On remarque l’existence d’un happy few concernant Scarlatti (1685-1757), Domenico s’entend, non que son géniteur Alessandro soit négligeable, loin de là. Mais comme leurs univers sont différents, celui de Domenico possédant même quelque chose de si singulier qu’il faut, pour certaines personnes et même de grands praticiens des claviers, du temps, des efforts y pénétrer et, parfois, le renoncement et des impossibilités s’imposent en raison des difficultés éprouvées qui ne sont pas exclusivement d’ordre technique. Il y a dans cette œuvre une forme de dérégulation de toute chose, de la technique en effet, de la temporalité musicale, des voies empruntées, au point qu’on a parfois l’impression de suivre une musique qui quitte la route, prend des chemins insoupçonnés ou bien improvisés.
Mais il existe par ailleurs de très grands pianistes (restez-on en à eux, puisque l’univers du clavecin, celui par lequel au demeurant on a découvert cette l’œuvre (555 sonates tout de même, ce qui présuppose une capacité d’inventivité remarquable ! En effet, que de coups de pinceaux sonores qui tous sont à la fois clairs et distincts !) par l’intermédiaire de Scott Ross, et ce fut au demeurant une révélation qui engagea l’écoute d’autres versions, cette fois-ci au piano, d’abord par Clara Haskill, juste quelques sonates, quelques minutes seulement d’une musicalité admirable, Horowitz bien sûr, qu’on apprécie moins dans ce répertoire, mais enfin il fait partie du happy few, puis Pletnev, l’admirable en toute musique Christian Zacharias, Angela Hewitt, et puis Pogorelich, dernièrement Lucas Debargue et son imposant coffret, mais dans lequel on se noie un peu avec le compositeur … On constate l’accumulation des enregistrements lors des derniers années, le clavecin très nouveau de Pierre Hantaï, le clavecin auquel on est retourné ayant ouvert d’autres voies, même aux pianistes eux-mêmes.
Pourquoi rappeler cela, si ce n’est pour souligner l’importance de l’œuvre, d’autant plus grande encore que comme un work in progress elle s’intensifie à mesure des interprétations, des disques et des concerts qui lui sont consacrés. On veut dire ici que cette œuvre semble enfin sortie des « bis » et des « encore », les facilités qu’apportent les pièces courtes dans les chuchotements du public fatigué mais enthousiaste qui s’interroge quant à l’identité du compositeur.
Certes certaines (pas toutes) très œuvres ont pour propriété de s’inventer elle-même, autrement dit de créer en même temps le genre dans lequel elles prennent place. C’est le cas de celle de Scarlatti, dont le premier trait, le signe de reconnaissance en quelque sorte, est de ne ressembler à nulle autre.
Son interprète présent, dont on avoue qu’on possède sa discographie, au moins officielle, ne ressemble à aucun autre. À l’écoute de ce disque en soi lumineux, c’est le mot qu’on a longtemps cherché, on s’est demandé pourquoi. C’est, entre autres, sans doute, bien évidemment, parce que Javier Perianes sait que la musique vient du silence, et pourtant non pas de rien, mais d’un appel très lointain et qui demande à ce qu’on le transporte plus loin encore, et que ce mouvement d’une sorte de fanal très lumineux porte en lui une interrogation. Chaque sonate de Scarlatti, au-delà des caractéristiques comme saupoudrées parmi les 555, signale une humeur, bien sûr, mais d’abord une question, sous-jacente à l’humour cette fois-ci, ou bien à la malice, ou encore à la méditation mélancolique, à l’emportement ou à l’encouragement qu’on se donne lors d’un moment difficile (la roborative K.141 !). L’impression peut-être paraître parfois très banale et puis au passage de deux notes se devine, comme son haleine, une profondeur qui vient jusqu’à la surface. D’où cette sensation de l’appel, d’être interpellé avec tant de douceur (la merveilleuse, à tous égards, K.466), ce qui, avouons-le, n’arrive pas tous les jours tellement nos rapports humains sont portés par les violences de tous ordres, les injonctions, les impératifs et les justificatifs demandés. La musique de Scarlatti ne demande rien, n’exige rien, elle se confie, se donne. Elle possède tellement de moments de grâce qu’en d’autres temps on appelait des éclats de beauté
Peu importe, un autre auditeur y entendra peut-être autre chose. Et c’est justement le lot des grandes œuvres. Mais il nous semble que Javier Perianes a construit une œuvre cohérente, jusqu’à Mompou qui lui a permis, plus encore que Debussy, de se mettre à l’écoute silence et en fin de compte de l’entendre, la musica callada. Celle-ci, si on la réarticule à propos de Scarlatti n’est pas celle du vide, du silence commun avons-nous laissé entendre, concerne la musique qui s’écoute, qui surveille sa provenance, qui la capte et la recueille. La musique de Scarlatti laisse une profonde impression d’écoute, on veut dire de capacité d’écoute. On dirait qu’elle son éthique est celle de tendre l’oreille à ce qu’autrui, celui aussi qui est en nous, éprouve en vérité. C’est une musique tellement personnelle, et si peu égocentrée ! Tel serait le mystère de l’œuvre.
