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Philippe Beck, Documentaires, Le Bruit du temps, 2025 & Philippe Beck, Abstraite et plaisantin, Le Bruit du temps, 2025.

par | 13/03/2025 | Bibliothèque, Littérature

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Deux livres, deux manières d’écrire, de parler, de formuler, de figurer, d’ordonner, à des fins qui sont d’interrogation et, peut-être, sinon de réponses du moins de réaction.

Car il s’agit de réagir à l’usage contemporain du langage en général et des régimes de la parole en particulier. Non dans l’intention de recouvrer quelque pureté de la langue, dont on ne voit d’ailleurs pas très bien de quoi il peut concrètement, matériellement, s’agir, ni d’une pratique qui serait en quelque sorte parfaite, adéquate et irréprochable eu égard à une norme ou une institution, cela Abstraite et plaisantine de Philippe Beck le stigmatise très bien en partant du propos d’Alfred Cortot, pianiste remarquable dit-on, collaborateur notoire en tout cas, qui donne son titre au volume contenant « cent douzains en vers libres mesurés », deux termes par lesquels l’interprète qualifiait la musique dite « moderne ».

Les poètes, réels ou s’affichant tels, comme les critiques parleront de ces « poèmes », en tout cas de cette poésie. En détail. On remarque, lorsqu’on n’est ni critique et encore moins poète, seulement lecteur et livré, réduit, aux seules impressions de lecteur bienveillant et accueillant, toujours en attente d’une promesse, celle d’une voie qui s’ouvrirait pour éclairer la sienne propre, que les « poèmes » d’Abstraite et plaisantine gagnent, autrement dit trouvent leur pleine cadence et expression, à l’oralité. Déjà, c’est une manière de se les approprier, de les faire passer au fond de soi.  Ces poèmes, en l’occurrence, sont parfois violents, ou bien délicats, et très souvent drôles. On rit beaucoup. Est-ce mal en poésie ? On dirait parfois en assistant aux lectures sinistres, « blanchotiennes », de poèmes dans les rencontres au cours desquels on célèbre mezzo vocce on ne sait quel culte et où la piété est l’impression dominante qui sature l’atmosphère. En revanche, en lisant ces poèmes, on se croit au théâtre avec les enfants, ou bien à l’école un matin d’hiver lorsqu’on accompagne les petits en raison de la défaillance d’une maîtresse, d’un maître ou de quelque personnel. On se trouve devant une sourcede langage(s) qui se déploie en ritournelle qu’esquisse d’ailleurs la ronde incessante des enfants. D’où un rythme incroyable, le plus souvent merveilleux, qui met en relief dans les moments de pause ou bien d’excitation certains mots et certaines phrases. Rien de « pur » cependant. Mais la poésie même.

Qu’en est-il ? Des personnages, des images, des allégories, des jeux, des déguisements, en tout cas toujours des masques. Le poète, car il y en a un, celui qui assiste à tout cela, qui l’entend ou le réentend dans sa tête, qui compare ce qu’il éprouve dans la langue avec ce qu’on lui dit qu’elle devrait être, comme lorsqu’à l’interprète de la musique le professeur signifie ce que l’œuvre doit être au lieu de travailler à la faire s’ouvrir chez l’élève pour en accueillir la surprise, comme on doit accueillir d’ailleurs toute musique dont on n’a strictement aucune idée, ce que le mythique, hélas, Cortot, avec toute sa musique à lui, n’a pas su reconnaître et encore moins comprendre. Il voulait du sérieux et pas d’une musique « plaisantine ». Que mettait-il donc derrière les notes sérieusement écrites sur la partition ? Rien ? Pas d’humour, car il faut l’injecter dans la musique (y compris chez Schumann, tout de même !), pas d’ironie, ni de tendresse, de jeunesse, et encore moins de rires enfantins ? Ne faut-il pas remarquer que le qualificatif d’ « abstraite » jure à côté de celui de « plaisantine » ? Est-ce bien cohérent ? Qu’est-ce qui donc « guidait » Cortot en émettant ces qualificatifs.. ?

