C’est drôle, terriblement drôle. Rigolo même. Il n’y a qu’à lire ce que Rakki Nouha dit elle-même de son œuvre. On croit réentendre à cette occasion Karl Kraus demandant à ce qu’on « déjournalise la langue », ce qu’il faudrait faire également, cela va de soi ici, de la musique, afin qu’on puisse enfin, en deçà, ça n’est pas trop demander, des balancements du rap comme des célébrités consacrées, l’entendre un peu, et qu’on en rende compte avec justesse, moins pour elle-même, pour « l’art » comme on disait jadis, mais dans le but de toucher à la tonalité réelle de notre temps.
Le petit livre composé avec tact, humour et savoir par Jacques Jouet et Aurélie Thomas, fait comprendre, une fois de plus, rappelle donc, que la musique comme la littérature est une affaire, en elle-même tragique, de disparition. Georges Perec s’amuse en lisant ce livre. Il se désole aussi. Les deux ensemble, comme le fera tout lecteur attentif.
Le journalisme ? Rakki Nouha réplique : « Toujours les mêmes étiquettes ! Vous n’en avez pas d’autres ? » Comme pour ce grand écrivain, ce matin même dans le Journal du soir, en effet de plus en plus sombre, qu’on célèbre à l’occasion d’une foison de nouvelles traductions de son premier grand ouvrage et d’une de ses nouvelles, en faisant disparaître l’importance de l’œuvre entière, en ignorant ce qu’il a compris, entendu, surtout écrit, et ce qu’il a représenté politiquement par ses interventions parlées à la radio (ce qui signifie qu’on n’a pas lu ce dont on parle et qui signe le mauvais journalisme que stigmatisent Karl Kraus et Canetti. Des écrivains en somme, eux aussi déjà un peu disparus).
Alors, pensez, la musique dite contemporaine ! Composer le Concerto des miettes, c’était pour Rakki Nouha recomposer notre temps. Ou bien écrire l’oratorio Contre les Victoires, ce fut pour mettre le doigt sur les défaites de tous ordres, et d’abord celles qui touchent à la régression de l’écoute et de la compréhension de et dans la langue. Car le livre en apparence modeste mais percutant de Jacques Jouet et Aurélie Thomas se lit recto comme verso, de même que La Disparition, l’ouvrage de ce nom, ne faisait lire que la voyelle « e », n’est-ce pas ? Pour la littérature ainsi que pour la musique composée, il n’existe pas d’étiquettes, pas davantage des affiches.
Le plus important est en vérité encore ailleurs. On lit cette « biographie » « racontée par Jacques Jouet et Aurélie Thomas de Rakki Nouha, sachant que tous les biographes truquent (ils connaissent la fin alors que « raconter » ne supporte pas le trucage). On s’étonne de l’existence Rakki Nouha au point d’en douter ou bien on doute de cette existence au point de la croire bien réelle. À cet égard, il est évident que Rakki Nouha existe bel et bien, et un peu partout. L’avantage de la fiction, c’est qu’elle montre le réel. Le malheur de la réalité, c’est qu’elle est toujours autre que ce qu’elle est ou qu’elle se croit être.
Et on ne se trouve plus très loin, pour parler ainsi, des raisons d’être de ce qu’on appelle « la littérature ». Après tout, ceci est un livre, une fiction donc, ou, peu importe, en même temps une non-fiction pour retourner les classifications débiles d’aujourd’hui, et, surtout, nous lisons un livre de littérature consacré à une œuvre entière de musique composée dont la disparition – ce qui ne l’empêche en rien, au contraire, d’être très réelle –, pour le « grand public » est manifeste et oubliée sans la moindre sensation de remords et encore moins de honte.
Un petit livre délivre ici une vérité. Elle est si drôle. Et si infiniment triste.
© André Hirt


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