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Nelly Buret & Albane Gellé, Terre, L’Atelier contemporain, 2025.

par | 17/09/2025 | Bibliothèque, Littérature

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Le titre de l’ouvrage sonne comme une évidence. Qu’il soit celui d’un poème, effeuillé de page en page, ici entre des images qui en rendent et révèlent les lieux qu’il exprime en est une autre. C’est pourquoi, quelle que soit notre incompétence, comparable d’abord, assez radicalement, à celui qui ne sait pas lire, ou à peine (ce que la poésie enjoint à réapprendre, comme elle le fait des capacités à voir et à écouter), il est impossible de passer à côté de ce beau livre. C’est presque à y réfléchir une affaire d’éthique, et une faute de ne pas l’ouvrir en essayant de déchiffrer ses mots, ses lignes, parfois ses phrases et la suite de ses images.

Et à l’instant même de le faire, en écoutant le 3°mouvement du quatuor de Debussy dans un si vieil enregistrement avec lequel on a découvert la musique, levé les yeux et constaté qu’il y avait une terre, qui à cette occasion s’est montrée si belle, on se fait le constat, quel contraste !, quelque peu désolé en jetant cette fois-ci un regard rapide par la fenêtre, que la terre disparaît,  qu’elle n’aura depuis longtemps cessé de disparaître. La science l’a fait disparaître de la pensée, pour finir, en dégageant lois et règles qui, on doit s’en rendre compte, ne sont en réalité ( !) que les nôtres, alors même que la terre se retire comme la mer (qu’elle est aussi, sans le moindre jeu de mots et encore de facilité, la mère qui s’est originellement  éloignée), se replie – et peut-être même se cache comme pour se défendre et se garder des offenses.

Que reste-t-il si ce n’est le langage, mais en effet pas n’importe lequel. Car le langage en général, lui aussi, est en voie de disparition, il n’a d’ailleurs fait que disparaître au fur et à mesure de ses raffinements comme de l’élaboration de tous ses doublons. Babel l’a rappelé. C’est pourquoi les êtres de la terre ne parlent pas, les animaux disparaissent en se montrant, ils ignorent la vérité, ils ne savent que se cacher. Ne pas avoir de langage, désirer (être) comme un grillon ainsi qu’y aspirait Mallarmé, n’est dans ces conditions pas un défaut ou la marque d’un manque quelconque.

Cette rencontre des disparitions se renverse en hymne à la terre, dans une prise de parole, qui est la poésie même que recouvrent par leur tracé le pinceau et les crayons. Ce rendez-vous tremblant, à la fois impromptu et nécessaire, porte le nom de poème, autrement dit de paroles et de matières mélangées.

La terre est espace, mais également en profondeur. Elle est surface etprofondeur, présence et horizon. Elle est là et ne veut rien dire. Elle ne possède aucune signification, elle n’est qu’extension de sens. Et la cavale en tous sens est autant celle des chevaux que des mots. La terre se sent. Les chevaux vont vite, les mots courent après eux, même lorsqu’ils sont immobiles. La terre, se dit-on, bien que finie, en état actuel d’achèvement sauvage par les hommes, s’avère inépuisable. Comme le langage. L’épuisement est l’état normal et profond du sens. Sa ressource infinie. D’une certaine manière, la terre et les mots dans le poème communient dans l’immortalité.

Les poèmes-poignées de terre, en tombant, forment des grappes qu’on goutera dans le vin qui est esprit, plutôt que des phrases linéaires décalquées sur les figures géométriques de la science. La terre en vérité est une terre-langue, une croissance, une expression sans cesse différenciée et récoltée. La terre était une promesse, que contrairement à la nôtre à son égard, sans respect, elle tenait jusqu’il y a peu.

Le poème-poignée de terre désire de toutes ses forces toucher et vérifier le grain du sol. Le poème et la terre sont au corps-à-corps. Ils se touchent de si près, se pénètrent parfois, enfantent les peintures. Et ces dernières sont si ténues, si transparentes, leurs couleurs sont terreuses, elles en conservent la texture dirait-on, elles ressemblent à des papiers d’agrumes. En explorant et fouillant les matières, les peintures s’attachent à la beauté expressive des végétaux, les hommes sont absents, les paysages sont juste ouverts, on dirait qu’ils sont offerts pour les animaux à venir.

Il existe un livre fragile de la terre. Et l’existence de tous les vivants ne se fait qu’avec elle, « se terrer » (27), voyez « ce qu’on fabrique avec la terre » (33), nous qui sommes aussi des « ogres » (36) à son égard alors qu’on se demande s’il « y a encore une terre vierge » (38), si une place est encore disponible pour que « se manifeste[nt] » « feuilles, arbres, brindilles ».

Un livre, celui de la terre, mais devenu si peu lisible, avons-nous laissé entendre. La vérité de la terre est tout de même ce qu’il y a de plus obscur, de plus enfoui et fermé. Une clôture, un voile impossible à lever. La terre, dans tous ses jours, ne cesse d’être la nuit. C’est la nuit qu’on sent à pleins poumons et pleines oreilles la terre avec ses habitants (allez en forêt, la nuit, et écoutez !). Rien de plus irreprésentable que la terre quand on y songe. C’est en regard d’elle qu’un monde s’élabore, nous rappelle le philosophe de L’Origine de l’œuvre d’art. Il nous parle de leur « combat », celui d’une terre qui n’est que réserve et d’un monde qui serait clairière et perspectives de significations, un combat parce que l’un ne peut être sans l’autre. La terre est première si l’on peut dire, ou conditionnelle, et le monde est ce qui affronte en effet le mystère de la terre tout en révélant dans le même mouvement sa profondeur et sa nécessité. Mais c’est bien le poème, ajoutera-t-on qui, à défaut d’extraire quelque sens dans l’étroitesse des significations marchandes, en déploie les expressions, les joies et les plaintes, les sons et les couleurs. Et, à vrai dire, sans le poème, la terre serait muette et invisible. Pourtant, les poèmes ont presque disparu. Et lorsqu’ils viennent à nous, il convient de les lire, aussi démunis dans la détresse que nous soyons.

© André Hirt

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