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Ose ! Une Poétique de l’orchestre, Daniel Kawka, Thierry Kawka, David Christoffel, Est-Samuel Tastet éditeur, 2025.

par | 20/07/2025 | Bibliothèque, Concert, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

On n’est sans doute pas le premier à s’interroger, comme le rappelle David Christoffel au tout début du livre dans un texte intitulé « La musique est et restera » (tout un programme de « défense », dirait-on), sur le sens de son titre :  Ose ! . On a cru comme beaucoup dans le public à bon nombre d’acronymes, au lieu de lire ce qu’il y a à lire. Ne pas le faire court le risque de passer sous silence le sous-titre de l’ouvrage, « Une Poétique de l’orchestre », qui fait songer au beau titre cette fois-ci du livre de Philippe Lacoue-Labarthe, consacré à Rousseau et à Heidegger, « Poétique de l’Histoire »…

En nouant ces fils, on en revient à ce qui en tient la gerbe, cet impératif : « Ose ! » Certes le sujet est un orchestre, c’est (c’était !) son nom, son chef Daniel Kawka en parle ici avec éloquence et une passion toujours présente, là où Thierry Kawka en serait en tous les sens l’orchestrateur. David Christoffel, quant à lui, sait, dans les dialogues qu’il a instaurés avec ces deux figures majeures, tirer de leur pensée les intentions et les idéaux. Il donne également, dans chaque chapitre la parole à l’un ou l’autre instrumentiste.

N’étant guère du métier, le lecteur seulement amateur de musique s’instruit beaucoup en pénétrant dans cet ensemble humain et matériel, cette pâte à l’image de ce qu’est un monde, sans doute la meilleure représentation pour se faire une idée de ses origines. Et c’est également la question de « la fin » de l’orchestre, tel qu’on l’a jusque-là connu, qui est soulevé et qui équivaut à un constat. Ainsi, s’agissant du rituel des programmes, de leur ordonnancement, de leur paresse aussi et surtout. D’où la nécessité, l’exigence musicale, de penserl’orchestre autrement !

Le musique, on le sait bien et de multiples manières, est inséparable des lieux dans laquelle elle nous vient (plus qu’on ne l’écoute, par exemple sagement assis par exemple au concert ; dans une voiture, alors on s’arrête au bord de la route ; la nuit lorsqu’elle nous réveille depuis nos rêves ; à l’occasion d’une lecture ou d’un film ; dans la rue ou le métro (de grandes émotions s’y sont déclenchées). C’est pourquoi l’orchestre Ose ! a étudié les lieux, y a inscrit ses concerts en élaborant avec finesse ses programmes, en faisant résonner les pièces, produisant ainsi des effets musicaux eux-mêmes inouïs : la Bâtie d’Urfé, le château de la Côte-Saint-André, La Chaise-Dieu, Le Léman Lyrique Festival en sont quelques exemples.

Il y a les lieux, et les lieux constituent à chaque fois la matrice d’un son. Mais un son est en réalité comme en vérité toujours davantage qu’un son ! Il est tributaire certes d’un lieu, et aussi d’une organisation spatiale, d’une écoute, d’un moment. Bien sûr, intrinsèquement, il provient d’un tempo, d’une qualité d’instrument et de son passage du sonore au musical, ce qui fait toute l’affaire. Davantage : il ne suffit même pas d’entendre un son pour l’avoir véritablement entendu, car on perçoit par ses habitudes plus que par l’événement sonore qui est en train d’avoir lieu. L’orchestre, en particulier, possède évidemment une histoire, mais pas uniquement celle que l’on croit et qui se montre à travers sa matérialité (instruments modernes, acoustique, salles, techniques d’archets, etc.), il s’agit aussi, et sans aucun doute plus profondément, que ce soit dans la pâte sonore ou dans ses puissances d’effets et d’échos, de son organisation interne (« l’écoute, le rebond » est-il écrit à un moment donné), de sa capacité immanente d’écoute (écouter l’autre, connaître la partition de l’autre, savoir lire pour un instrumentiste la partition d’orchestre dans laquelle son jeu s’inscrit…), le traitement du temps surtout.

