Il s’agit – mais on est prudent, on ne sait pas trop ce que c’est que ces textes, on se permettra juste, que l’auteur nous excuse, de s’interroger en modeste lecteur – dans cet ouvrage à chaque fois qu’on passe à un autre chapitre, de « petites » histoires qui, on en a d’emblée l’intuition, en sont en réalité de grandes, et mettent en forme concentrée le récit de réalités profondes, à savoir celles qui relèvent du labyrinthe de l’expérience, du vivant et en particulier de ce qu’on peut encore, et qu’on devrait au demeurant de plus en plus registrer à son compte, nommer « l’humain ».
À la lecture, on découvre du banal, de l’étonnant, de l’étrange beaucoup. On se dit que ce qu’on lit est en réalité impossible, et puis, par glissement, que tout est très réel. De l’indifférence, on passe à un redoublement d’attention. On a donc d’abord la tentation de refermer le livre, avouons-le, et on se dit, on entend en soi cet avertissement, que c’est impossible en un autre sens que plus haut, qu’on est en train d’honorer très honteusement une dénégation, s’il ne s’agit pas de fait d’un refoulement.
Nourritures, donc. Au pluriel. Ce qu’on mange, au propre comme au figuré. C’est-à-dire que le propre est toujours aussi le figuré, comme le figuré est en même temps le propre. La faim est cette pulsion première, vitale, première, originelle (pour une fois ce terme est adéquat) sur laquelle la psychanalyse a manifestement opéré une impasse totale en ne touchant que des personnes bien nourries. Il y eut tout de même, pour s’instruire à ce sujet, nous qui n’avons jamais eu, à ce jour, faim, Knut Hamsun et Ernst Bloch…
On ne manquera certainement pas, à la parution de ce livre, de rappeler que Régis Quatresous est le traducteur de l’immense biographie de Kafka par Reiner Stach. On se doute qu’on ne sort pas indemne d’une entreprise d’une telle envergure. Surtout, plus essentiellement, on ne peut faire fi des raisons réelles et profondes qui ont pu y engager. Le risque, s’agissant du regard que l’on portera sur cet ouvrage en réalité très original, serait de l’inféoder, sans reste ni davantage d’explication, et sans la moindre interrogation, à l’œuvre de Kafka. Ce serait juste « du » Kafka, en somme.
Certainement pas, et clairement pas du tout en ce sens. Essayons donc de formuler autrement les choses.
Nourritures. Certes, il est sans cesse question de cela dans l’œuvre de Kafka. Pour mémoire, pensons seulement à L’Artiste de la faim (ou Un champion de jeûne). Il faut évoquer le désir de l’écrivain Kafka d’habiter une cave où on lui apporterait de la nourriture en la glissant sous la porte, lui-même ayant pour seule et unique occupation d’écrire. Souvenons-nous des nombreuses considérations portant sur les régimes, sur le végétarisme. Pensons au regard sur Félice en train d’éplucher des légumes et le regard de Kafka sur sa mâchoire. Relisons enfin les Recherches d’un chien, parcourons à nouveau la Métamorphose où la nourriture est aussi à sa manière très présente. Et puis, comme on sait, l’écriture de Kafka est saturée de paraboles et d’apologues. Tout cela est, s’agissant du cadre qui est celui de Régis Quatresous, comme on dit, « incontournable », mais…
Il y a la singularité de ces textes de Régis Quatresous. Peu importe la filiation qu’on a dite, puisqu’elle est majeure, si marquante, si inscrite dans l’esprit, dans la langue et dans le corps surtout (n’est-ce pas la même chose ?). Rappelons seulement que l’écrit, ce qui s’écrit de cette manière, comme ici, qui constitue l’unique légitimité d’écrire, fait un avec l’existence. Qu’écrire consiste à se rapprocher le plus près possible de l’existence (c’est là le cœur de l’œuvre de Kafka), que c’est cela l’expérience, et que ces textes de Régis Quatresous sont des expériences. Ils enveloppent le lecteur, après s’être eux-mêmes enveloppés ainsi dans leur développement, jusqu’à l’hallucination. L’écriture ne cesse de (se) mener au-delà d’elle-même, elle est un emportement tel que se portant au-delà de l’hallucination, en la transperçant en quelque sorte, elle touche au réel. De la banalité apparente, ou de la simple curiosité, ces impressions qui sont celles du lecteur lorsqu’il aborde ces textes, ce dernier est insensiblement comme poussé à poursuivre – c’est alors cette impression nouvelle que l’on ressent, celle qui prouve en quelque sorte qu’on a affaire à un écrivain, on songe parfois, souvent, à Henri Thomas, si oublié. Touchant ainsi au réel, l’écriture se confond avec la sensation, la vie dans l’existence et l’existence s’éprouvant comme telle, qu’il s’agisse d’un désir, d’une attente, d’une représentation, d’une obsession, d’une rencontre, d’une blessure…
Manger, c’est évidemment vivre, pouvoir vivre et, on allait dire pesamment « mais », cette activité recouvre également une négativité : dévorer, détruire, s’approprier, assimiler, confondre, mêler, digérer, évacuer, etc. Nous retrouvons, au moins en grande partie, la vérité de l’œuvre de Kafka. Négativité ? C’est que chaque prise de nourriture est autant une nécessité qu’une illusion, celle d’une satisfaction alors qu’elle n’a lieu que pour réclamer aussitôt qu’on la comble à nouveau. La faim, le désir de manger sont inextinguibles. Cette « imperfection » signe matériellement ce qu’est l’existence dans sa finitude, c’est-à-dire qu’elle ne peut se soutenir d’elle-même, qu’en face d’elle, en elle, en son plus for intérieur, une exigence autre qu’elle-même la commande, comme sa condition absolue.
