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Mozart, Complete works with clarinet, vol. 1, on period instruments, Serenades KV 375 & KV 388, Gran Partita KV 361, Nicolas Baldeyrou, Alpha-classics, 2025.

par | 26/06/2025 | Classique, Discothèque, Musique

L’Art de la fugue contre L’Art de la guerre et la Fugue de la mort.

Mozart tenait l’alto, qu’il aimait. Selon toute vraisemblance, il ne jouait pas des instruments à vents qui le passionnaient. Et plus exactement, l’intriguaient. L’alto et la clarinette pour le béotien qu’on est ne sont pas sans ressemblance, un terme qu’à son tour on corrigera en construisant intérieurement l’image de deux sonorités parallèles qui en résonnant et envibrant se superposent, se confondent et jouent (s’en vont) ensemble. Le son grave, parfois un peu râpeux de l’alto qui très vite dans son déploiement se mue en douceur et en caresse, capable néanmoins de monter aux extrêmes jusqu’au cri, mais dans son médium toujours si doux, presque à pleurer, ou bien franchement à pleurer de la clarinette, quant à elle si sonore, d’une grande portée, ces deux sonorités instrumentales, donc, indépendamment même des compositions auxquelles elles ont donné lieu, on en fait l’hypothèse, sont celles qui ont permis à Mozart de pénétrer, en nous prenant la main, le plus loin dans son intériorité.

C’est-à-dire que dans cette partition de la Gran Partita, mais également des chefs-d’œuvre écrits pour la clarinette, le concerto ou le quintette, mais également les autres œuvres présentes dans ce disque, les deux sérénades,  on entend Mozart sur un ton que le grand public n’a pas souvent reconnu, en tout cas guère mis au premier plan de ses impressions (on y affiche au contraire la joie, le rire, l’enfantillage, la légèreté), celui d’une noirceur, comme les instruments en question sont à même d’en réfléchir la couleur, d’une noirceur cependant brillante, vibrante, éveillée et non abattue ou effondrée, ou encore retenue comme si quelque chose de précieux pour l’existence et sa tragédie s’y trouvait contenu et qu’il fallait laisser se dire, ce à quoi, justement, les deux instruments, l’alto et la clarinette que Mozart chérissait comme une enfant nouveau-né, constituent les milieux (plus que les moyens par conséquent) les plus appropriés.

On entend aussi les autres instruments, les bois, dans ces œuvres magnifiques qu’avec le temps (il faut du temps en effet pour les entendre, y entrer, et d’abord les percer, oui) on emporterait presque sur l’île déserte. Et ce n’est pas un propos à la légère au regard des concertos pour piano (le 24° avec les bois justement, dans les versions qui ne les étouffent pas), les quatuors et quintettes à cordes, les quatuors avec piano, le génial trio à cordes (le Divertimento KV 363).

Mais, pour en rester à la Gran Partita, inépuisable dans ses couleurs, ses agencements, ses continuités et ses ruptures de ton, on avouera qu’on ne sait quoi en penser en dehors de la fascination (l’obsession) qu’elle provoque et exerce continument (elle se prête volontiers au ver d’oreille). Certes, on peut rabattre cette musique à celle du divertimento si ce n’est à celle du divertissement (la première écoute provoque la distraction), à la franc-maçonnerie évidemment. Rien de tout cela ne l’emporte cependant, car on s’interroge.

À tel point que cette musique vous enveloppe, vous submerge, et d’abord qu’elle vient, comme dans le 3° mouvement, à la façon du désir qui monte. Inquiétante devient la musique. Et en même temps, elle est si transparente, quasiment pure comme l’eau et légère comme l’air. Spectrale, si l’on pousse d’un cran la pensée. Cette musique si spéciale, qui allie le sombre le plus profond avec la gaieté (dans le 6° mouvement par exemple), qui sait produire cette alliance, approche au plus près du réel de l’existence. Elle est tragique et en même temps elle fait avec, elle fait quelque chose de cette tragédie sur laquelle elle ne reste pas, mais qu’on dirait qu’elle traverse en la saluant, en la dépassant, en la vainquant. L’humour perce alors, ou alors la malice. La sagesse l’emporte et ne fait qu’un avec l’enfance. Tout cela est d’essence supérieure.

Et cette version des œuvres avec clarinette que livre Nicolas Baldeyrou et ses amis et collègues, pourtant en concurrence avec les plus grands chefs qui n’ont pas négligé, loin de là, la partition de la Gran Partita, et qu’on écoute avec eux depuis longtemps, trouve le moyen de nous en faire découvrir d’autres recoins, d’autres couleurs (toujours le somptueux et contrasté 6° mouvement !) qui ne sont pas dues seulement aux instruments anciens, mais obtenues, à vrai dire dégagées (extraites) grâce à la subtilité, la finesse du jeu, ainsi vers 7’ dans le même mouvement.

© André Hirt

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