Reste que l’art et la poésie, la poésie dans tout art, la poésie qui fait l’art étaient et sont en jeu. En lieu et place on trouve (on découvre, ce qui engage d’ailleurs la poésie, dans Abstraite et plaisantine) une parole qui se met prend la voix  d’« impersonnages », qui recueille des noms propres revenus du fond de l’histoire, des rires, des contournements possibles de tous les cinglés de la pureté.

Celle-ci se retrouve partout, à l’endroit comme à l’envers, chez lesdits puristes évidemment comme auprès de leurs apparents adversaires, puisqu’ils nous enjoignent également un bien-parler, une soumission donc, et lorsqu’il ne s’agit pas directement de cela, même si avec l’usure du temps on vient à en douter, à savoir un commandement, ou encore, comme on dit, un « teasing » de l’imitation indispensable et nécessaire.

De ces aspects, comme d’autres, qui dépassent le statut de folklore d’époque que l’on croit qu’ils expriment, il en est fait état dans Documentaires, un bon nombre de pages recueillies de la page Facebook de Philippe Beck, au passage, on aime ce détournement des réseaux sociaux, plusieurs écrivains important se l’appropriant pour y composer, au jour le jour, leur œuvre, ou leur « œuvre », c’est selon leur perception et la nôtre.

Il s’agit dans Documentaires des Minima moralia de notre temps, pour reprendre le titre du volume d’Adorno paru au début des années 50 du siècle dernier. Au-delà des considérations, toujours fines, c’est si rare, d’ordre politique, qui englobent le social, l’attention portée (et c’est la tâche des poètes !) à l’usage du langage reste sinon central du moins majeur. Il forme le rayon par lequel l’état actuel des choses est parcouru et scanné. Quel serait son principe d’action et d’investigation ? Que le poème (la poésie, c’est tout pareil ici, et sans doute pour Philippe Beck) est ce qui arrive en fin de compte à la prose épuisée. Car le constat est celui-là : l’épuisement d’un régime de langage, que l’on estime pourtant revigoré par les nouveaux usages comme les textos et les « messages » en tout genre. L’inversion est donc celle du romantisme, en tout cas vu par Benjamin (« L’idée de la poésie est la prose ») et une cohorte de suiveurs, qui possèdent eux aussi leur légitimité, mais qui s’opposent frontalement aux perspectives qui peuvent être celles du poème, aujourd’hui. Sans prendre parti sur le moment, on se laisse toujours convaincre par les arguments exposés par ce qu’on lit, et on apprécie qu’ils soient forts comme c’est en l’occurrence le cas. Les pages sont d’ailleurs (est-ce intentionnel, on se le demande ?) organisées comme si elles exposaient à chaque fois un poème, comme un recueil de poèmes. Si bien que les deux ouvrages, Abstraite et plaisantine et Documentaires, formeraient comme les deux faces du poème. Et peut-être même pourraient-on les croiser, matériellement, une page de l’une en face d’une page de l’autre.

Mais l’épuisement du langage à même ses flux interrompus, celui du monde également, pas celui des poètes (de certains poètes, jamais auto-proclamés, comment ose-t-on le faire ?) qui ouvrirait à un poème, de quoi pourrait-il bien  s’agir ? De l’usure de la prose, en vérité, celle d’un monde écrasé, un langage qui ne trouve plus sa voie et sa voix (les deux orthographes, pour une fois, collent l’une à l’autre), sans débouché donc, sans bouche, même dans ladite « littérature » qui s’est édifié sur les ruines de la littérature, sur une disparition donc, on espère seulement un retrait car sinon pourquoi parler et écrire encore ? L’usure est celle de la sensibilité sans laquelle le langage n’est rien, sauf à n’être que caricaturalement « conceptuel ».

Deux leçons, si l’on veut, peuvent être tirées. D’une part que le poème a minima « élargit » l’étroitesse coincée des proses en usage ainsi que l’espace refermé du monde. Il est donc liberté et en cela il réconcilie par devers soi le poème comme au-delà immanent de la prose et la prose qui serait censée se creuser en poème. D’autre part, en conjuguant le sentir au parler, la conscience exige qu’on inscrive ce nouage dans la quotidienneté de l’usage jusque dans les façons d’être.

Quoi, la poésie, encore de la poésie ? Mais c’est qu’elle est la survivance aux blocages installés par les puristes et les épuisés du langage, de la politique et de l’existence.

© André Hirt

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