De la Sarabande de Haendel, danse d’abord dans sa toute légèreté pour clavecin seul, revisitée – tempo, rythme, instruments – en marche funèbre associée à la disparition de l’enfant dans Barry Lyndon, comme une laisse sur une plage déserte, inhospitalière et que seuls marée et soleil viennent chacun leur tour marquer, effacer, faire apparaître, disparaître bref modeler jusqu’à sa disparition que nous ne saurons pas comme tant d’autres dont nous ne sommes guère affectés, étrangers que nous sommes souvent à la fugacité de ce qui est. Disparition encore, toujours disparition. Sarabande dès lors lancinante, palpitation du monde, danse bizarrement ralentie d’atomes et de poussières d’étoiles où se rejoignent ceux qu’on nomme disparus. À jamais. Aimer ne peut attendre : son objet, telle la flamme flageolante d’un lampe-tempête toujours vacillante prête à s’éteindre, est menacé, – demain est un autre jour –, par la nuit, la nuit, pas seulement celle qui aspire le jour, mais celle dans laquelle les paupières fermées tel un rideau savent aussi nous plonger et nous arracher aux divertissements du quotidien, la nuit de tous les dangers comme un avant-goût du néant dont nous sommes sortis et dans lequel nous retournons après avoir cru nous en être arraché et l’avoir vaincue. Ce que le hasard nous a offert, un « présent », le destin nous le reprend. Telle la rose sans pourquoi qui fleurit parce qu’elle fleurit dont nous sommes la fille, la sœur, son parfum ne cesse de naître et par là-même de s’éteindre, à chaque instant en perte de soi, en perte de sa puissance qu’il vaut mieux humer sous peine de ne rien sentir. N’attends pas. Il en est du parfum comme du glissement nychthéméral impossible à saisir, tant il est ou toujours trop tôt ou toujours trop tard, parfum comme le jour ou à son apogée ou à son hypogée mais insaisissable. Il n’y a que du passage ; à chaque souffle c’est encore l’antépénultième, peut-être l’avant dernier. Étrange alors que nous ne saurons jamais le dernier. Ainsi nous ne mourrons jamais, laissant le soin aux autres de décider à notre place de ce que nous ne pouvons connaître. Entouré depuis notre naissance – autrefois disait-on, un enfant nous est né puisque c’était bien l’autre qui nous ouvrait à l’existence, au premier souffle, au premier cri, à la première brulure de l’air qu’il fallait respirer –, n’ayant pas la prétention de ce jour d’hui d’oser penser que l’on fait un enfant, comme on fait un musée, comme on fait l’amour, comme on fait un gratin comme etc., ce verbe poubelle qui englobe toute la vanité des pseudo-décideurs, qui se croient tout puissants comme s’ils étaient transcendants alors qu’immanents nous sommes, goutte d’eau enserrée ou ensachée dans l’eau, telle la brillance du diamant au sein même du diamant. On ne s’arrache jamais à ce que l’on est, on habite son corps dans le meilleur des cas quand d’autres se contentent d’y résider comme dans une résidence secondaire qui justifie leur existence migratoire en quête d’un toujours plus, d’une vraie vie ailleurs, où le temps suspendrait son vol, incapable de comprendre que l’oiseau s’il suspend son battement d’aile plonge comme une pierre et disparait à jamais. Inoubliable Breughel l’ancien, ce paysan qui ne regarde même pas le pauvre Icare qui s’écrase d’avoir voulu oublier qu’il était un humain, fait d’humus, comme le latin le dit, car seule l’avancée de l’araire, l’ancrage dans sa terre est la vérité de la vie. Ne pas chercher à fuir sa vie, il n’y a rien d’autre à aimer, aimer son évanescence.
Illusion de se sentir tout puissant quand la fragilité est notre lot : in-firmis, imbecilitas, diraient les latins, n’existant que parce que soutenus par celui ou celle qui vous aime. Cueille le jour, disait-on ; aime-le plutôt et plus tôt, de l’aube au crépuscule si par chance tu atteins le crépuscule ; les yeux ouverts ne sont qu’un accident des yeux clos. Ne naissons-nous pas aveugles ?
