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(Note d’écoute) Beethoven, Concerto pour violon in D-Major, Opus 61, Karajan et Mutter [1984].

par | 10/04/2024 | Uncategorized

Une vive métamorphose

 

Lors des soli au violon, l’archer semble frotter les cordes sans produire de musique. Le jeu est si délicat qu’elle en est inaudible à hauteur d’écoute humaine. Pourtant, l’on sent qu’elle a tout de même lieu près de nous, comme si elle ne pouvait pas s’échapper du cadre que la fascination de l’orchestre a enceint autour du jeu du violon.

Elle est dans une intensité d’expression si forte qu’elle ravagerait toute écoute si elle ne se réfugiait pas dans une forme de silence déroutant qui ne s’accomplit jamais, l’écoute croyant en permanence entendre l’émission forcenée d’une musique. L’on ne peut se résoudre à ce qu’elle nous échappe, elle nous devient vitale, cette musique ne reviendra peut-être jamais, il nous faut dépasser notre propre capacité d’écoute, devenir presque un monstre. C’est ce silence qui s’avère être, en définitive, le degré d’écoute presque inhumain que la musique rejoint afin de devenir soutenable, même pour elle-même, comme si elle se préservait de sa propre beauté.

Le solo au violon est l’affirmation souveraine, presque inaudible à force de puissance inouïe, d’une beauté insoutenable. Un jeu souverain, absolu, à en créer sa propre forme de silence. C’est l’infini au-delà du pensable ! Ce serait comme se voir naître à partir de soi ! Construire la matrice de création d’un son dans un instrument ! Quel effroi mais quelle monstrueuse beauté !

Le jeu de l’orchestre, quant à lui, est aguerri lorsqu’il s’agit de soutenir la durée entre deux soli. Il ne redoute pas d’installer la musique avec force et avidité, comme si la saisie du temps, l’emprise de l’existence, constituaient son horizon ultime. L’entrée du solo au violon est prudemment préparée, presque un geste apeuré, une inquiétude palpable, dans les derniers temps de la pleine expression du jeu de l’orchestre. Ce dernier semble réalisé un sacrifice qui trace une blessure, pressentie dans ce lent et réticent évanouissement de la musique orchestrale juste avant le solo au violon.

Cette passation de pouvoir constitue dès lors un temps stratégique, nodal, problématique, voire conflictuel. Une défiance s’installerait-elle entre l’orchestre et le soliste ? Assistera-t-on à une scission de la musique ? Survient alors, comme un miracle d’écoute, un vol brutal, un accord dont l’équilibre semble avoir été réalisé à l’insu de l’être qui écoute tandis qu’il a engagé la responsabilité de son écoute dans la musique. L’orchestre soutient l’expression du violon, comme si le son que ce dernier enfantait, il l’avait profondément partagé et compris.

La rumeur d’une majesté résonne dans le sillage du jeu du violon. Et la fébrilité du jeu de l’orchestre qui pressent, telle une catastrophe, cette création unique à laquelle il ne peut se dérober parce qu’il participe à un enfantement sacré. Surtout, se tenir disponible, maintenir la tension de la poursuite, exclure absolument l’échec et la tentation du retrait face à une imposante beauté.

L’orchestre n’est plus seulement un adjuvant, un complice, ou encore un témoin. Il est investi dans une création à laquelle le violon a consenti, s’affranchissant d’une relation exclusive et dévorante avec le chef d’orchestre. Car, c’est bien un enjeu majeur que celui de dépasser la vigile paternelle de l’orchestrateur. Celle-ci laisse place à l’admiration du jeu de violon, et même à de la fascination. Un soupçon de fierté est décelable dans ces amuïssements sonores lors des soli, lorsque l’on sent comme une consistance, une insistance, à une extrémité, qui n’est autre que le regard posé, apaisé, du chef d’orchestre sur le violon.

Cependant, une obsession perdure qui n’a pas trouvé à se résoudre et qui crée une profonde frustration en l’être qui engage son écoute : la résolution du conflit liminaire entre le violon et l’orchestre. Elle apparait comme une trahison pour l’être, loin d’être vécue comme une hallucination sonore heureuse. Il pressent son exclusion, sa mise en retrait. Était-ce le risque à encourir par les musiciens afin de rendre possible la naissance d’une musique ? Si cela suffisait, l’on s’arrangerait avec notre exigence intérieure en consentant à une petite torsion des règles au nom d’un prétendu mystère à préserver.

Or, l’on sent que quelque chose d’essentielle à l’écoute s’est produite et que notre attente a été injustement malmenée. L’écoute a-t-elle fait l’objet d’un enchantement qui l’a absentée d’elle-même et du monde ? Il s’agirait plutôt d’une sorte d’intimité profonde et surnaturelle à laquelle l’on estimait avoir le droit de participer et que le violon et l’orchestre nous ont déniée.

Et, si l’on a l’impression d’entendre en permanence une musique dans les instants de silence, celui-ci pourtant si souverain, voire péremptoire, comme s’il se refusait à gaspiller le temps précieux de la création, n’est-ce pas notre désir acharné de dénier notre exclusion, du moins ce que l’on vit comme telle ? La poursuite de la musique, de toute musique, valait-elle la peine de sacrifier momentanément l’écoute ? L’on n’hésite pourtant guère à répondre par l’affirmative à l’écoute de cette musique inestimable, littéralement divine.

Le violon et l’orchestre ne semblent avoir nul scrupule d’un tel agissement car il était nécessaire. En effet, être le témoin de l’enfantement d’un tel accord, d’une telle intimité, aurait été détruire toute possibilité d’écoute car la beauté puissante et inouïe délivrée l’aurait plongée dans un état de sidération absolue et définitive. Il a, par conséquent, été nécessaire d’encourir le risque d’un désistement de l’écoute, bafouée par son exclusion. C’est, semble-t-il, un moindre mal, car la musique aurait retrouvé,  malgré tout, l’écoute en un autre temps, peut-être même en une autre existence, mais comment retrouver une écoute sidérée qui a confronté le silence absolu ?

Si le temps de l’entente intime entre le violon et l’orchestre est dissimulé, c’est parce qu’il est le lieu d’une vive métamorphose. L’éclat d’une collision entre diverses formes qui coexistent, autrement dit, l’avènement de la musique. Lors de notre attente commune angoissée, si fébrile lors des soli du violon, l’on guette une mise en formes de la musique à travers notre fascination du jeu du violon. La musique n’est pas encore, et pourtant, l’on pressent que ce qui est sur le point d’advenir constitue à la fois le commencement et la perfection d’une forme. Loin d’être une sublimation de la musique, il s’agit plutôt d’une forme de réalité si intense qu’elle est indicible, inaudible. Comme si l’on était témoin de l’à-venir d’un mot sur le point de signifier.

© Sara Intili.

À l’écoute (youtube) :

 

https://youtu.be/85ydGVNiR0w?feature=shared

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