Il fallait oser cette traversée de la mort et de la terreur, en lisant les poèmes de Michel-Ange, pourtant le glorificateur de la vie arrachée à l’inertie matérielle de la pierre tout en ayant à l’esprit et présent dans le corps les effets de l’épouvante qu’ « Octobre » a disséminés. Matthias Goerne, qui a déjà chanté quelques poèmes au disque mais dans l’accompagnement originel du piano par Daniil Trivonov, y parvient à l’aide de Mikko Franck et de l’Orchestre philharmonique de Radio France. On peut affirmer, en effet, que c’est la cas puisqu’il s’agit d’une traversée dont rien ne garantissait qu’on pût en sortir indemne.
Il est question de la mort. Dans ses Mémoires (Témoignage, p.222), Shostakovich dit à Solomon Volkov que « La peur de la mort est peut-être le sentiment le plus puissant qui soit. Je me dis parfois qu’il n’existe pas d’émotion plus profonde. Mais l’ironie est que c’est sous l’effet de la peur de la mort que les hommes écrivent des vers, de la prose et aussi de la musique. C’est-à-dire qu’ils essaient de consolider leurs liens avec les vivants et d’accroître leur influence sur eux ». Loin de la banalité qui vient à l’esprit en lisant ces lignes, surtout les premières, on sera attentif à ce que la musique, entre autres arts, provient, littéralement sort ou naît (!) de la mort. Non pas l’œuvre qu’incarne Eurydice, mais la créativité en elle-même.
Il n’est donc plus paradoxal que Shostakovich ait recours à Michel-Ange, le créateur par excellence, une des figures solaires de l’humanité. Mort et création forment les pôles de cette dernière, les deux marquant une limite, la première, celle de l’impénétrabilité et de l’inconnu, de la transcendance dans la profondeur même, la seconde dans l’infinité et l’élévation. Surtout, il est ironique, cette marque ce l’œuvre de Shostakovich qu’ « Octobre » en soit précisément la figure elle-même ironique, celle de la grandeur, là où la créativité retourne à la mort.
Outre le mystère que constituent les œuvres tardives, la musique recourt aux paroles, certainement pas pour en former l’illustration, mais pour en révéler les intensités et le sens. Par ailleurs encore, l’œuvre d’un Shostakovich est d’une cohérence telle que les extrêmes les plus redoutables qu’on a dit, la mort et la guerre, et la beauté des arts, ferment leur cercle en s’entrepénétrant dans une spirale à laquelle rien de la réalité comme de l’énergie créatrice ne peuvent mettre fin.
Une certitude : il n’existe pas de Paradis, et, évidemment, il n’existe pas de Purgatoire, qui n’est que la forme grandiloquente de la superstition. Ce qui tient lieu de vrai purgatoire, si l’on peut dire les choses ainsi, ce sont les fantômes, les victimes des guerres, les sacrifiés, tous ceux qui rodent dans nos mauvaises consciences et qui furent, qui sont et certainement, hélas, qui seront encore engloutis par l’aveuglement idéologique et les croyances, qu’elles soient religieuses ou idéologiques. Shostakovich, lui, va au fond des ténèbres humaines, il en relève les drames, les mystères, les horreurs et aussi le mince filet de grandeur que la froideur marmoréenne de Histoire laisse, malgré elle, échapper, libéré qu’il est par la force créatrice dont Michel-Ange forme une incarnation majeure et lucide.
Déjà Hugo Wolf avait mis en musique trois des poèmes de l’artiste italien. Cela, pour souligner, rappeler, annoncer, et Shostakovich fera de même, « la vanité » dont l’Ecclésiaste avait entonné la funèbre mélopée. Chez Hugo Wolf, cette conscience entra pour en faire partie de la conséquence nécessaire et implacable qu’est la folie. Dans la musique de Shostakovich, il n’existe pas d’échappée, il n’y a pas même d’échappatoire, ni de de fuite possible. Il resta pour lui l’ironie, ce grincement de l’esprit qui rappelle celui des os. « Alles endet, was ensteht », musiquait déjà Hugo Wolf pour nouer toute création à la mort.
Il s’agit d’une des œuvres ultimes de Shostakovich. On peut croire qu’elle incarne un repli subjectif de sa musique alors que l’intériorité elle-même n’est que le résultat de la sédimentations des effets que l’horreur de l’Histoire a suscitées. Shostakovich ne met pas en balance l’horreur et la créativité. Il les noue ensemble. Et c’est encore plus dramatique et, disons-le, gris et triste. Il y a néanmoins une beauté dans ce savoir, on veut dire la saisie de la lueur ultime que ladite beauté aura laissée dans les grisailles de ses abandons.
L’œuvre de Shostakovich est en effet dantesque, mais sans pour autant se hisser sur le plan de la « comédie », puisque ce trajet de l’humanité à travers elle ne connaît pas la moindre fin heureuse. Quelques rares sursauts ont lieu dans les poèmes sur l’amour par exemple, mais on dirait qu’ils ne font pas le poids face à la lourdeur du réel. Michel-Ange, il est vrai, affrontait cette lourdeur dans la pierre, il alla jusqu’à tailler en elle, il savait pourtant, ce dont témoignent très clairement ses poèmes. Les grands artistes savent et ne se racontent pas d’histoires.
© André Hirt


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