Arrachés que nous fûmes à l’océan amniotique qui nous allait si bien ; nostalgie parfois, cette douleur qui nous pousse au retour vers la mer, la mère vers ce que nous n’aurions dû jamais quitter. Rassure-toi la fin est proche. La langue allemande appelle gâteau-mère, ce que le commun nomme délivrance le placenta ! comme si nous étions prisonniers ; peut-être ? comme la prison protège tout en nous privant de liberté.
La sarabande se tait, s’estompe, mais l’originale dansée nous reste et nous entraine dans un rythme haletant où le corps semble toute légèreté comme s’il n’était qu’un ectoplasme vire et voletant attaché à un presque rien, une illusion de vivre. Il n’est pas encore cette danse dite macabre mais qui célère en complément du vivre cette joie profonde de bientôt mourir. Cette joie dont les contempteurs de vie et donc de mort nous ont privés, nous faisait entendre sous le tempo ce que l’image disait aussi à sa manière lors d’un septième sceau issu ou non de l’apocalypse – montrant un vieillard aux traits blafards et décharnés – passant, épuisé à l’extrême, sa main sur son visage comme une vieille habitude pour apaiser le moment de fatigue et se reprendre – soudain découvre la chair accrochée à sa paume ouverte, le visage étant redevenu dès lors un crâne, tel celui d’une Vanité. Ce que nous n’attendions pas est là brutalement dans toute sa vérité… le masque de chair a disparu, reste l’essentiel, la blancheur des os vidés de toute vie, de toute expression qui nous fixe et nous enjoint à venir le rejoindre. Persona disait les latins, désignant le masque du comédien et que nous traduisons personne dans son ambiguïté même d’ailleurs car elle se voudrait quelqu’un, et n’est rien si ce n’est qu’un masque posé — trois orifices essentiels pour les yeux et la bouche – qui fait de nous des porte-voix, seulement porteurs et souvent harassés de n’avoir rien à dire sinon d’attendre le geste du souffleur (encore pneuma) qui nous soufflera (encore pneuma) la suite. Trois orifices, sept chez les chinois et leur ouverture-fermeture pour définir le cycle de vie, de passage, d’entrée, de pénétration, d’expulsion.
Souvenir de l’Oudeis grec, souvenir d’un Ulysse « en personne » dans sa polysémie, devant le cyclope, qui, se disant et s’affirmant rien, n’est rien si ce une personne, donc cette fugacité d’être qui le conduira à fuir sa propre existence, à errer sur des eaux inhospitalières, en attente d’une mort qui le laissera sans yeux, sans voix, sans trous — plus d’orifices, mais une immense béance, un vide qui lui va si bien, qui nous va si bien… un de ces « petits riens » qui ne sont rien en fait. Imposture provisoire de toute vie arrachée à la mort mais tenue par un fil ténu qui nous « rappelle » l’essentiel, tel l’alpiniste bien sûr et sa corde de rappel : pas question de souvenir dès lors, de rappel !, suspendue que nous sommes au-dessus du vide. En bas, c’est en haut, devant c’est derrière, d’horizon point, ou d’horizon-point, comme si un point c’est tout, sait tout. Comme la vie qui ne tient qu’à un fil, le fil se rompra.
Tout se tient-il dans un point ? d’anciens Grecs pour dire cela utilisaient eux le poing fermé, et l’ouvrant peu à peu libéraient le cosmos et actaient la naissance de l’univers, son déploiement jusqu’au moment où se refermant à la lenteur de son ouverture tout retournait à sa source, comme ne l’ayant jamais quitté.
Dans la main du vieillard tenant sa peau ridée, et ne sachant qu’en faire, se trouve le parcours de la vie. Il est temps de passer sa main sur son visage pour tenir l’essentiel, ce qui en reste encore, un peu de peau ridée accrochée aux phalanges. Ouvre ta paume, tu y trouveras ta peau, ou ce qu’il en reste. Le masque tombé, les orifices clos ou devenus inutiles, te voici dans toute ta légèreté, inutile et sans voix et sans voie.
© Jacques Neyme
Image: Sarabande de Polixenne, Sarabande de M. Feuillet, Raoul Auger Feuillet (1660?-1710).


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