Voilà je me le rappelle. Ce n’est pas encore un souvenir.
Écoutant pour la nième fois le second mouvement de la Jeune fille et la mort, je décide d’écrire la disparition de l’enfant comme en palimpseste sur la musique.
Il faudra écrire vite, très vite. Quand je mets le diamant sur le microsillon au sillon vide entre les mouvements le stylo est prêt à griffer, glypher le papier. Dès les premiers accords le texte s’écrit presque sans moi, pas une hésitation, pas une retouche en consonance avec la mélodie, se calquant au mieux sur son rythme jusqu’au dernier phrasé quand la musique cesse au bord de l’essoufflement… comme pour elle en cet après-midi ravagé. Je transcrirai ce texte sur informatique le codant pour que les enfants n’y aient pas accès. Je n’ai jamais retrouvé ce code d’entrée, texte définitivement perdu dont je ne sais plus rien. Ainsi de tout, la perte, la perte. Rien ne résiste à l’oubli, sauf quand ça sous-vient et c’est le cas et cela vous hante.
Je comprends mieux pourquoi au moment où l’on me remet en vie, le nom de l’enfant se joint à l’image fugace et lumineuse, ce flash husserlien concernant la rétention. Comment comprendre le passage d’un état de conscience à un autre état de conscience sans demander à un dieu de garantir la durée et l’enchaînement ? Génie de la réponse de la conscience intentionnelle. Voilà, je vois la flèche de la protention en suspens, une immense plaque de photogravure d’édition recto verso vierge, puis une esquisse tremblotante d’état de conscience qui peu à peu se réinstalle. Une rétention qui cherche en tâtonnant un point d’appui. Dès lors j’entends, à nouveau. Ça Y est. J’Y suis. Génie de la langue grecque aussi qui inventa l’i grec pour dire ce que l’on ne sait dire, le là que nous sommes quand nous sommes. Celui de la pré-sence toujours en soi plus avant, car en soi plus arrière dans ce mouvement systolique qui fait que l’existence est musicale, mélodie qui tient chaque note liée, comme chaque instant lié et qui fait qu’on peut entendre la palpitation des choses et s’accorder à leur battement.
Reste à comprendre d’où cela vient, puis que ça sous-vient.
L’existence est sans début ainsi que la conscience d’exister qui peu à peu s’affirme se détachant de la sensation primordiale, de ce contact avec la matière et ses frissons qu’elle vous donne, vous ouvrant à la vie et vous y maintenant. Émergence d’un premier état de conscience, comme si le commencement se perdait dans l’origine, comme s’imposant à vous sans savoir d’où il naît. Ainsi de Mozart dans son vingtième concerto, le premier sans début, où la musique est déjà là avant même qu’on l’entende, musique du fond de l’univers, du fond des galaxies et qui déroule son tempo sans retenue revenant toujours sur elle-même comme un rythme, celui d’un flux en reprise de soi dans sa configuration permanente, qui ne s’impose que dans la profondeur de ses remous et donne ainsi la conscience de vivre là où seule la sensation auparavant nous faisait palpiter.
Ainsi après ce long silence de la mort, la plaque vierge s’impose peu à peu comme une esquisse mélodique qu’il faudra tenir, re-tenir même, avec laquelle il faudra battre et trouver sa place pour ne pas dissoner. Le plus difficile, et il faudra du temps, du temps.
Il faut bien dit-on un début ! non, il suffit que ça commence et se mettre « en suite ». D’où cette image qui s’impose comme un re-nouveau, alors qu’il n’y a que de l’ancien, qui cherche alors à palpiter. Rencontre fantasmatique dans cette sortie de la nuit entre un prénom et une plaque d’imprimerie qui scelle la vérité du drame : pour une tout s’arrêta et la protention n’eut pas lieu. Ainsi de l’existence, et tenter d’aimer aussi sa perte ou sa disparition. Quand la musique se tait. De Mozart à Schubert, même écho comme si la fin se logeait déjà dans ce qu’on nomme couramment le début même si ça n’en est pas un.
Des accords de l’une à l’autre et pour finir désaccord.
Autre voie, autre voix qui dit que tout se perd dans l’origine et que de même que le commencement, la fin aussi. Courbet en est la marque.
Reçu au musée d’Orsay pour un problème d’édition, une responsable me propose de voir L’Origine du monde que le musée vient d’acquérir et qu’ils ont accroché la veille. Vous serez seul, le musée est fermé.
Je m’assois sur des chaises laissées à l’abandon devant et regarde, regarde. Scène vécue ou rêvée je ne saurai le dire, peu importe si elle ne fut que rêvée.
Je vois le Y (i grec) dont parle la langue grecque, l’ancrage du ventre. Je murmure au bout d’un long moment où je reste sans voix, mais c’est la fin du monde ; je sens une présence à côté de moi qui pleure alors en silence ; a-t-elle entendu la polysémie de « fin » ? je ne sais ; quand je sors de ma torpeur je suis pourtant seul. Là aussi la fin se perd dans le commencement. Ce là d’où nous venons, où nous retournons, tel Œdipe le chanceux. J’entends aussi la puissance d’une autre langue, la latine, qui donna à l’ancrage des femmes le nom de Cunnus, en opposition au Fascinatum des hommes dressés. Mais tout aussi fascinant et Perse, dans Amers, s’impose avec sa femme fendue, et sa césure à l’hémistiche comme le vers antique qui scelle la présence, qui la cèle aussi tout en l’offrant à la visibilité.
De retour elle me demande ce que j’ai ressenti. Que c’est mal exposé, dis-je, il devrait être seul sur l’immense mur comme jaillissant du vide. Elle comprend mais n’y peut rien.
De là s’ouvre le rythme du vivre et qui d’un antre devient aussi un gouffre ; d’où nous venons là aussi nous y retournerons. Je suis mort avant d’être né ; si on peut dire « je », ce qui n’a pas encore de sens, mais l’essentiel est là. Vivant entre deux morts.
Femme ouverte comme le livre delta de la métaphysique, en miroir, où le philosophe nomme et pose les définitions. Vérité des commencements. Ne pas oublier qu’il nous dit aussi qu’il faut savoir s’arrêter… dans la recherche de la source. Contempler me suffit pour la beauté du jaillissement.
© Jacques Neyme


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