L’existence est certainement très comparable au chaos de Huelgoat, dont on trouvera dans cet ouvrage, grâce à Yann Stofer, une image sur laquelle on ne peut que s’attarder, qu’il est impossible de quitter puisqu’elle est précisément celle qui nous ramène à nous-mêmes. Et en filigrane, cette autre image, ce verre de blanc sur le comptoir du bar, celui que fréquente chaque soir Bertrand, le personnage un peu mystérieux que les auteurs ont rencontré. Et encore celle de la mer, dans laquelle on se perd, en laissant filer le sens de la vie comme celui du nord… Et ainsi de suite, de bar en bar, d’âge en âge, à n’en plus savoir de quoi il retourne au juste. Chaos.
Si ce n’est qu’on cherche à revenir. Avancer en âge, c’est revenir, se dit-on avec Pierre Adrian, qui se le dit en même temps avec Jack Kerouac, qui se sait breton, qui revient à Brest, mais effectivement pour s’y perdre, sans même s’en rendre vraiment compte, puisqu’il est de toute façon impossible de rejoindre le bord, l’origine. Jack Kerouac restera à Brest deux jours, perdu dans l’ivresse, touchant le fond des choses et les bouts de l’existence.
Le romantisme de Novalis le savait : « vers quoi nous dirigeons-nous ? Toujours vers la maison ». Novalis romantisait, autrement dit il se livrait à l’infini et à l’inachèvement, à l’inépuisable comme Jack Kerouac, et Pierre Adrian en compagnie de Yann Stofer, avec leur soif.
Il y a une errance, une aimantation secrète dans la soif, ce mot si proche du désir, qui agit dans l’existence, et la même chose traverse la pensée. Autrement dit, les origines, le principe, le foyer, le lieu, autrement dit la nécessité du voyage. Car on a perdu tout ce qu’on vient de dire. Certes, c’est là, quelque part, mais comment y retourner, par quelle voie et quels moyens ? En s’enivrant à se défoncer la tête, en pensant à se la fendre, à rêver et à trouver justement en oubliant – à moins que ce ne soit l’inverse… Ulysse a connu tout cela. On n’a pas fini de lire en lui comme on fond du verre. Et c’est toujours depuis ce fond qu’on lit, qu’on cherche à déchiffrer, que le voyage commence et se poursuit pour ne plus jamais s’achever.
Cela se passe à Brest, qui est un lieu, comme Saint-Etienne et quelques rares autres, encore une « vraie » ville. Moche et superbe. Minable et grandiose. Quelque part, Julien Gracq fait la remarque qu’ici, à Brest, à la pointe du continent, on a toute l’Asie et l’Europe dans le dos. Là-bas, de l’autre côté, c’est l’Amérique ! D’habitude, on cherchait (le recherche-t-on encore, depuis ici ?) à s’y rendre. Kerouac désirait faire le trajet inverse, revenir dans cette vieille ville saccagée par la guerre. Il ne fit que passer, n’alla pas plus loin que le chemin tracé par les bars, sa Méditerranée et accomplissant son odyssée à lui. Évidemment, il ne trouva rien de lui à Brest, dit-on. À la vérité, si l’on peut se permettre, bien sûr que si : il se rendit compte qu’on ne peut revenir dans un retour, qu’un retour n’est qu’un départ, une affaire qu’il faut régler pour pouvoir repartir, comme celle de connaître enfin son père ou sa mère qui nous ont abandonné pour qu’on puisse clore l’affaire. Kerouac, assurément, vit, ou plutôt « existé » cela. Il suffit de sentir qu’on est quelque part plutôt que de suivre le sens de la visite qui n’est qu’artificielle et touristique. Non, il suffisait de venir, et puis de repartir aussitôt. C’est qu’on a touché la vérité du lieu. En l’occurrence, il était vide, comme souvent, comme le verre.
Dans le même ordre d’idées, il existe des lieux d’existence plus existants que d’autres, ceux dans lesquels rien n’existe et où l’on ne peut exister (les villes opérées vivantes de leur centre, sans librairies, uniquement des endroits où trainer l’ennui en mangeant des kebabs et en buvant du Coca). Refaire la route, reprendre la route, être sur la route appartient à l’héroïsme moderne, même lorsqu’on le rêve seulement, mais le rêve n’est qu’à s’ouvrir au voyage.
Cela n’est guère anodin, Pierre Adrian écrit son livre (et déclare son amour, comme on dit, pour cette ville de Brest) depuis Rome (la ville de la psychanalyse pour Freud à cause de ses couches temporelles et archéologiques – ces voyages dans le temps qu’on y accomplit !). On ne parle bien des villes comme des personnes que de loin. C’est une des raisons fondamentales (une nécessité) de ce qui s’appelle encore « littérature » au fond des livres qui se publient et s’éditent.
De même, la route que l’on fait suit celle de ceux qui ont précédé. Et on finit toujours, comme on a commencé, par l’imitation. Mais l’important est, une fois de plus, d’y être allé, d’avoir suivi, on ne sait jamais trop jusqu’où. L’important, ce serait de savoir ce que Kerouac désirait voir (Pierre Adrian évoque un « désir d’être »). Chez « soi », la maison, est une origine, autrement dit, un lieu dont on s’est échappé, duquel on est tombé (Ursprung, en allemand, le dit bien : un saut originaire). C’est une naissance, et nous venons tous de la mort qui précède, par son rien, la naissance elle-même.
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Ce livre, décidément, ne ressemble pas beaucoup aux autres. Les images n’illustrent rien, elles montrent depuis le silence de leurs paroles. C’est un livre du silence, et c’est pour cette raison qu’il vient de la « littérature », de ce qu’on ne sait pas, qu’on ne saura pas, mais qu’on aura par l’effort de voir et d’écrire, éprouvé comme une expérience transmissible.
Une affaire de traces en somme, qu’on suit, qu’on perd, qu’on retrouve là où on ne s’y attendait guère. « Brest est loin et se mérite », comme toute « vraie » ville. Les villes actuelles sont là, on est pris dedans, elles ne se méritent pas, elles n’existent pas par ce qu’elles n’existent plus.
Il fallait donc entreprendre, après Kerouac, un road movie à l’envers, ou plutôt le poursuivre, enchaîner sur lui. Entrer dans ce qu’il a cherché à écrire, quel que soit l’endroit, depuis Rome en pensant au bout du monde, à Brest.
© André Hirt


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