le philosophe et non, surtout pas, elles sont là, prêtes, disponibles, déjà furieuses et désireuses d’instrumentaliser comme d’aliéner au risque de rejoindre la cohorte de ceux que l’on a détestés, les idéologies.

Souvenons-nous des images de Simone Fluhr une fois de plus.

Le petit bateau sur l’eau, avec ses inscriptions illisibles, ses rêves et son désir, ce cours de la vie qui s’envoie et qui finit par s’écrire à lui-même en parcourant les images traversées.

Sans déflorer ces images, ni ce cours, cette traversée d’une vie qui va de l’enfance à cette autre, retrouvée, des réflexions viennent très spontanément au spectateur que l’on est (d’autres verront autre chose, mais cela reviendra, au fond, images superposées aux images, du pareil au même).

La plus importante de ces réflexions revient sans qu’on ait d’autre mot pour la nommer que celle du Mal, avec un grand M, parce qu’il est ce qui se répète. Dans l’Histoire qui traverse comme des flèches qui blessent et tuent les corps quelque chose s’est manifestement, à un moment, figé. Quelque chose est arrivé, et pas seulement dans l’ordre du mythe, que les religions simplement répètent pour en faire tout autre chose (de la culpabilité essentiellement, ce que Freud nous avait pourtant enseigné et dont nous n’avons jamais tenu compte – d’où cette haine qu’on lui voue de nos jours, par ceux qui, s’en rendant ou non compte, s’apprêtent à répéter le Mal – , lui qui a mis le doigt sur « le malaise dans la civilisation »). Oui, quelque chose est arrivé et qui a arrêté le temps, et c’est bien cela le Mal, lorsqu’il n’y a plus d’issue, lorsque les choses et les événements se mettent à tourner en rond, et c’est aussi cela la folie que le philosophe Schelling avait noté et dégagé. La Mal a lieu lorsqu’il n’y a que des répétitions, pas même des variations, ou à peine, la même image, démesurément grossissante mais inchangée, obsédée, obsessionnelle, folle. C’est comme si le Mal ne cessait de se souvenir de lui-même, d’entendre et donc de rejoindre en les pénétrant dans ce parcours à l’envers, ses propres échos, ce retour ou ce virage à 180 degrés dans le temps, ce ressassement. L’empire du Même alors que le petit bateau espère quant à lui faire des découvertes. Il veut bien errer, mais alors il recherche comme l’étranger migrant (pour reprendre les façons abstraites par lesquels on les désigne plus qu’on ne les nomme) espère voir ce qu’il n’a jamais vu, le contraire du Mal, qui n’est que libération des cercles que Dante dans son Enfer a décrits. « Kennst du das Land wo die Zitronen blühen ? », a-t-on envie, irrésistiblement, d’ajouter, cette fois-ci avec l’autre poète qui croyait au bonheur.  

Devant l’inertie du Mal, Simone Fluhr, depuis sa tour de Babel, autrement dit son corps meurtri, ce corps qui ne désirait que s’édifier dans le bonheur, ses fondements ayant été, elle l’a su très vite, vermoulus par les lieux et leurs pratiques, déclare à un moment : « je ne dégueule plus, je gueule »… C’est encore vouloir, comme les enfants, voir la mer, l’horizon s’ouvrir, et c’est l’origine, oui, du poème. Car avec le Mal, avait déjà dit Simone Fluhr, au commencement, « le Verbe s’est fait charnier ». Les images ineffaçables ne sont pas celles du bonheur, mais d’Auschwitz. À l’inverse, l’image libre est celle qu’il va falloir former, du moins esquisser. Alors les poètes de tous ordres se mettent douloureusement à la tâche sous le regard médusé de ceux qui n’ont jamais connu que le Mal. « Quand je ne vomis pas, j’écris », écrit justement du fond de sa gorge et dans les creux vivants de sa voix, Simone Fluhr. Depuis ici, à Sewen, en Alsace, mais pour tout le monde, ainsi qu’on voit à la fin du film Simone Fluhr enfouie sous les dossiers portant les noms de pays depuis lesquels nous viennent ceux qui ont pris le bateau.

Le film de Simone Fluhr est admirable, douloureux, terrible et poétique, nécessaire et foudroyant.

© André Hirt

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