Si on y entre quelque peu dans les détails, on découvre que chacun d’entre eux se charge d’exprimer les autres (on se rend compte aussi de la vanité, pour ne pas dire plus, des « intégrales », le disque de Javier Perianes ayant trouvé la juste mesure, on allait dire le tempo, d’écoute de cette musique). Bien sûr, se dit-on, il s’agit à chaque fois de monades ! Et le monde s’est démultiplié en autant non d’histoires (les sonates de Scarlatti ne sont pas des histoires, la narration, lorsqu’elle a lieu, n’étant qu’un effet), mais de couleurs et d’éclairages que Javier Perianes rend sans la moindre monotonie, chaque fois avec une profondeur de touche différente, non pas arbitrairement enfoncée mais effleurée jusqu’à rencontrer la sensation et le sentiment exact qui se trouvent évoquées, ce que la ponctuation exacte du silence entendu permet. Et comme chaque sonate diffère des autres, on saisit l’instant, non pas une durée qui ne possède aucun sens puisqu’elle est reconstruite, se mélangeant elle-même, mais la ponctualité, l’intensité d’un moment, un semelfactif, une temporalité colorée et comprimée, ou, si l’on choisit un autre régime de d’images, à chaque fois une cellule éternisée. Il existe une vérité photographique de la musique de Scarlatti. Le bref, le cliché au sens technique y est grave et profond.
On n’en revient décidément pas ! Cet art se montre si singulier qu’il paraît d’abord étrange, ensuite comme dans les impressions qui précèdent il s’abandonne paisiblement à nous, et puis son étrangeté revient. Le langage est peu codé, il doit être déroutant dans l’exécution, se dit-on. Et lorsqu’on écoute avec une oreille supplémentaire, autrement dit plus exercée, on perçoit très clairement les caprices, les coups et les griffes, les coups de griffe, toujours les interrogations et les interpellations. Tout dans cette musique est affaire de météorologie, se surprend-on à résumer. Et, en définitive, s’il est réellement possible de parler ainsi, la musique se saisit d’un lyrisme, d’un transport auquel on ne s’attendait pas. Toute de surprises, de percées dans l’inouï, donc dans les creux de l’expérience et de ses aspects si importants et pourtant imperceptibles, la musique de Domenico Scarlatti est celle d’une très singulière, aujourd’hui oubliée, subjectivité, qu’on dira en vérité parce qu’elle excède et prend en écharpe, en édifiant une forme d’intemporalité, tout ce que l’on peut entendre par là depuis le sensualisme, l’empirisme, le Sturm un Drang, le romantisme ainsi que la dislocation de cette même subjectivité, parfois patente à l’écoute, qui lui a succédé.
La modestie apparente de l’œuvre (non en quantité, mais pensez : juste des petites sonates !) ne devait même pas, dans le génie propre de son auteur, se douter de l’importance qui est en vérité la sienne…
© André Hirt


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