À propos de ce dernier, et on touche ici un point d’une très grande importance, il convient de saisir sa cyclicité, son rebond en effet, son écho cette fois-ci interne. Dans l’ouvrage, il est question à un moment de la « poétique du temps ». Cette très belle formule fait saisir son contenu dans ce qu’on entend très souvent dans les interprétations de Celibidache, lorsque, pour dire les choses facilement, la première mesure fait « entendre » la dernière, lorsque la fin replie le commencement. Alors, c’est magnifique, l’œuvre se révèle, on dira qu’elle justifie son existence d’œuvre en livrant ce que les romantiques allemands nommaient la « caractéristique ».

C’est tout cela qui forme un son. Un son se cherche, il n’est jamais donné ni une donnée. Pour le composer, et une œuvre comme son exécution (n’est-ce pas sa règle ?), il faut du savoir et de l’imaginaire. Beaucoup de musiciens, et pas seulement d’auditeurs, sont ignorants, et pas uniquement de l’œuvre, mais de ce que cette dernière est incompréhensible sans la littérature, la peinture et l’architecture.

Cela n’ôte rien à la loi immanente d’une œuvre puisqu’elle n’existe, ainsi qu’on vient de le suggérer à propos de Celibidache, mais aussi de la version, relevée par les auteurs, par Günther Wand de la 8ième symphonie de Bruckner avec le WDR, que par la dialectique des parties et du tout. S’inspirer de cela, comme le font les maîtres d’œuvre de Ose !, c’est reconduire la dimension romantique de l’œuvre et de l’art en général. La réflexivité, l’autonomie (la boule formée par un hérisson), comme si, mais c’est la réalité, l’œuvre se touchait (se branchait intérieurement !) et trouvait son éclairage, autrement dit son son à l’occasion de cette dimension immanente et tactile.

Daniel Kawka était guitariste, fasciné par Hendrix… Puis il y eut l’événement Wagner ! Celui qui écrit ces lignes, qui n’est pas musicien, a en tant qu’auditeur suivi le même parcours (avant Wagner, il y eut La Grande Fugue de Beethoven). Il n’existe pas de voie royale pour la musique. Pour rien au demeurant. L’écoute, l’éveil, les rapports se font toujours depuis des voies indirectes, comme par plusieurs formes de tangentes. L’auditeur autant que le musicien et l’orchestre se doivent d’être créateurs !

Ce qui vient d’être souligné possède une dimension sous-jacente, bien plus importe (profonde !) encore, à savoir que la musique n’est jamais, tout comme elle n’en connaît pas de définitif, un état, mais un mouvement, une extase, une sortie de soi en ce qu’elle n’est jamais « soi », au contraire toujours, c’est-à-dire nécessairement, sinon elle n’est qu’un faire-valoir mondain et esthétisant, en débordement différentiel d’elle-même. En un mot, elle se confond avec l’existence. Et c’est avec le bonheur d’une vérité rencontrée que l’on a pu lire dans l’ouvrage la citation suivante de Wolfang Rihm : « Je ne plaide pas pour une musique humaine, ce qui serait un pléonasme, mais pour une musique impénétrable et claire, confuse et passionnée, précise et étonnée, tout comme l’existence humaine ». Telle est en effet l’existence dont la musique constitue le cœur battant et secret. (Mais nous vivons à présent dans une époque amusicale, le bruit y domine, il domine même ce qu’on nomme « musique », une époque de la « haine de la musique » puisque l’époque exige que l’existence se construise, se maîtrise, politiquement, idéologiquement, hygiéniquement, médiatiquement, linguistiquement, programmatiquement…).

