Jamais il ne peut être question de jeunesse à propos d’un ou d’une artiste. C’est ne pas parler d’art et en l’occurrence de musique, mais de tout autre chose. Un peu comme lorsqu’on s’extasie devant une prouesse technique qui, pour être réelle, n’appartient pas moins à la catégorie de l’apparence. On ne peut en réalité parler avec pertinence que de talent. Et il y a, ou il n’y a pas de talent.
Celui de Mathilde Reuzé est manifeste, sans la moindre esbrouffe, sans image attendue à donner ou à renvoyer. Un talent franc et direct, pour filer la redondance. Son violoncelle, dont elle seule est à même d’épeler les épithètes et non l’auditeur qui écoute et qui se demande comment il va pouvoir les formuler, est clair, rond, engagé, autrement dit il attrape l’oreille et mieux encore il la pénètre et touche à la pensée. Ce critère d’écoute est celui qu’on a toujours fait sien. Et parmi les jeunes interprètes qu’on suit, il trouve peu d’occasions, et c’est normal, pour s’exercer. C’est néanmoins le cas avec le violoncelle et le toucher de Mathilde Reuzé.
C’est en effet d’un toucher qu’il s’agit. Et qu’est-ce qu’un toucher ? Un langage combiné à un silence. Le silence, faut-il vraiment le préciser, forme une part substantielle et conditionnelle de la musique. Car il faut d’abord qu’un silence se fasse pour que la musique ait lieu. Cette double opération, ce mouvement de curseur, qui est d’écoute qui engage l’oreille à entendre afin qu’elle puisse répondre est celle que les grands artistes musiciens mettent en œuvre, c’est là leur seule et unique méthode.
En revenant donc un instant au talent qu’on a dit, on pourra dès lors préciser qu’il ne se confond en rien dans son contenu avec la virtuosité, considérée pour elle-même, celle qui détourne de façon désastreuse l’attention en finissant immanquablement par éteindre la musique. Le talent est le don d’une puissance expressive, moins de l’expression de soi dans une musique que de ce qui fait vivre la pièce musicale elle-même. Le talent donne vie, il est la vie se donnant. De telle sorte que cette vie recouvre l’amour, parce que l’amour consiste à donner la parole à l’autre, toujours à un autre que soi, en l’occurrence un compositeur, une partition rédigée par une main d’autrefois, lointaine ou plus présente. Autrement dit, le virtuose parle de lui alors que le musicien talentueux adopte une éthique pour principe.
Cette éthique, on la perçoit et l’approche au mieux dans la sonate de Strauss qui n’a jamais, autant que l’historique personnel de l’écoute en conserve la trace, aussi bien rendu son intention, celle d’enjamber, après en avoir fait résonner le résumé, le romantisme. Celui-ci se trouve ici présenté sur la pente d’un commencement. Et cette œuvre de jeunesse traduit au mieux la vérité qui impose qu’un compositeur d’envergure sait élaborer un commencement ! Et un signe de reconnaissance se fait valoir ce faisant. Un commencement, donc, depuis une capacité de condensation et de refonte. Une capacité à répondre et à enchaîner. Il y a une telle énergie dans l’envoi de cette musique ! On est heureux de pouvoir en prendre la mesure grâce à cette expression que lui donne Mathilde Reuzé.
Quant à la transcription pour violoncelle de la sonate de Franck, archi-connue, jouée, souvent malmenée en raison de dérives qui font sombrer le lyrisme, légitime, dans la dérision, elle apparaît justement ici avec sa profondeur, son lointain, comme un appel et non comme simplement une extase dans l’immédiat. L’œuvre confie de ce fait sa dimension cachée, disons réfléchie.
Et que dire de la sonate de Debussy, plus difficile car ambiguë dans le partage des différentes voix qu’elle porte et fait entendre, de façon souvent fantomale ? C’est donc étrangement, mais il doit s’agir d’autre chose que d’un simple effet personnel d’écoute, que le piano d’Alessandre Tardino s’accorde le mieux avec le violoncelle de Mathilde Reuzé. Le mystère a ses lois, et Debussy était un maître du mystère (à jamais on restera troublé par l’étrangeté de Mélisande, ce personnage entièrement musical, dont la matière est faite du silence qu’on a dit).
Une seule réserve concernant ce très beau disque, qui ne concerne pas les artistes : mais pourquoi donc le livret ignore-t-il le français (Franck et Debussy, tout de même !) ?
Chimères constitue de son côté un beau titre d’album. Il rappelle Nerval, mais aussi les contradictions, parfois fantastiques, du romantisme lui-même, celui-là même qui s’est comme éteint pour se transfigurer en une autre pâte expressive avec Debussy, mais toujours en se tenant dans l’ambiguïté. Et c’est pourquoi, au demeurant, il a duré, il dure et vient encore à nous.
Enfin, on croit voire dans l’écoute attentive de ces musiques le visage de l’art de Mathilde Reuzé, celui d’un paysage profond et éloigné, vers lequel aspire une éthique, à savoir, c’est le sens de tout art, une manière prometteuse d’être au monde.
© André Hirt


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