Nous habitons des latitudes dans lesquelles manger constitue un plaisir, une jouissance pour les plus fortunés, une intense satisfaction même si la nourriture est de mauvaise qualité. Le gras ainsi que le frugal se mêlent et définissent le monde dans lequel nous vivons. Obésité et régimes à n’en plus finir. Les cuisiniers eux-mêmes viennent d’être érigés en « artistes ». Les journaux ont inscrit la cuisine dans les pages culturelles. La cuisine est définitivement consacrée : c’est un art et peut-être l’art contemporain par excellence. Elle est devenue un objet philosophique. Les restaurants gastronomiques sont en tout point comparables aux musées d’art moderne, et réciproquement.
C’est là oublier – à nouveau, on ne sait comment dire : dénier, refouler, ou plus gravement en effet ne pas se souvenir – que la nourriture est dans un sens comme dans l’autre le ferment de la guerre, auparavant des sacrifices offerts aux dieux, l’incarnation même de Dieu. Le Dieu se mange ou demande à manger. L’humanité est fondamentalement cannibale. Elle est soumise à sa réalité qui est impossible à satisfaire. L’insatisfaction désigne la négativité qu’on a évoquée un peu plus haut. La nourriture ne relève ni d’une simple réalité sensible (qui ne satisfait que momentanément) ni d’une idée (qui par ailleurs ne nourrit personne), elle tient à l’infini qui la structure et la distribue dans l’abondance comme dans la famine. Et c’est parce qu’elle se caractérise par sa dimension élémentaire, puisque sans elle la vie n’est guère possible, elle démontre également son nihilisme en ce qu’elle ne fait sens qu’au regard de la satisfaction ou à l’inverse de son impossibilité en raison de son manque. Est nihiliste à cet égard ce qui ne possède certes aucun sens, ici de signification autre que celle qu’on lui attribue au titre de valeur, ce qui ne confère guère de consistance objective, réale comme réelle à la chose en question, est nihiliste surtout ce qui ne se dirige nulle part, qui ne possède aucun but, qui va ou tourne sans fin ainsi que le formulerait à sa manière quelqu’un comme Schopenhauer. La nourriture ne peut à cet égard qu’être nihiliste, et manger l’expression du nihilisme jusqu’à accorder de la valeur à ce qui ne constitue que le plaisir d’un instant. La preuve du nihilisme peut être trouvée dans sa mise en évidence de l’évanouissement qu’il produit en toute chose et à même tout événement.
En d’autres termes, le qualificatif de « mauvais infini » correspond à la nourriture, ce qui de fait n’en finit pas, qui ne traduit que son indéfinité, donc sa finité réelle, surtout pour les êtres, donc tous, pris dans leur finitude. La nourriture, produite par le « corps non organique » de l’homme, « la nature » en somme pour parler avec Marx, et depuis l’émergence de l’agriculture jusqu’à sa production industrielle, la nourriture destinée à la dévoration perpétuelle, suscitant et reproduisant le manque jusque dans ses proliférations en occident correspond au Capital dont le sens est justement de n’en posséder aucun, d’exprimer le nihilisme en correspondant au mauvais infini. L’existence elle-même éprouve cette plaie que le manque déjà douloureux cache.
Et lorsque l’écriture s’empare de plusieurs facettes de la nourriture à travers ses métastases qui produisent d’autres et toujours inédites formes de dévoration, de reproductions insensées, elle se fait à la fois passionnée, et aussi fluide, alors presque implacable comme dans ces pages de Régis Quatresous dont on comprend à présent qu’elles touchent au plus profond de l’existence. Manques et dévorations de tous ordres suivent leur cours, comme dirait Beckett, parfois, souvent même. L’écriture se fait, se rend elle-même au contact de son objet tragique, pathétique, grotesque, franchement comique, et aussi épouvantablement, car elle a, avons-nous avancé, touché et disons-le percuté la réalité, sérieuse.
De là provient dans l’écriture, on la ressent et on la reconnaît, sa souffrance, car elle se tient dans le ressenti de son propre manque, celle de sa nécessité interne et de l’impératif qui l’enjoint à aller à la rencontre du réel, à travers toutes les illusions et les hallucinations. Ce qui forme davantage qu’une thématique, la nourriture, se distribue sur une palette qui contient des variations. Le pluriel attaché au titre de l’ouvrage, Nourritures, qui ne sont ni célestes ni exclusivement terrestres, définissent l’écriture de Régis Quatresous tout comme cette dernière affiche, cette fois-ci quant à l’essentiel, son évidence dans celle de Kafka. Car certains textes de Régis Quatresous pourraient être considérés comme des textes apocryphes de Kafka s’ils n’étaient pas d’abord affiliés non à l’écrivain de Prague, mais au réel de la littérature elle-même dont les « nourritures » ne sont que les objets sensibles qui en dessinent la nature. On ne peut être que « Kafka » lorsqu’on écrit. Il ne peut donc en aucun cas être question d’écriture épigonale, pas davantage que celle de Kafka ne serait affiliée à celle de Cervantès, de Flaubert ou de Dickens. « Kafka » est en vérité le nom de l’écrivain, qui lui-même porte le nom de l’existence à l’épreuve d’elle-même. Est écrivain celui qui entre dans le noir que chacun, pourtant, aperçoit dans l’embrasure de la porte. La littérature est un absolu. Comme dans la nourriture, dans l’anorexie littéraire, tout et rien.
© André Hirt


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