« Ose ! », on risque de l’oublier…

Ce titre, magnifique, se montre si intrigant qu’il a enclenché en cours de lecture, continûment, les réflexions ci-dessous, qui exigeraient, bien évidemment, d’être développées par écrit dans un autre contexte (quitte, c’est même certain, à être inaudible comme peut l’être une musique) bien qu’elles le soient déjà par devers soi. Ce n’est pas un mince mérite pour un ouvrage de confier une expérience, et celle-ci est d’importance, d’en transmettre la substance et de nourrir la réflexion de celui qui la reçoit dès lors que la musique ne se résume pas à elle-même, certainement pas à quelque esthétisation (rien ne retombe aussi vite dans les oubliettes de l’Histoire que ces choix-là ; ainsi, « l’esthétique » de Furtwängler, par exemple, a beau être démodée, son mode d’interprétation fait plus que résister, c’est le moins qu’on puisse dire, tout simplement parce qu’il a été pensée, qu’il a considéré et abordé la musique elle-même comme une pensée).

Il y aurait un cours des choses que l’on prend pour du temps et même de l’Histoire et qui n’est rien d’autre que la répétition d’une seule et même matrice. Ce temps en général est, comme Rousseau l’a rappelé, usure. L’Histoire est à cet égard ce qui ne cesse de descendre sa pente en s’étiolant au fur et à mesure jusqu’à toucher le fond de l’indifférence, y compris à soi-même (ce qu’on nomme « nihilisme »). Celle-ci, l’indifférence, la passivité, n’a pas même épargné  la musique au point de faire, en ricochet, vieillir « son » public et d’en parachever la surdité.

Quand y a-t-il « Histoire », se demande-t-on ? Par séquences, exclusivement. Le reste du temps, l’Histoire n’est qu’une apparence, Clio reprend son souffle, renouvelle les  générations, qui seront prêtes pour faire la guerre, qui auront très vite oublié les précédentes. Du reste, tout ce qui a lieu géopolitiquement à l’heure actuelle se résume, à travers le mot encore très pudique, bien qu’exact en son genre, de « désinhibition », à l’oubli des moments dans lesquels l’Histoire a surgi, s’est manifestée comme un feu de terreur ; les « pages de bonheur » et d’enthousiasme, pour parler avec Hegel, sont restées blanches, ce qui signifie qu’elles n’appartiennent pas à l’Histoire, mais à sa soustraction mortifère, ou qu’elles s’en sont échappées par la seule force de la liberté ; ce n’est donc pas l’Histoire qui libère, mais la liberté qui se libère elle-même, ou encore que l’Histoire n’est que la liberté enchaînée et paradoxalement déchaînée, ce qui n’est que l’illusion de la liberté lorsqu’elle souffre de sa propre manipulation, cette autre forme de l’oubli agissant et nihiliste.

« Ose ! », est bien une brèche dans l’Histoire. Si on y tient vraiment, on arguera qu’elle en inaugure une nouvelle (mais avec regret on soutient qu’il s’agit d’apparences, toujours douloureuses, qui  dans ces moments-là retombent, et donc comme toute l’Histoire, au sens strict du terme !).

« Ose ! » est en revanche la lumière qui se lève, l’impératif par lequel elle se manifeste et fend l’obscurité. Que cette manifestation ait lieu dans, par et comme la musique est un enseignement que l’on n’a toujours pas tiré à son juste niveau. Pourtant des musiques scandent les grands moments inchoatifs de la libération, comme « le rêve d’une chose » dont parlait si bien Marx et que les pseudo-marxistes en tout genre ont aujourd’hui, n’ayant jamais lu la moindre ligne du philosophe, contrairement à leurs prédécesseurs (Ernst Bloch, Theodor Adorno entre autres, et même le désespéré Günther Anders, tous trois « musiciens »)  ont bien oublié, puisqu’ils savent ce qu’ils veulent, contrairement au rêve qui pénètre dans l’inédit et l’inouï, qui se conduit comme on vit un amour.

La lumière est en effet un impératif. Elle émet ses rayons, on dira qu’elle sonne comme un réveil. La lumière forme elle-même tout un orchestre. L’orchestre des Lumières éveille les sens et à travers eux du sens, qui n’est en rien une signification déterminée, mais, ainsi que le rêve en suggérait à l’instant l’état et la direction, la tension vers l’inconnu. On allèguera que ce dernier pourrait bien se montrer pire que ce que l’on a connu et que l’on connait déjà. Ce serait ignorer pourtant que la musique constitue le strict inverse de la pulsion de mort (bien sûr, comme toute chose, on peut la manipuler à cet égard et les exemples ne manquent pas), néanmoins elle indique une direction, un excès sur la mort elle-même, elle se tient toujours un pas au-delà de ce qui est, elle n’entérine rien, mais promet.

Inversement, donc, « Ose ! » La devise des Lumières était (au passé pour nous, hélas !) : Sapere aude ! (ose savoir !). « Aude » renvoie au verbe audere, qui signifie désirer, et désirer très fort, ce qui a donné audacieux par exemple. Audereet non audire, entendre, écouter ! Mais on ne peut s’empêcher de traverser les lignes parallèles de l’étymologie en combinant les deux verbes, un peu comme on le fait entre ethos et êthos.

On entend donc un son nouveau, c’est lui la brèche, non parce qu’on cultiverait le son, les sons, le « beau son », mais par exigence d’oreille, depuis la capacité à faire silence afin qu’un son bien réel puisse se frayer une voie et donc une voix (et pas davantage ici « l’apparence » d’un son qui n’est que bruit que l’on peut référer comme la fumée au feu qui la produite). Car un son n’a lieu, n’est, que s’il est distinct, tranchant, s’il est inouï si l’on préfère. Un tel son brise toutes les continuités sonores qui soient. Car « la » musique », à l’instar de ses formes commerciales dans l’industrie du divertissement, du jazz mainstreamcomplètement perdu dans sa répétition et dans les tentations de ses compromissions, s’est aplatie dans l’attendu et s’est par conséquent confite. Et lorsqu’on soutient qu’un son ne doit sa réalité qu’à la condition de trouver l’angle de sa distinction, autrement dit son « propre » qui n’a lieu que par sa différenciation, on sera prêt à accorder que « Ose ! » formule à sa manière la loi du désir, son impératif, sa lumière et par conséquent sa « poétique ».

On croirait que cet impératif énoncé pourtant avec douceur, ce qui n’exclut pas la fermeté, la même que celle qui distingue la lumière de l’obscurité, est tout droit sorti de la Flûte enchantée, ce qui ferait imaginer jusqu’à la réalité un Mozart intemporel qui ne se limiterait pas à sa figure, mais à un rayon, servant de nervure, immanent et transversal à tout musique, et auquel on pourrait au demeurant donner le nom de « Mozart »… (Pour prendre en compte un contre-exemple, la musique désespérée de Chostakovitch semble se tenir au plus loin de cette ligne que Mozart figure, mais ses moments imposés par l’idéologie de lumière, en l’état fausse et diffusée avec tremblement sous les injonctions mortifères, envoie néanmoins, bien malgré elle, quelques-uns de ses reflets que la musique contient dans ses origines).

« Ose ! », ainsi s’écriera-t-on avec un soulagement libérateur, c’est tout de même autre chose que le « Tu dois ! » cher à Kant, ne serait-ce, on fera cette hypothèse, que parce que à l’impersonnalité d’une voix de la conscience, ainsi présente-t-on couramment la chose, s’opposerait celle d’une liberté venant de l’avenir, comme une aimantation, une adresse et une invitation, et non une injonction, une positivité, et non une violence et un sacrifice qu’il faudrait s’infliger à soi-même.

© André Hirt

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